Politique

Camp Boiro, 22 novembre 1970: Il n'y a plus de chef. C'est le sauve-qui-peut !

Après avoir vu comment Alsény Gomez, encore libre, a vécu la journée du 22 novembre 1970, aujourd’hui, je vous propose la lecture de comment Kindo Touré qui était déjà en prison au Camp Boiro, l’a vécue. Récit extrait de son livre Unique Survivant du « Complot Kaman-Fodéba« .

Le site du Mémorial Camp Boiro, campboiro.org, d’où est accessible son livre en entier le présente en ces termes:

Kindo Touré est né à Kindia en 1931. A son arrestation, en 1969, il est Directeur de la Police économique et à sa libération, en 1974, il est radié de la Sécurité.

Réhabilité par le Comité Militaire de Redressement National (CMRN) en juin 1984, il est promu Chef de la Sureté à Labé. D’office retraité par son département en avril 1986, on lui refuse de faire valoir ses années de détention…

L’agression Portugaise

J’en étais à mon deuxième mois de carême au camp Boiro : difficile car le minimum même fait défaut.

Entre 12 et 13 heures le déjeuner est servi. Faute d’assiettes, les jeûneurs gardent leur repas selon les moyens du bord : couvercle du pot de chambre, feuille de taro, papier journal.

Le repas du soir est introduit par la porte entrebâillee s’il y a une banane à moitié pourrie tant mieux ; sinon, où est le problème !

A défaut de récipient pour se faire une réserve d’eau, le jeûneur se contente de la portion congrue : un litre d’eau qui ne suffit même pas pour la consommation ordinaire.
Ce jeûne est un véritable supplice supplémentaire que le détenu s’impose volontairement.
En 1970, les mois lunaire et « officiel » coïncident à merveille.

Dans la nuit du 21 au 22 novembre, entre une heure et deux heures du matin, des coups de feu sporadiques éclatent en haute banliene, deviennent de plus en plus nourris, se rapprochent rapidement de notre quartier et, subitement, le camp est pris dans le fracas des armes automatiques et des bazookas.

L’étau se resserre sur le Bloc.

Le capitaine Pierre Koivogui me précise les armes utilisées. Chacun se blottit dans un coin.
Les geôliers courent en tout sens autour des bâtiments. L’un voudrait monter dans les branches du cassia, son collègue lui fait observer qu’il sera « descendu » comme un singe; un autre conduit sa folle course dans l’arrière-cour.

Les balles ricochent, heurtent en sifflant les montants d’acier de la toiture, perforent, transpercent les toles au-dessus de nos têtes.

Partout, c’est la débandade, il n’y a plus de chef. C’est le sauve-qui-peut !
Un instant après, c’est une relative accalmie.

Vers 6 h 30, des rafales de mitrailleuse éclatent au portail ; on entend les lourds battants grincer en s’ouvrant.

Des militaires africains, parlant portugais, attaquent à la crosse les battants en bois des cellules.

Unique Survivant du Complot Kaman-Fodeba. Source: campboiro.orgLe porte-clefs, « pêché » quelque part, tenu en joue, ouvre porte après porte ; il est suivi d’une horde de militaires puissamment armés et ceinturés de plusieurs chaînes de balles ; d’autres manient de petits appareils émetteurs-récepteurs.

Tous les détenus se retrouvent dehors, ils sont surpris, ne savent que dire à ces « libérateurs » peu ordinaires 4.

Abordant celui qui semble diriger les opérations, le docteur Bokar Maréga demande :

— Chef, si vous savez que le président Sékou Touré est en place, pardon n’aggravez pas notre sort, laissez-nous ici !

Le capitaine Pierre Koivogui enchaîne :

— Mes frères, si nous devons mourir, ne mourons pas dans ce trou, sortons d’ici !
A pas de course, nous arrivons au portail; là nous devons passer par-dessus le cadavre du chef de poste Gaston. Il a pris service, hier soir, avec le nouveau grade d’adjudant-chef, joyeusement félicité par tous les détenus, ce qui ne l’a pas empéché d’en mettre à la « diète » … Il semble qu’il avait été sommé d’ouvrir le portail et qu’il s’y était refusé. « Arrosé » d’une rafale de mitrailleuse, il est coupé en deux. Il baigne dans son sang, les yeux exorbités.

Dans la ruelle du Bloc, les militaires nous alignent. Ils vont du premier rang au dernier et reviennent, observent chacun et finalement posent des questions :

— Qui est Fodéba KeïtaKaman DiabyDiawadou Barry ?

Personne ne répond.

Ils sont perplexes, posent d’autres questions.

— Maintenant, qui d’entre vous veut être Président de la République ?

Nous nous regardons et portons tous les yeux sur Monsieur Balla Camara, seul ancien ministre parmi nous. D’un signe de tête, il décline le choix porté sur lui !

Au pas, nous sommes conduits autour du mât. Une foule importante de personnes interceptées durant la nuit s’y trouve déjà. On reconnaît certains d’entre eux.
Une Mercédès ministérielle est stationnée à côté. En y regardant de près, on reconnaît le général Lansana Diané, ministre, ancien président du Comité révolutionnaire. Tête baissée,

à la hauteur du pare-choc arrière, il tente de se dissimuler.

Il est « débusqué » par un des nôtres qu’il avait interrogé : Yaya Diallo le montre du doigt au capitaine portugais debout au milieu de la foule.

Un soldat portugais le prend au collet, lui assène de violents coups de brodequins aux reins et au ventre. Il le fait enfermer au Bloc.

Quand un calme relatif est rétabli, l’officier portugais remet tout le monde en liberté.

Au portail, qui commande l’entrée du camp nous découvrons dans une jeep soviétique le cadavre du lieutenant Sambou Condé, « l’homme qui ne rit jamais », coupé en deux par les balles, les entrailles à l’air.

Le gros de la foule des détenus, baluchon sur la tête ou sous le bras, s’ébranle à pied pour la permanence de Conakry II. Quelques-uns s’affairent sur la Mercédès du général Diané, forcent, recourbent les plaques minéralogiques avant et arrière, s’y embarquant pêle-méle, Jean-Baptiste Deen au volant. D’autres avec le capitaine Pierre Koivogui, prennent la direction de Conakry I.

Pris dans le feu nourri des miliciens jalonnant la rue de Donka, la voiture, criblée de balles, est abandonnée par les occupants qui se dispersent.

Le capitaine Abou Soumah gagne la Sig de Madina 5 à bord d’une jeep russe abandonnée au camp. Tout le monde se volatilise.

Conduit à pied au nouveau logement qu’occupe ma femme, j’y retrouve mes trois enfants dont l’aînée seule me reconnaît. Je tente de prendre dans les bras les deux plus jeunes, ils me repoussent et disparaissent.

Je veux m’asseoir sur le lit, mes enfants me disent qu’il est interdit à un homme d’y prendre place.

Ils me montrent leur lit défait.

De partout, les armes automatiques crépitent, des véhicules bondés de militaires en armes, casqués, défilent, se croisent, se saluent en levant les poings ; des agents de la force publique, courent, crient, s’interpellent.

Je m’étends, embrouillé, sur le lit des enfants et dors un moment.
Ma femme rentrant précipitamment de Kindia fond en larmes sur moi ; je me réveille, effrayé.

En ville, dans tous les quartiers à la fois, la chasse aux mercenaires et aux détenus politiques libérés s’organise.

Bravant les coups de feu tirés de partout, ma femme court chez de hauts responsables, chacun s’est planqué en lieu rigoureusement secret.

Des nouvelles alarmantes me parviennent; partout les détenus sont pourchassés, traqués mis en sang, dirigés vers les Permanences du Parti. Une centaine d’entre eux seraient déjà rassemblés. Cruellement ligotés, ils sont prêts à être expédiés par camions sur Kindia.

Je suis dans une profonde inquiétude. Quel parti prendre ? Rester sur place ? Tous les voisins immédiats savent que je suis là. Je peux à tout moment être extrait de cette maisonnette, battu, ligoté et humilié aux yeux des miens. Prendre le chemin de la permanence? Je serai intercepté par le premier milicien qui ne mettra pas de gants pour me battre et se faire une gloriole à mes dépens !

Oh Dieu ! Je suis confondu, réduit au silence ! J’entre dans la chambre et je prie, j’implore avec ferveur la protection divine.

Je décide de rester sur place, advienne que pourra. Je prends mon courage à deux mains, je reste au salon.

Par trois fois, des groupes de militaires font irruption dans le salon. Je suis transi de peur. Je m’efforce de réprimer la chair de poule que je ressens, j’avance de quelques pas et demande ce qu’ils veulent :
— De l’eau ! de l’eau !
Je les sers volontiers, ils s’en vont à pas de course; s’ils savaient !

Le soleil décline et se couche.
Je reprends mes prières, puis me couche dans mon lit quitté depuis 19 mois et 11 jours.

Gloire à Dieu !

De temps à autre éclatent des coups de feu sporadiques auxquels répliquent les rafales nournes de mitrailleuses. Il en sera ainsi jusqu’au petit jour.

Je passe une matinée calme, reçois quelques visiteurs auxquels ma femme fait confiance.
Dans la soirée, vers 16 h, en tenue officielle, au volant de ma voiture, je regagne le Camp Boiro où je me présente et me constitue prisonnier.

Le capitaine Pierre Koivogui, mon bon compagnon de cellule, devenu en quelques heures l’homme fort du Camp, me félicite d’être revenu à temps.

Portant déjà ses barrettes, il est obéi au doigt et à l’oeil par tous les officiers du Camp.
Je suis fier de lui, et pourtant, gêné !

Il m’explique, en détail, ses activités depuis notre « mise en liberté ».

Je pense que les hautes autorités se pencheront sur notre sort avec le maximum de compréhension.

Laisser un commentaire avec Facebook

konakryexpress

Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Bouton retour en haut de la page