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Gouvernance

Sékou Touré, Félix Houphouët-Boigny et Léopold Sédar Senghor, le difficile ménage à trois

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Ce billet est de feu Sennen Andriamirado qui fut journaliste, grand reporter et un des quatre rédacteurs en chef délégués de l’hebdomadaire « Jeune Afrique ». Si c’est cet hebdomadaire qui l’a fait connaitre grace à ses reportages et articles d’opinion, il a du le quitter en 1993, après 18 ans et se lance dans la communication.  Il a parcouru tout le continent et a écrit une douzaine de livres sur plusieurs pays africains, avec son épouse Virginie, dont les plus connus sont le : Sankara le Rebelle et Il s‘appelait Sankara.

Il est mort le 15 juillet 1997

Ce qui suit est la contribution de Sennen Andriamirado à l’oeuvre collective intitulé: Sékou Touré:Ce qu’il fut. Ce qu’il a fait. Ce qu’il faut défaire, paru en 1985, soit un an après la mort du tyran sanguinaire.

 

Tumultueuses, les relations entre les chefs historiques de l’Afrique de l’Ouest ! Compagnons de route, le doyen ivoirien et son lieutenant guinéen s’opposent au même rival sénégalais. Puis le Guinéen tourne le dos à ses deux aînés. La guerre des ondes frise la vulgarité.

Conakry souffle le froid et le chaud à l’égard d’Abidjan et de Dakar.

« Le petit diable d’Houphouët a retourné la foule ! ». Le gouverneur Louveau (du Soudan occidental, futur Mali) n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles. Félix Houphouët-Boigny venait effectivement de gagner à sa cause la foule de Bamako pourtant acquise à son rival du jour, le Soudanais Fily Dabo Sissoko, pourfendeur de « la détestable politique d’Houphouët ». L’Ivoirien était déjà suspect de vouloir apparenter aux communistes français un parti africain qui n’était pas encore né : le Rassemblement démocratique africain (RDA). C’était le 17 octobre 1946.

Le lendemain, le « petit diable d’Houphouët » réitérait son coup. Convoquée à l’initiative de l’ensemble des députés africains — mais boudée par plusieurs d’entre eux — la réunion de l’intergroupe parlementaire approuvait le manifeste qui devait créer le RDA. Derrière Félix Houphouët-Boigny, ce jour-là, peu de militants chevronnés. On ne remarquait pas encore, à ses côtés, la présence d’un « grand diable »: Sékou Touré, jeune syndicaliste guinéen de vingt-quatre ans dont la première sortie avait été sa participation au congrès de la CGT (Confédération générale du travail) à Paris, en avril 1946.

Sékou Touré n’était encore rien politiquement. Sa présence aux côtés d’Houphouët, lors du congrès de Bamako, allait lui donner un nom. L’obscur syndicaliste apposera sa signature, au bas du manifeste appelant au regroupement des Africains, à côté de celles, déjà prestigieuses de parlementaires comme Lamine Guèye (député du Sénégal-Mauritanie), Félix Houphouët-Boigny (Côte-d’Ivoire), Yacine Diallo (Guinée), Félix Tchicaya (Gabon-Moyen-Congo), Fily Dabo Sissoko (Soudan-Niger), Léopold Sédar Senghor (Sénégal) et Emile Ederlin Zinsou (futur député du Dahomey qui deviendra Bénin).

Sekou Toure, Houphouet, Doudou Gueye (1957) - Lamine Gueye, Sekou Toure et Senghor (1963)
Congrès du RDA de 1957 à Bamako (ci-dessus : Sékou Touré,
Houphouët-Boigny, Doudou Guèye) ; signature à Dakar en 1963
d’un communiqué commun (avec Senghor). Déjà le coeur n’y
était plus …

Les augustes pères de l’Afrique moderne employaient encore le même vocabulaire. « Pour la libération de l’Afrique d’une tutelle odieuse, l’impérialisme », leur manifeste préconisait un vaste rassemblement relayé localement par des sections territoriales. Le 14 juin 1947 — et non le 14 mai, date retenue officiellement parce que Sékou Touré s’était trompé de mois dans un de ses discours ultérieurs —, le Parti démocratique de Guinée (PDG) voyait le jour à Conakry comme section guinéenne du Rassemblement démocratique africain. Le parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), créé avant le RDA, en devint la section ivoirienne. Bien que fragile ailleurs, au Sénégal en particulier, le mouvement dont les élus sont apparentés aux groupes parlementaires communistes dans les assemblées « métropolitaines », fut très vite suspect de subversion voire de rébellion, dans les « territoires d’outre-mer ». Houphouët, président du comité interterritorial de coordination du RDA, a acquis du poids dans l’équilibre parlementaire. Sékou Touré est élu, en 1948, secrétaire général de l’Union territoriale (Guinée) de la CGT, puis, en 1950, secrétaire général du Comité de coordination des syndicats CGT pour l’AOF (Afrique occidentale française) et le Togo. Communistes et CGT derrière la RDA ! Il n’en faut pas davantage pour que l’on voit la main de Moscou derrière toutes les revendications syndicales ou politiques en Afrique de l’Ouest.

Début 1950 — au lendemain de troubles sanglants en Côte d’Ivoire le PDCI-RDA est proscrit sur tout le territoire ivoirien. Parlementaire accusé de rébellion, Houphouët échappe de peu à l’arrestation. Mi-août 1950, il rencontre à Paris le chef du gouvernement, René Pleven. Dans l’antichambre, l’attend un de ses lieutenants, venu l’accompagner : Sékou Touré. Ce dernier sera absent des négociations entre le « patron du RDA » et le ministre de la France d’Outre-Mer, François Mitterrand. Mais il en acceptera, fidèle adjoint, le résultat : le 17 octobre 1950, le RDA se dissocie du groupe parlementaire communiste. La première déception viendra trois ans plus tard. Le 27 juin 1954, le candidat Sékou Touré est battu par Barry Diawadou du BAG (Bloc africain de Guinée), élu député en remplacement de Yacine Diallo, décédé. Il pense avoir été sacrifié au profit d’un candidat soutenu par la métropole. Pour peu de temps en vérité, puisque le 2 janvier 1956, lors de nouvelles élections, il obtient enfin le poste de député de la Guinée.

Le RDA a alors le vent en poupe, Félix Houphouët-Boigny est ministre délégué au sein du gouvernement de Guy Mollet. Sékou Touré a créé la CGTA (Confédération générale des travailleurs pour l’Afrique), indépendante de la CGT française. Lors du congrès interterritorial du RDA à Bamako (25-30 septembre 1957), il en devient le vice-président. C’est sa consécration en tant que lieutenant d’Houphouët.

Le 1er juin 1958, arrivé au pouvoir moins de trois semaines auparavant, Charles de Gaulle est président du Conseil. Dans son équipe : Félix Houphouët-Boigny est ministre d’Etat. Le général ne veut pas traîner. Il prépare une nouvelle constitution qui devra être adoptée par référendum dans tous les territoires de l’ancien « empire français ». La classe politique africaine s’agite. L’indépendance est à l’ordre du jour. Fin juillet 1958 (25-27) à Cotonou, se tient un congrès du Parti du regroupement africain (PRA) auquel participent les rivaux modérés ou radicaux du RDA. Les Sénégalais Léopold Sédar Senghor et Abdoulaye Ly, les Soudanais Fily Dabo Sissoko et Hammadoun Dicko et, surtout, le Nigérien Djibo Bakary. Ce dernier, ancien « gauchiste » du RDA — dont il n’a pas accepté le désapparentement d’avec les communistes français —, réclame « l’indépendance immédiate des peuples d’Afrique ». Plus nuancé, Senghor propose une « révision quinquennale » des rapports franco-africains (jusqu’à l’indépendance) et préconise dans l’immédiat une association entre la France et les trois ensembles africains : l’AOF et l’AEF, constituées en deux fédérations territoriales, et Madagascar.
La thèse de Félix Houphouët-Boigny, président du RDA, est tout autre. Au nom du pragmatisme, il se refuse à réclamer une indépendance immédiate ; il récuse tout autant le maintien de deux fédérations territoriales, préférant une « fédération égalitaire et fraternelle » qui rassemblerait la France et les territoires de l’Afrique occidentale et de l’Afrique équatoriale française, pris individuellement. Il sait cependant que dans les rangs mêmes du RDA, certains jeunes turcs se sentent proches des thèses du PRA. Le futur chef d’Etat ivoirien racontera plus tard : « Dans le groupe RDA, Sékou Touré voulait qu’on allât très loin dans les propositions que nous soumettrions et ne parlait déjà que d’indépendance pure et simple. Je m’efforçai sans grand succès de démontrer qu’il fallait avant tout compter avec les réalités de la vie africaine et que la politique du tout ou rien ne nous mènerait nulle part. Statut politique d’indépendance ? Peut-être, mais pas en dehors d’une communauté franco-africaine. Ce qui était essentiellement la question » (cité par Paul-Henri Siriex, in Félix Houphouët-Boigny, Seghers/Nouvelles Editions africaines 1975).
Sékou « turbulent », il lui a déjà préféré Gabriel Lisette pour représenter le RDA au sein du Comité consultatif constitutionnel (auquel participent aussi les Sénégalais Lamine Guèye et Senghor et le Malgache Philibert Tsiranana) qui doit « conseiller » de Gaulle. Mais Houphouët tient compte des susceptibilités. Le 3 août 1958, le comité de coordination du RDA, réuni à Paris, désigne Sékou Touré pour présenter au général de Gaulle les suggestions du parti. Le 5, Sékou calmé par le Voltaïque [Burkina Faso] Ouezzin Coulibaly, « conscience du RDA », s’acquitte loyalement de sa tâche de porte-parole. Devant le chef du gouvernement français, il plaide l’autonomie territoriale, passe sur l’indépendance, et oublie les deux exécutifs fédéraux de l’AOF et de l’AEF.
La rancœur habite néanmoins le bouillant député de la Guinée. Deux jours après, le 7 août, il quitte Paris, pour entendre à la radio le 8 au soir, à Dakar, le résumé du projet constitutionnel présenté par de Gaulle : « Bien entendu, énonce ce dernier, et je le comprends, on peut avoir envie de la sécession. Elle impose des devoirs. Elle comporte des dangers. L’indépendance a ses charges. Le référendum vérifiera si l’idée de sécession l’emporte. Mais on ne peut concevoir un territoire indépendant et une France qui continuerait de l’aider. Le gouvernement tirera les conséquences, économiques ou autres, que comporterait la manifestation d’une telle volonté. Une réponse affirmative au référendum sera, au contraire, un refus de la sécession ».
Sékou Touré racontera plus tard que, immédiatement après cette déclaration, il s’est précipité à Radio Dakar pour commenter et protester. Les choses se sont passées autrement. Sollicité par des journalistes dakarois, il a d’abord demandé à lire le texte intégral. Le 9 août, Radio Dakar diffuse son commentaire : « En entendant hier le général de Gaulle, franchement, j’ai été choqué. Mon amour propre pour la dignité de l’Afrique a été choqué. On nous dit que nous pouvons prendre l’indépendance, mais que ce sera avec toutes ses conséquences. Eh bien, je réponds, moi, que ces conséquences ne sont pas seulement africaines. Elles peuvent être aussi françaises » (cité par Georges Chaffard, in Les Carnets secrets de la décolonisation. Paris, Calmann-Lévy, 1967). La suite sera la rupture. Spectaculaire avec de Gaulle. Plus progressive avec Houphouët.
Le 25 août 1958, à Conakry, où il s’est arrêté dans son périple africain, sur les conseils de son ministre de la France d’outre-mer Bernard Cornut-Gentille — soucieux de « récupérer » Sékou Touré qui passait pour son « poulain » —, Charles de Gaulle, peu habitué à l’art oratoire du leader guinéen, reçoit comme un défi des phrases telles que : « Nous ne renoncerons pas et nous ne renoncerons jamais à notre droit légitime et naturel de l’indépendance. Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage ». De Gaulle s’emporte : « On a parlé d’indépendance. Eh bien, je le dis ici plus haut qu’ailleurs : l’indépendance est à la disposition de la Guinée. Elle peut la prendre en disant « non » à la proposition qui lui est faite et, dans ce cas, je garantis que la métropole n’y fera pas obstacle ».
En vérité, Sékou Touré et la Guinée n’avaient pas encore opté pour le « non ». Le 27 août, accouru à Dakar, le bouillant tribun confère avec Bernard Cornut-Gentille, puis avec les syndicalistes de l’UGTAN (Union générale des travailleurs d’Afrique noire), le chef du gouvernement nigérien Djibo Bakary et le Guinéen Abdoulaye Diallo, ministre soudanais. Avec ces deux derniers, un consensus de dégage : « Oui » à une constitution prévoyant à terme l’indépendance dans le cadre de fédérations régionales ; « non » à un morcellement des fédérations existantes et aux menaces de représailles. Le 28 août, Sékou Touré, de retour à Conakry, annonce que son parti recommande le « non ». Le 31 août, Ouezzin Coulibaly, secrétaire politique du RDA, le désavoue dans un communiqué publié à Paris : « Le projet du général de Gaulle contient nos revendications essentielles… Devant des déclarations qui porteraient atteinte à l’unité du RDA, j’affirme une fois pour toutes qu’aucun dirigeant, isolé ou groupé, n’est habilité à faire des déclarations qui ne seraient pas dans le sens de notre réunion du 3 août. » Réunion dont Sékou Touré avait fait le compte-rendu à de Gaulle.
Mais la division était consommée. Le Guinéen refuse de se rendre à Paris pour participer, le 4 septembre, à la réunion du Comité interterritorial du RDA. Le 15 septembre, il n’assiste pas aux obsèques de Ouezzin Coulibaly — décédé le 7 — à Bobo-Dioulasso. Au même moment, Houphouët mandate Gabriel Lisette (Tchad), Jean-Marie Koné (Soudan) et Doudou Guèye (Sénégal) à Conakry pour tenter de ramener Sékou à la raison. Mais la conférence territoriale du PDG-RDA décide de voter « non ». Des adversaires du RDA, Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia dont Sékou Touré s’était senti proche, ont pourtant conseillé eux aussi la modération. Ils voteront « oui ». Le 28 septembre 1958, le sort en est jeté : la Guinée dit « non » à de Gaulle à une écrasante majorité.
Dans la presse française, Sékou Touré commence à pourfendre ses anciens compagnons de lutte, « ceux qui préfèrent le pain beurré dans l’enceinte de la prison au plat de manioc cultivé par eux-mêmes ». A son tour, il reçoit comme une condamnation une déclaration de Félix Houphouët-Boigny : « Si la France donnait une préférence à ceux qui ont fait sécession contre ceux qui ont choisi la communauté, alors la sécession guinéenne ferait tâche d’huile ».
Pour Sékou Touré, désormais, la cause est entendue : Houphouët fera tout pour le brouiller avec la France et asphyxier la Guinée. Cette dernière s’estime, à tort ou à raison, condamnée à trouver d’autres amitiés. En novembre 1958, Sékou se tourne vers le rival du leader ivoirien en Afrique de l’ouest : le Ghanéen Kwame Nkrumah, avec lequel il crée un axe Accra-Conakry, censé devenir la base d’une future « Union des Etats de l’Ouest africain ». Mais les deux membres de l’Union n’ont même pas de frontières communes.
En juillet de l’année suivante, à Sanniquellie (Liberia), le Ghana, la Guinée et le Liberia créent la Communauté des Etats africains indépendants. L’accord n’existera jamais que dans le communiqué final de la rencontre entre les trois chefs d’Etat. Mais Sékou Touré est à ce point convaincu d’être encerclé par des voisins décidés à l’abattre, qu’il cherche par tous les moyens des ouvertures diplomatiques. Le 11 avril 1960, il accueille et préside à Conakry la Conférence de solidarité afroasiatique. La Guinée se rend alors à peine compte de sa fragilité : la socialisation hâtive a commencé à bureaucratiser une économie dont les bases s’effritent ; l’administration souffre de l’improvisation et les mécontentements provoquent des incidents.
Le 20 avril 1960, Sékou Touré dénonce un « monstrueux complot » dans lequel, accuse-t-il, la Côte d’Ivoire, la France et le Sénégal ont trempé. En particulier, ses deux voisins auraient ouvert des camps militaires à des comploteurs de part et d’autre du territoire guinéen. A Dakar, et à Bamako, les dirigeants de l’éphémère fédération du Mali (Sénégal et Soudan occidental) protestent. Le chef du gouvernement fédéral, Mamadou Dia, n’en ordonne pas moins l’ouverture d’une enquête. On découvre de fait — fût-ce a posteriori — l’étrange passage à Tambacounda (Sénégal oriental) d’un officier parachutiste français. Dans le cercle de Kédougou, trois dépôts d’armes sont découverts dans des villages frontaliers : Dinnde Fello, Bakaouka. Côté ivoirien, un collaborateur d’Yves Guéna, alors haut-commissaire à Abidjan, est suspecté d’avoir organisé une opération : réputé aventurier, Jacques Achard est chargé des renseignements généraux auprès de Guéna qui le disculpera par la suite. Les enquêtes ordonnées par Houphouët font néanmoins état de fréquents séjours d’officiers et de sous-officiers français (des « paras »), ainsi que de la présence d’armes dans certains villages frontaliers de la Guinée.
Sékou Touré — ce sera la dernière fois avant longtemps — croit à la bonne foi de ses voisins. D’autant que le 3 juin, il apprend avec plaisir l’intention d’Houphouët de demander l’indépendance de la Côte d’Ivoire. Le 1er septembre 1960, les deux anciens compagnons de lutte se rencontrent, « non seulement comme les représentants d’Etats voisins, mais comme deux frères ». Fin 1962, le chef de l’Etat ivoirien est invité en Guinée par son ancien lieutenant. Lequel, pour sa part, se rend au Sénégal.
C’est l’époque de deux complots contre Félix Houphouët-Boigny (1962-1963). Les relations s’étaient détériorées entre la Côte d’Ivoire et le Ghana. Plus tard, Houphouët déclarera solennellement : « Je crois en mon âme et conscience à une collusion entre MM. Sékou Touré et Kwame Nkrumah, dans leur tentative de masquer au regard des masses de leurs pays respectifs et du monde extérieur leur retentissante faillite dans le triple domaine politique, économique et humain. » Les pays de l’OCAM (Organisation commune africaine et malgache) — en tête desquels la Côte d’Ivoire — font alors campagne pour le boycottage du sommet de l’OUA (Organisation de l’unité africaine, née en mai 1963) que devrait accueillir le Ghana. Les invectives vont céder la place aux insultes sur les antennes des radios nationales de la région.
Sékou Touré qualifie de « commis voyageurs de la division » les chefs d’Etat et ministres qui parcourent l’Afrique pour expliquer l’objet de l’OCAM et dénoncer les activités subversives du Ghana. Personnellement pris à partie, Félix Houphouët-Boigny ne bronche pas : il ne peut pas « croire que son jeune frère Sékou Touré ait pu tenir de tels propos ». C’est le chef d’Etat voltaïque Maurice Yaméogo qui répond le 2 juin 1965 : « Un homme comme Houphouët, lorsqu’il est insulté, n’a pas le droit de répondre. Son audience constitue la meilleure réponse aux âneries de ceux qui veulent pourtant être comme lui… Ayez un peu plus de pudeur, car les Africains sont polis. »
La pudeur et la politesse ne sont hélas plus de rigueur. Sékou accuse nommément Houphouët d’utiliser « les armes du mal, le venin et le cynisme » pour entretenir « l’incompréhension entre la France et la Guinée ». Puis sont venues les calomnies, les basses allusions à la vie privée des uns et des autres. C’est encore Maurice Yaméogo qui, depuis Ouagadougou, réplique le 18 juin 1965. La vulgarité de cette réponse, de la part d’un chef d’Etat, mérite malheureusement que l’histoire la retienne. En voici des extraits :

« Mais qui est donc ce Sékou, alias Touré, qui désire tant qu’on parle de lui ? Un homme orgueilleux, menteur, jaloux, envieux, cruel, hypocrite, ingrat, intellectuellement malhonnête… Tu es le prototype de l’immoralité la plus intolérable… [NDLR : censure pour vulgarité.]
Tu n’es qu’un bâtard parmi les bâtards qui peuplent le monde. Voilà ce que tu es, Sékou, un bâtard des bâtards. Tu as honte de porter le nom de ton père. Certes, ta grand-mère maternelle est une fille de Samory Touré. Mais le père de ta mère n’était pas un Touré, mais un Fadiga… Par orgueil, tu te fais passer pour un Touré. Tu ne veux pas reconnaître ton vrai père. Tu es donc un bâtard.
A la prochaine, petit bâtard de Sékou, alias Touré. »

Même l’opposition guinéenne est essouflée d’avoir entendu un chef d’Etat africain parler de la sorte. Houphouët, lui, se tait toujours.
Puis, le 8 novembre 1965, Conakry annonce la découverte d’un nouveau complot. Le 15, sur Radio Conakry, Sékou Touré accuse le chef d’Etat ivoirien d’avoir financé le complot en « achetant une femme en Guinée pour des millions de francs ». Le 17, Félix Houphouët-Boigny, invité à s’exprimer, répond enfin lors d’une conférence de presse à Abidjan :

« Non, M. Sékou Touré, le peuple de Guinée n’a besoin ni de notre soutien moral, ni de notre soutien financier — car nous sommes pauvres malgré tout ce que l’on avance à notre endroit — pour crier son mécontentement…
Vous êtes un frère, un mauvais frère, mais un frère quand même… En votre âme et conscience, qu’est-ce que la révolution toute verbale dont vous vous gargarisez à longueur de journée et que vous prétendez avoir faite, a pu apporter à votre pays ? …
Depuis l’indépendance, combien d’hommes n’avez-vous pas fait assassiner ?… Pourriez-vous l’avouer sans baisser la tête, si tant est qu’il vous reste encore une conscience ?
M. Sékou Touré, la haine née de la jalousie vous égare, altère votre raison. Elle risque de vous pousser au crime. Ressaisissez- vous ! Ce sont les conseils d’un homme qui se souvient que vous avez été à ses côtés dans la lutte émancipatrice. Avec votre nationalisme intransigeant, tempéré d’un peu de tolérance et d’humanisme, vous pouvez encore servir la cause de l’unité africaine. »

Mais elle était bien loin, l’unité africaine.
Commence alors, en 1966, une période confuse dont l’histoire immédiate n’a pas révélé tous les secrets. En mars de cette année, Sékou Touré appelle les Guinéens à « égorger tous les agents de l’impérialisme dans les hôtels, dans les maisons, partout où ils se trouvent ». Le 27 de ce même mois, 10 000 réfugiés guinéens en Côte d’Ivoire organisent un énorme meeting à Abidjan et lancent un appel urbi et orbi « en vue de sauver la Guinée de son malheureux sort ». Le 4 avril, ils annoncent la création d’un front national de libération de la Guinée, dont les ramifications s’étendraient à toute l’Afrique de l’Ouest.
Mi-avril, cependant, le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny affirme : « Comme Senghor, je refuse de laisser utiliser le territoire national pour porter la subversion à l’extérieur. Je ne veux pas encourir à mon tour l’accusation de favoriser les entreprises des réfugiés guinéens contre leur pays ». Au Sénégal, le président Léopold Sédar Senghor va plus loin. Le 27 avril 1966, son gouvernement menace « les citoyens d’origine guinéenne, coupables de violer le principe de non-ingérence, de poursuites devant les tribunaux s’ils sont de nationalité sénégalaise, et d’expulsion s’ils ne sont pas de nationalité sénégalaise ».

Maurice Yaméogo

Ces gestes, s’ils sont de bonne volonté, n’atteignent guère le président guinéen dont la propagande continue de traiter Houphouët d’« Africain indigne, ennemi juré de la cause africaine, pantin sans conscience de Yamoussoukro ». Le mieux auquel ait droit le chef historique du RDA est le titre de « sinistre président de la Côte d1voire ». Le Sénégalais Léopold Sédar Senghor n’échappe pas aux anathèmes ; il est accusé d’avoir « permis à la France d’installer, dans la région de Saint-Louis, un camp d’entraînement pour les éléments contre-révolutionnaires guinéens ».
Le 19 février 1967, un chalutier battant pavillon ivoirien, le Kerisper, est arraisonné dans les eaux territoriales guinéennes. On le saura seulement le 6 avril à Conakry et on le reconnaîtra à Abidjan le 11 mai.
Le 26 juin 1967, l’avion [de la PanAm] ramenant de New York le ministre guinéen des Affaires étrangères, Lansana Béavogui, est obligé d’atterrir à Abidjan, à cause du mauvais temps. Les autorités ivoiriennes, à leur tour, retiennent les officiels guinéens, estimant que, « avec Sékou Touré, il n’y a que la loi de la jungle qui compte ». Les interventions du secrétaire général de l’ONU, U Thant, pas plus que celles des chefs d’Etat de l’OUA réunis à Kinshasa, n’y font rien. Sékou Touré cède et, le 26 septembre, il libère sans conditions le Kerisper et son équipage. Le même jour, Lansana Béavogui, « libéré » par les Ivoiriens, arrive à Conakry.
Le chef de l’Etat guinéen reste néanmoins obnubilé par l’impossible réconciliation avec la France. Ayant poussé trop loin sa « guerre » avec Houphouët, il tente de se concilier de nouveau Senghor pour l’y aider. Le 23 mars 1968 avec ses pairs malien, Modibo Keita, mauritanien, Moktar Ould Daddah, et sénégalais, il participe, à Labé, à la création de l’Organisation des Etats riverains du fleuve Sénégal (OERS), un projet cher à Léopold Sédar Senghor. Ce dernier, indulgent ou coopératif, se déclare, le 6 avril à Paris, favorable à une reprise des relations entre la France et la Guinée. Rien ne se passe : la France est ébranlée par les événements de mai 1968 puis, une année plus tard, par la démission du général de Gaulle. Lequel meurt en novembre 1970.
Et le 22 novembre 1970, une tentative de débarquement de mercenaires et d’opposants guinéens échoue de justesse à Conakry. La réaction de Sékou Touré est violente. De nouveau, la Côte d’Ivoire et le Sénégal se voient accusés de « complots permanents ». L’OERS éclate en 1971. A Conakry, on assène les condamnations à mort.
Le 24 juillet 1972, Sékou Touré, qui a invité Félix Houphouët-Boigny à Faranah, lui propose une réconciliation. A cette condition : qu’il lui livre les réfugiés guinéens en Côte d’Noire. « A Faranah, notera la journaliste Claude Gérard qui côtoya les deux hommes, les deux anciens compagnons de lutte ne parlèrent pas le même langage. L’aîné, selon son habitude, laissa s’exprimer son cœur et sa sagesse africaine. Le plus jeune ne sut accorder la parole qu’à sa Révolution ». Houphouët rejette l’exigence de Sékou. Senghor en fera de même. Conakry reprendra ses accusations contre Abidjan et Dakar.
Tout au long de l’année 1973, Houphouët et Senghor « traîtres et fantoches », se voient de nouveau accusés d’« entraver la réconciliation » que la Guinée souhaite avec la France. Le 7 septembre, Radio Conakry « révèle » l’arrestation de « cinquante-neuf opposants formés en Côte d’Ivoire, dont un tueur à gages avec un appareil photo muni d’un silencieux ». Sékou lance un appel à tous les patriotes africains à « descendre leurs dirigeants traîtres » sans hésitation, « car ils iront tout droit au paradis ». Il accuse le Sénégal d’avoir aidé « un mouvement subversif ayant son siège à Genève et dirigé contre la Guinée ». Et organise des prières du vendredi pour implorer l’aide d’Allah « contre l’impérialisme ». En ajoutant : « Nous demandons au peuple sénégalais de prier pour le débarasser du traître Senghor… Nous le combattrons jusqu’à la mort. Nous l’anéantirons ». Le gouvernement sénégalais commente : « Quand on est Sékou Touré, avec tout ce qu’on a sur la conscience, on invoque Dieu pour demander pardon et non pour maudire qui que ce soit. » Le 18 septembre 1973, le Sénégal rompt les relations diplomatiques avec la Guinée.
Dès l’année suivante, pourtant, Sékou Touré cherche le contact avec ses frères ennemis. Son pays participe, avec la Côte d’Ivoire et le Sénégal, à la création de la CEDEAO (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest). En 1975, les relations diplomatiques sont rétablies avec la France. Sékou Touré ne peut plus reprocher ni à Houphouët ni à Senghor de l’avoir empêché. Il lui faut maintenant tenter le rapprochement en faisant oublier ses excès d’hier.
En juin 1977, le ministre sénégalais de la Jeunesse et des Sports est invité à Conakry par son collègue guinéen. Le 19 décembre 1977, célébrant la victoire du Hafia football club de Conakry (sur l’équipe ivoirienne) en Coupe d’Afrique des clubs champions, Sékou Touré exhorte la jeunesse guinéenne à normaliser ses relations avec la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Et dans son message de Nouvel An, il souhaite « que 1978 soit une année de compréhension totale, de coopération sincère et de solidarité effective avec le Sénégal et la Côte d’Ivoire ».

Sekou Toure et Senghor (1979)
Entre Sénégal et Guinée la rupture de 1963 paraissait définitive.
En fait, c’est la réconciliation qui devait l’être en novembre 1979 ;
consacrée par une visite de Sékou à Dakar.

La diplomatie secrète fait son œuvre. Le président libérien William Tolbert a obtenu, sans difficulté, l’accord d’Houphouët pour une réconciliation avec Sékou Touré. Le Sénégalais Senghor, lui, ne croyait pas vraiment à la sincérité du Guinéen. Il était disposé à la réconciliation, mais ne manifestait aucun empressement. La date prévue de la rencontre ne lui convenait pas, disait-il : il devait se rendre en Arabie saoudite. Il a fallu des démarches américaines et françaises pour qu’il modifie son programme. Le 17 mars 1978, Sékou Touré, accompagné du Togolais Gnassingbé Eyadema, arrive à Monrovia où l’attendent le Libérien William Tolbert, le Gambien Dawda Jawara ainsi que l’Ivoirien Félix, Houphouët-Boigny et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor. Le lendemain le pacte de « réconciliation définitive » est scellé. Sékou Touré, toujours aussi lyrique, jure de ne plus jamais demander à ses voisins de lui livrer ses opposants et promet : « Rien ni personne ne réussira désormais à nous faire fâcher à nouveau avec la Côte d’Ivoire, le Sénégal et la France. »

Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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Droits de l'Homme

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Capture d’ écran des 28 soldats exécutés le jour de l’indépendance – Video de Ibrahima Sow

Révisé le 28 novembre 2020

Depuis 1990, chaque 28 novembre une partie des mauritaniens réclament que justice soit rendue pour 28 militaires pendus dans la nuit du 27 au 28 novembre pour fêter l’anniversaire de l’accession à l’indépendance de leur pays. Ils furent minutieusement sélectionnés parmi ceux qui avaient été arrêtés les jours précédents. Comble de l’horreur, ils furent pendus l’un après l’autre au même endroit.

Mais, il ne s’agit là que d’un cas parmi tant de massacres des Noirs mauritaniens, comme le révélait dans une interview concédée à Assanatou Baldé, en 2011 publiée sur le site afrik.com, le président du comité Inal-France, Youba Dianka:

Je tiens à préciser qu’Inal n’est qu’un exemple; il y’ a eu plusieurs Inal en Mauritanie. Des horreurs ont eu lieu à Azlatt, à Sory Malé, à Wothie, à Walata, à Jreida et dans toute la vallée. A l’intérieur de la caserne militaire d’Inal et environs, il y a eu des militaires écartelés, enterrés vifs, tués à bout portant, et pendus pour célébrer la fête de l’indépendance du pays en 1990.

Dans un billet publié sur cridem.org, Kaaw Elimane Bilbassi Touré dénonce le fait que tandis que tous les mauritaniens se sont retrouvés pour fêter la qualification de leur équipe nationale de football, composé uniquement de noirs, pour la 1ère fois à la phase finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN)

Les morts furent nombreux au moins 530 personnes sont mortes dans les camps de détention mais sans compter les assassinats repétés, perpétrés tout au long de la vallée du fleuve Sénégal depuis le début du conflit sénégalo-mauritanien…

Les organisateurs de ces inqualifiables sacrifices de ces boucheries d´un anniversaire à l´autre, sont toujours là et continuent à diriger notre armée raciale à commandement monocolore et restent toujours protégés par l´Etat raciste…

Depuis, ils gisent dans la solitude des fosses anonymes. Depuis, ils attendent des sépultures décentes…

La video ci-dessous resume l’episode tragique du contexte de ces executions:

Le 28 novembre 2018, Kiné-Fatim Diop, chargée de campagnes pour l’Afrique de l’Ouest à Amnesty International rappelle le contraste entre ce que toute la nation mauritanienne devrait ressentir, en ce jour anniversaire de l’accession du pays à l’indépendance, et ce que vivent les familles des victimes:

Chaque année, pendant que les officiels célèbrent dans la joie l’accession à la souveraineté du pays, les familles des victimes pleurent et manifestent dans la tristesse pour demander justice et réparation. Face à elles, les autorités mauritaniennes s’efforcent d’ensevelir cette face hideuse de l’histoire, comme lorsqu’elles faisaient voter, en catimini en 1993, une loi d’amnistie confirmant l’amnésie de l’Etat sur les tueries des militaires il y a 30 ans.

C’est la tragédie des deux frères Diallo pendus l’un après l’autre et le comportement inhumain de leurs bourreaux qui a retenu l’attention du site du Forum pour la lutte contre l’impunité et l’injustice en Mauritanie (fliim90.canalblog.com):

Absolument, une malédiction gratuite s’était battue sur les 28 officiers noirs ce soir-là. Telle la pendaison de deux frères Diallo Oumar Demba et son frère Diallo Ibrahima qui portaient des numéros successifs écrits par le moyen d’un feutre. Triste mort que celle d’assister placidement à la mort de son frère aîné. Les bourreaux tuaient avec précision, d’ailleurs, ils ne se limitaient pas seulement-là, ils trainaient les pendus et s’asseyaient sur leur cadavre.

Les témoignages des survivants abondent. Dans son livre L’enfer d’Inal publié en 2000, Mamadou Sy, qui a occupé les fonctions de commandant d’escadron, d’adjoint au commandant de base puis de commandant de base dans l’armée mauritanienne, avant son arrestation, décrit la scène de torture à laquelle il a été soumis avec d’autres camarades:

Le lieutenant Anne Dahirou est attache’ derrière une Land Rover, le véhicule de commandement du capitaine SIDINA OULD TALEB BOUYA, il est à l’autre extrémité sur ma gauche, ensuite viennent respectivement Mohamed Mansour, puis le lieutenant Sall Abdoulaye Moussa attachés eux derrière des Sovamags. Quant a moi, on me destine un camion… Le caporal OULD DEMBA nous met les bandeaux. On m’asperge d’eau sale et puante. Le camion, une Mercedes type 11/13 se met à rouler. J’essaie de suivre en courant mais cela ne peut durer longtemps avec des pieds enchaînes’…

Un autre militaire, qui a pu rejoindre la France pour se soigner, après sa sortie de prison, avec l’aide de l’Association catholique d’aide aux victimes de la torture (ACAT) témoignage sur flamnet.info:

Je suis un militaire de carrière, brigadier-chef de la Garde Nationale, ancien commandant de brigade de T., une ville qui se trouve non loin de Nouakchott, la capitale de la Mauritanie. J´ai derrière moi vingt quatre ans de service militaire.

Aussi loin que je remonte dans ma vie, depuis que j´ai commencé à comprendre, j´ai toujours constaté que les noirs n´avaient aucun droit, et que les Maures blancs étaient privilégiés. Chez nous, sur vingt ministres au gouvernement il y a un quart seulement pour les noirs, à l´armée, un seul Noir pour dix officiers. Dans un stage, si un Maure a mal travaillé, il l’emporte portant sur n´importe quel Noir. Et pas question de protester…

Il décrit une forme de torture particulièrement horrible à laquelle les victimes étaient soumises:

Les tortures étaient pratiquées de différentes facons. Par exemple, on creusait des trous dans le sable, on nous enterrait jusqu´au coup, la tête immobilisée, le visage nu tourné vers le soleil. Si on essayait de fermer les yeux, les gardes nous y jetaient du sable. Ensuite on nous remettait nos bandeaux.

Maimouna Alpha Sy, secrétaire générale du Collectif des veuves et du passif humanitaire, est la veuve de Ba Baïdy Alassane, qui fut lieutenant contrôleur des douanes qui, d’après, fut parmi les victimes:

assassiné en 1990 à la brigade de la gendarmerie de Nouadhibou”. « Nous avons fait trois mois et dix jours à la recherche de mon mari sans pouvoir le retrouver, a-t-elle expliqué. La Douane nous a dit qu’il est mort d’un arrêt cardiaque, ce qui n’est pas vrai. Il y a des témoins qui ont été arrêtés, ligotés et torturés avec lui. Il a été tué devant ces gens-là ».

Cette année, à l’occasion du 28 novembre, il y a eu la manifestation des immigrés mauritaniens en face de l’ambassade de leur pays à Paris pour dénoncer l’oubli dans lequel les autorités mauritaniennes veulent reléguer ce triste épisode. Il y a eu aussi ce discours remarquable de la députée Kardiata Malick Diallo au parlement mauritanien pour essayer d’empêcher cette tentative d’oubli:

Même si votre pouvoir ne peut être tenu comme directement responsable de ces actes qui ont définitivement souillé le 28 novembre, il n’en demeure pas moins qu’il avait la charge de trouver une solution adéquate basée sur le droit des victimes à la vérité et à la justice.

Hors, M. le Premier ministre, les actes que vous avez posés ont consisté à protéger les coupables des crimes dont certains occupent encore de très hautes fonctions dans l’état et ne proposant aux ayant droit des victimes que l’oubli.
Les grandes nations et les grands peuples ne cherchent jamais à gommer un épisode sombre de leur histoire mais le matérialisent par des symboles visibles pour les maintenir dans la mémoire afin de dire « PLUS JAMAIS CA ». M. le Premier ministre, votre pouvoir a préféré poursuivre et parachevé un processus de marginalisation et d’exclusion.

Tant qu’une minorité continuera à occuper presque tous les postes de responsabilité, il sera difficile que ces victimes connaissent un jour une réhabilitation. Hors il se retrouve que dans le dernier gouvernement (d’octobre 2018), sur 24 postes ministériels seulement 5 vont aux Noirs qui représentent de 73 à 80 pour cent, de la population selon les sources. On retrouve cette même sous-représentation de la majorité de la population parmi les élus, les membres des forces de sécurité, les fonctionnaires et les administrateurs locaux.

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Ce billet que j’ai écrit pour globalvoices.org a été publié le 4 décembre 2018

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Droits de l'Homme

Comment Houphouët-Boigny a imposé Sékou Touré au peuple guinéen à la naissance du RDA

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Extrait du livre « Dans la Guinée de Sékou Touré: cela a bien eu lieu, du rescapé du Camp Boiro Lieutenant-colonel Camara Kaba 41 qui n’est plus disponible gratuitement sur le site campboiro.org, qui a été piraté d’une manière irréversible. 
Il n’est point besoin, pour moi, de faire l’historique du PDG-RDA, ni de faire le portrait de Sékou Touré. Ce dernier se présentera lui-même et présentera son Parti rien que par ses actes car l’homme, au fond, qu’est-ce que c’est ? Il n’est nullement ce qu’il pense ou dit, mais ce qu’il fait. Les actes de Sékou feront son portrait mieux que moi.
Nous sommes en 1953, précisément le 2 août. Sékou Touré est élu conseiller territorial de Beyla. Les élections étaient partielles. En vérité, Sékou était battu largement par son rival Douty Camara, fils du chef de Beyla. Bernard Cornut-Gentil, gouverneur général de l’Afrique occidentale française (AOF) et Félix Houphouët-Boigny (président ivoirien du RDA) débarquèrent par hélicoptère à Beyla, cassèrent les élections contre toute attente et proclamèrent Sékou élu.
Cette tournure des événements va dans le sens de la nature profonde de Sékou Touré ; rendre vrai ce qui est faux et faux ce qui est vrai et prêcher toujours le faux pour avoir le vrai. C’est le fondement de la dialectique sékoutouréenne. Il s’en servira à merveille pendant les interrogatoires d’innocents détenus qui avoueront (et comment !) les fautes qu’ils n’ont pas commises.
C’est Houphouët-Boigny qui a choisi Sékou à la naissance du RDA comme dauphin. Il l’a soutenu — contre vents et marées en Guinée. Il a contribué au financement de ses campagnes. Des Ivoiriens, tels que Mamadou Coulibaly, battaient campagne pour le RDA, aux côtés de Sékou. Mais celui-ci est un petit de la vipère : il ronge le flanc de sa mère pour venir au monde. La mère de Sékou n’est-elle pas morte en couches ? L’ingratitude est dans le sang de Sékou Touré , je veux dire qu’il est ingratitude, comme il est mensonge, comme il est meurtre.
Dès 1963, il se retournera contre Houphouët-Boigny et contre tous ceux, Guinéens et non Guinéens, Blancs et Noirs, qui l’ont tenu par la main et l’ont aidé à marcher, à se nourrir, à s’affermir. Houphouët-Boigny regrettera amèrement son assistance à Sékou ; en 1976, devant l’Assemblée nationale ivoirienne, il demanda pardon au peuple de Guinée.
— Je ne le savais pas, dira-t-il. Sékou, tu es un frère mais un mauvais frère, ajouta-t-il.
A la lumière des élections de Beyla, toutes les cellules du PDG seront basées sur le trucage. Il n’y a pas eu, il n’y aura jamais de véritable suffrage universel en Guinée tant que Sékou Touré sera au pouvoir. Du comité de base à la section du Parti, de la fédération au Bureau politique national (BPN) en passant par l’Assemblée nationale elle-même, tout est truqué, téléguidé par le Responsable Suprême de la Révolution. Si un membre de comité de base ne lui plaît pas, eh bien, il ne sera pas retenu ; de même, si les habitants d’un comité ne veulent pas d’un candidat, ce dernier leur est imposé si Sékou le veut. Cela est ainsi dans les organismes du Parti, des syndicats. Quant à l’Assemblée nationale, ses membres sont purement et simplement désignés et non élus. On se retrouve un matin député de la République de Guinée sans y avoir rêvé et parfois contre son propre gré.
La grève de 70 jours de septembre à novembre 1953, de même que sa victoire pour ramener l’impôt de capitation colonial de 700 francs à 500 francs, furent des atouts considérables pour la lutte politique de cet homme. A sa candidature aux élections législatives de juin 1954 pour remplacer Yacine Diallo, alors premier député de la Guinée, mort la même année, Sékou Touré déclarait : « Dans l’intérêt de l’Union française, la politique de courte vue doit cesser ; choisir le pire par peur du mal est une action inintelligente ».
Cependant, Sékou sera battu à ces élections par Barry Diawadou, leader du Bloc africain de Guinée (BAG). Il reprendra sa revanche aux élections législatives du 2 janvier 1956 : le PDG – RDA remporte deux sièges sur trois. Quant aux élections à l’Assemblée territoriale du 3 mars 1957, il y remporte 57 sièges sur 60. C’est la consécration définitive du PDG.

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L’indépendance, Président, quand est-ce que ça va finir ?

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Dans son livre Dans la Guinée de Sékou Touré: cela a bien eu lieu, le rescapé du Camp Boiro Lieutenant-colonel Camara Kaba 41 rapporte cette question qu’une vieille dame aurait posée au tyran « L’indépendance, Président, quand est-ce que ça va finir ? ».

C’est dans le chapitre « Un fleuve de sang et de larmes » qu’il nous présente le contexte dans lequel cette femme pose sa question.  Elle résume toutes les attentes déçues des guinéens depuis l’indépendance. Les violences dont les forces de (in)sécurité se rendent coupables chaque fois qu’elles en ont la possibilité n’ont jamais été épargnées à la population, en particulier aux jeunes, c’est-à-dire ceux sur lesquels repose le futur du pays.

Mon désir n’est point de juger cet homme, autrement je serai aussi violent que lui, mais de découvrir la vérité en décriant le mensonge et puis, oui ! pardonner les dix années passées entre ses griffes, dans ses camps d’extermination, d’animalisation de l’homme.

Sékou Touré est mensonge, vous ai-je dit, et le peuple de Guinée croit en lui fermement quand il lui ment. Comment ne pas croire en lui ? De mémoire d’homme et par éducation, les peuples savent que les rois, les chefs, ne mentent pas et la raison de leur conviction est très simple : le roi, le chef, le dirigeant n’a pas besoin de mentir ; il est le représentant de Dieu sur la terre. Cette conviction date des temps immémoriaux et son résidu demeure et demeurera au tréfonds de l’individu et dans la conscience des peuples.

Quand Sékou Touré ment, il est convaincu que son mensonge passera la rampe, parce que ceux auxquels il ment sont loin d’imaginer que, lui, le grand chef, le grand libérateur, peut leur mentir et ils croient tout raisonnablement. Mais malheureusement le temps est là, le temps qui ronge patiemment tout ce qui n’est pas et qui est en lui et qui ne saurait être hors de lui. Avec la complicité du temps, la vérité, l’amère vérité, pure dans sa patience parfois désarmante, finit par être mise à nu et alors « le monde saura ce jour-là qui est Sékou Touré » (Émile Cissé). « On peut tromper une partie du peuple tout le temps, mais jamais tout le peuple tout le temps », dira-t-il lui-même (ce mot n’est pas de lui, on le sait).

Peut-on mentir à soi-même ? Impossible ! Et pourtant, pourtant Sékou a menti à lui-même.

« L’indépendance, Président, quand est-ce que ça va finir ? », lui demanda un jour une vieille femme, lors d’une de ses rondes à l’intérieur du pays. « Depuis le départ des Blancs, je n’ai pas mangé de sucre », poursuivit la vieille femme, appuyée sur son bâton. Sékou se contenta de la regarder, ne sachant que répondre : il souriait mais ses yeux lançaient des flammes. Sa suite était gênée, embarrassée. Pris au dépourvu, lui le verbeux, il battit en retraite. Ce n’est pas seulement la vieille qu’il a fui, mais la région administrative qu’il visitait ce jour-là.

La promesse n’a pas été tenue et la question de la vieille Guinéenne n’est qu’un implacable constat:  Sékou n’a tenu aucune de ses promesses. Aux ouvriers, il disait : « les Blancs vous payent mal ; aidez-moi à les chasser, vous aurez le même salaire qu’eux ». Quel ouvrier n’aurait-il pas voté pour lui ? Sa méthode la plus désarmante pour convaincre les Guinéens, les réduire à sa cause afin qu’ils le portent et dans leur bras et dans leur coeur, était de se coucher par terre devant un chef de canton ou devant un notable influent et de dire :

« Je suis orphelin, je suis pauvre, au nom d’Allah et de son Prophète, aidez-moi, votez pour moi.»

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Gouvernance

Où et comment se transmet vraiment la COVID-19

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Les dernières recherches indiquent que les événements de super-diffusion jouent un rôle crucial dans la pandémie, suggérant les endroits et les comportements que nous devrions éviter afin de nous défendre contre la contagion.
Nous avons appris à craindre la contagiosité du coronavirus SRAS-CoV-2, qui, selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), pourrait déjà avoir infecté un dixième de la population humaine. Pourtant, aussi étonnant que cela puisse être face à la propagation de la pandémie, la plupart des personnes qui sont positives pour le prélèvement n’infectent personne. C’est la conclusion de la plus vaste étude de suivi épidémiologique menée jusqu’à présent sur COVID-19, qui vient d’être publiée par la revue Science.
L’étude qui s’est déroulée dans les États indiens de l’Andhra Pradesh et du Tamil Nadu, où les systèmes de santé disposent de systèmes de surveillance efficaces mis au point pendant l’épidémie de sida, a analysé plus d’un demi-million de personnes qui ont été soumises à un prélèvement. Les résultats confirment une suspicion qui, ces dernières semaines, est devenue beaucoup plus forte : le SRAS-CoV-2 ne se propage pas dans la population de manière uniforme mais par grappes (ou groupes, dans le jargon des épidémiologistes). Dans l’étude de Science, en effet, alors que 70 % des personnes testées positives n’ont infecté personne d’autre, 60 % de toutes les infections sont attribuables à seulement 8 % des personnes infectées.

Une autre étude menée à Hong Kong et publiée dans la revue Nature Medicine aboutit à des conclusions très similaires : moins de 20 % des personnes infectées ont causé 80 % des infections, tandis que près de 70 % des personnes positives par écouvillonnage n’ont pas infecté d’autres personnes. En comparant les résultats des différentes études disponibles, on estime aujourd’hui que 10 à 20 % des personnes positives sont responsables d’au moins 80 % des infections.

L’épidémie de COVID-19 semble donc progresser sous la pression d’événements individuels dans lesquels une personne positive se trouve au mauvais endroit au mauvais moment et finit par infecter beaucoup d’autres personnes. Le cas le plus célèbre s’est produit en février à Daegu, en Corée du Sud, lorsqu’une femme de 61 ans, appelée Patient 31, a infecté une cinquantaine de membres de sa propre église, donnant lieu à un cluster de plus de 5 000 contagions.

Un épisode plus circonscrit et aux conséquences encore plus importantes s’est produit le 26 septembre à la Maison Blanche, lors d’une cérémonie au cours de laquelle le président Donald Trump a annoncé la nomination d’Amy Coney Barrett comme juge de la Cour suprême ; bien que l’événement se soit déroulé en plein air, peu d’invités portaient des masques et respectaient la distance sociale, de sorte qu’au final, 13 contagions ont été comptées, dont le président, la première dame et deux sénateurs.

Au mauvais endroit au mauvais moment

Dans la plupart des cas, le mauvais moment est un ou deux jours avant l’apparition des symptômes, lorsque la charge virale est déjà très élevée mais que la personne infectée, qui ne ressent toujours pas de gêne et ne sait pas qu’elle a contracté le COVID-19, continue de vivre, risquant de se retrouver au mauvais endroit. Le mauvais endroit est presque toujours un espace clos, très fréquenté et mal aéré. Pire encore si les personnes présentes ne portent pas de masque, ne parlent pas fort, ne chantent pas ou ne font pas d’exercice.

Dans un premier temps, les chercheurs ont essayé de dessiner un croquis du super-épandeur (ou super-épandeur, en anglais) et d’identifier les caractéristiques qui pourraient faciliter la transmission du coronavirus à des dizaines d’autres personnes. On a parlé de prédisposition génétique, de patients ayant une charge virale élevée ou une forte capacité à répandre des gouttelettes en parlant fort ou en toussant. La biologie semble toutefois jouer un rôle mineur par rapport au contexte environnemental. En d’autres termes, plutôt que de super-contagieux, il est plus approprié de parler d’environnements et de comportements à risque qui peuvent favoriser la super-diffusion.

Dans la plupart des cas, le mauvais moment est un ou deux jours avant l’apparition des symptômes, lorsque la charge virale est déjà très élevée mais que la personne infectée, qui ne ressent toujours pas de gêne et ne sait pas qu’elle a contracté le COVID-19, continue de vivre comme d’habitude, risquant de se retrouver au mauvais endroit. Le mauvais endroit est presque toujours un espace clos, très fréquenté et mal aéré. Pire encore si les personnes présentes ne portent pas de masque, parlent fort, chantent et ne font pas d’exercice physique.

Dans un premier temps, les chercheurs ont essayé de dessiner un croquis du super-épandeur contagieux (ou superspreader, en anglais) et d’identifier les caractéristiques qui pourraient faciliter la transmission du coronavirus à des dizaines d’autres personnes. On a parlé de prédisposition génétique, de patients ayant une charge virale élevée ou une forte capacité à répandre des gouttelettes en parlant fort ou en toussant. La biologie semble toutefois jouer un rôle mineur par rapport au contexte environnemental. En d’autres termes, plutôt que de super-diffuseurs, il est plus approprié de parler d’environnements et de comportements à risque qui peuvent favoriser la super-diffusion.

La plupart de ces événements ont eu lieu dans des hôpitaux, des maisons de retraite, des transports, des bars et des restaurants, des salles de sport, des usines de transformation de la viande, des réunions d’affaires, des lieux de culte, des centres d’appel, des prisons, des bateaux de croisière et lors d’événements tels que des mariages, des funérailles ou des fêtes privées. Selon une enquête menée aux États-Unis, les écoles semblent être moins menacées qu’on ne le craignait; cependant, comme elles n’ont été rouvertes qu’il y a quelques semaines dans la plupart des régions du monde, il est encore trop tôt pour tirer des conclusions.

Le facteur k

Dans les premiers stades de l’épidémie, la communauté scientifique s’est longtemps interrogée sur la contagiosité du nouveau coronavirus. Pour estimer la facilité avec laquelle un agent pathogène se transmet d’une personne à l’autre, on utilise le paramètre R0, qui représente le nombre moyen de personnes infectées par un seul individu si aucune précaution n’est prise. Le R0 est donc une caractéristique intrinsèque de l’agent pathogène et est estimé à environ 2,5 pour le coronavirus SARS-CoV-2. Dans le monde réel, cependant, les gens apprennent à se protéger et la contagiosité réelle a tendance à diminuer. Les épidémiologistes utilisent donc un deuxième paramètre, Rt, qui est le taux de contagiosité détecté lorsque des mesures sont prises pour contenir la propagation de la maladie.

Il existe cependant un troisième paramètre, moins connu des chroniques mais crucial pour comprendre l’évolution de la pandémie COVID-19. Il est appelé facteur de dispersion et est indiqué par la lettre k. Plus le k est grand, plus l’infection se transmet uniformément dans la population, comme c’est le cas pour la grippe saisonnière. COVID-19, au contraire, ainsi que le SRAS, semblent être caractérisés par un faible facteur de dispersion, ce qui indique que la contagion se propage à partir de quelques individus infectant de grands groupes de personnes, donnant naissance à un cluster.

Si c’est le cas, il y a une bonne et une mauvaise nouvelle. La mauvaise nouvelle est qu’il est plus difficile de prévoir l’évolution de l’épidémie car le hasard joue un rôle important. Au lieu de suivre un courbe graduelle et déterministe, comme c’est le cas pour la grippe, la COVID-19 a un cours stochastique, de sorte que ce qui s’est passé hier n’offre pas d’indications fiables sur ce qui nous attend demain. Peu d’événements de super-diffusion peuvent amplifier les contagions et dynamiser la courbe épidémique : en peu de temps, on peut passer d’une phase de calme relatif à une explosion de cas impossible à endiguer en l’absence de vaccin ou de restrictions drastiques. C’est peut-être ce qui s’est passé en Italie le 19 février dernier, lorsque le match de Ligue des champions entre l’Atalanta et Valence s’est déroulé au stade San Siro de Milan, un événement qui a provoqué environ sept mille infections qui auraient pu donner l’impulsion décisive à la première vague de l’épidémie.

La bonne nouvelle est que le rôle prépondérant de la super-diffusion peut nous montrer les endroits à éviter et les contre-mesures à prendre pour se défendre contre la contagion. Les lieux bruyants et bondés, où les gens baissent leur masque pour boire, manger ou parler, et où les gens sont obligés d’élever la voix ou de se pencher pour se parler, figurent en tête de liste des lieux à risque. Plus généralement, là où il y a beaucoup de monde, il est plus difficile de garder ses distances et la probabilité qu’une personne soit infectée parmi les personnes présentes augmente. Le risque augmente encore si l’espace est intérieur et mal ventilé ; au contraire, il diminue s’il y a un système d’échange d’air, si vous portez le masque, si vous réduisez le bruit.

Même une activité physique intense à l’intérieur peut être dangereuse parce que vous respirez plus fort, en émettant et en inhalant plus de gouttelettes potentiellement infectées. En Corée du Sud, les cours de fitness dans les gymnases de Cheonan ont déclenché une chaîne d’infection, contrairement aux cours de yoga dans les mêmes installations. Enfin, plus vous restez longtemps dans un endroit à risque, plus vous courrez le risque d’être infecté. Les Centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) aux États-Unis estiment le temps nécessaire pour que la transmission virale se produise en 15 minutes au moins.

Repenser les contre-mesures

Interviewé par The Atlantic, l’épidémiologiste Samuel Scarpino de la Northeastern University (États-Unis) a expliqué que les autorités sanitaires occidentales, habituées à utiliser la grippe saisonnière comme modèle pour la gestion des épidémies, ont sous-estimé la grande capacité du coronavirus à se propager en grappes, contrairement à l’Asie, sur la base de l’expérience acquise avec le SRAS. Nous avons peut-être trop discuté de R0 et Rt, mais pas assez du facteur de dispersion k, qui est plus utile pour comprendre la dynamique de la pandémie de COVID-19 et pour aborder les restrictions visant à limiter les circonstances qui favorisent la super-diffusion.

Selon l’enquête d’Atlantic, la reconnaissance de l’importance de la diffusion des grappes devrait également remettre en question la manière dont le contact tracing (la recherche des contacts) est effectuée. Plutôt que de rechercher les personnes avec lesquelles un patient est entré en contact après avoir contracté l’infection – comme c’est le cas aujourd’hui dans la plupart des régions du monde, y compris en Italie – il pourrait être beaucoup plus efficace de revenir en arrière, en identifiant la personne à l’origine de l’infection, qui est plus susceptible d’avoir infecté d’autres personnes également. L’aide devrait bientôt venir des prélèvements anti-géniques qui, bien que moins sensibles que les prélèvements moléculaires, sont beaucoup plus rapides et moins chers, ce qui permet de mener des enquêtes à grande échelle.

Le suivi rétrospectif utilisé en Corée du Sud et au Japon semble avoir aidé à contrôler la propagation de l’épidémie. Lorsque plusieurs groupes liés aux boîtes de nuit de Séoul sont apparus plusieurs clusters ces derniers mois, les autorités ont suivi des dizaines de milliers de personnes qui avaient fréquenté les lieux où la super-diffusion s’était produite, qu’elles aient ou non été en contact avec les personnes dont le test de dépistage était positif, parvenant ainsi à maîtriser les foyers.

Au Japon, les autorités sanitaires recommandent la règle des trois C : éviter les espaces fermés mal ventilés, les espaces encombrés et les contacts rapprochés. Et quand ce n’est pas possible, comme dans le métro, il faut toujours porter un masque et ne pas parler. Même dans les stades, les supporters ne sont pas autorisés à encourager leur équipe favorite. Les parcs publics sont restés ouverts, mais vous ne pouvez ni crier ni chanter. En substance, les règles adoptées sont moins restrictives mais visent à éviter les super-émissions, en tenant compte également de tout mode de transmission par voie aérienne : non seulement les éternuements et la toux, mais aussi l’aérosol que nous émettons en respirant et en parlant.

Les risques des aérosols

Pour ne pas succomber, un virus n’a qu’une seule chance : passer d’un corps à l’autre avant que les défenses immunitaires ne prennent le dessus ou que l’organisme hôte ne meure. Depuis qu’il circule chez l’homme, le SRAS-CoV-2 a mis au point (en termes d’évolution) divers stratagèmes pour y parvenir. Elle utilise principalement les désormais tristement célèbres gouttelettes, les gouttelettes de mucus et de salive que nous expulsons en éternuant et en toussant, ou en chantant et en parlant à voix haute. Mais la transmission virale peut aussi se faire par contact direct et prolongé avec une personne infectée, comme cela se produit dans les hôpitaux et dans la famille, ou par contact indirect avec une surface contaminée.

Depuis un certain temps, les experts débattent de l’hypothèse selon laquelle le SRAS-CoV-2 peut également être transmis par l’aérosol que nous émettons lorsque nous respirons et parlons normalement. Plus petites et plus légères, les gouttelettes d’aérosol peuvent fluctuer dans les courants d’air pendant une longue période, surtout si l’environnement est fermé et non ventilé. En juillet, 239 scientifiques avaient écrit une lettre ouverte à l’OMS pour exprimer leur inquiétude quant à la transmission d’aérosols, qui, si elle était reconnue, les obligerait à revoir les règles de sécurité dans les espaces clos, en les équipant de systèmes de filtration d’air ou en ouvrant les fenêtres au moins toutes les heures.

La diffusion de l’aérosol pourrait expliquer plusieurs épisodes de super-diffusion dans les restaurants, les transports et les espaces ouverts des entreprises où la contagion s’est produite même entre des personnes qui se trouvaient à plus de deux mètres (celle qui recouvre généralement les gouttelettes avant de tomber au sol). Les preuves se sont multipliées, mais le pistolet fumant n’a pas encore été trouvé. La collecte des minuscules gouttelettes d’aérosol sans détruire le coronavirus s’est jusqu’à présent révélée être un véritable exploit, et il n’est pas certain que le CoV-2 du SRAS conserve sa capacité infectieuse même dans ces minuscules gouttelettes.

Après de nombreuses hésitations, les CDC américains ont également reconnu ces derniers jours ce mode de transmission, alors que pour l’OMS, les preuves sont encore insuffisantes. Une attitude conservatrice qui risque de retarder l’introduction de mesures de précaution dans des environnements fermés où la super-diffusion est plus susceptible de se produire. En cas de doute, comme toujours, il vaut mieux pécher par excès de prudence.

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Ce billet du Prof. Giancarlo Sturloni que j’ai traduit de l’italien a été publié  sous licence Creative Commons en premier lieu en italien oggiscienza.it le 13 octobre 2020.

Giancarlo Sturloni est journaliste scientifique expert en communication des risques. Il exerce ses activités de communication, de formation et de conseil dans les domaines de la santé et de l’environnement. Il est co-fondateur du collectif NatCom – Communiquer nature, science & environnement.

Il enseigne la communication des risques à l’École internationale d’études avancées (SISSA) de Trieste et à l’Université de Trieste.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont « La communication des risques pour la santé et l’environnement » (Université Mondadori, 2018) et « La planète toxique » (Plan B, 2014). Avec Daniela Minerva, il a édité le livre « De quoi parlons-nous quand nous parlons de médecine » (Codice, 2007).

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Droits de l'Homme

Le cadeau de Sékou Touré à Nelson Mandela et à Oliver Thambo: Ses tomes du PDG et des francs guinéens non convertibles

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Les adulateurs du tyran Sékou Touré nous cassent les tympans avec les mensonges sur le soutien de ce tyran aux mouvements de libération nationale luttant contre la domination coloniale. Nelson Mandela n’est pas tout à fait d’accord et il apporte des éléments de démenti. C’est pour cela qu’après sa libération, il a fait le tour des pays qui l’avait soutenu dans son combat, mais sans venir en Guinée.  

Ce billet est extrait du livre autobiographique de Mandela Un long chemin Vers la liberté entièrement publié et gratuit sur le site socialgerie.net.

Au Liberia, j’ai rencontré le président Tubman, qui non seulement m’a donné 5 000 dollars pour des armes et de l’entraînement, mais m’a aussi demandé d’une voix calme : « Avez-vous de l’argent de poche ? » Je lui ai avoué qu’il ne me restait pas grand-chose, alors immédiatement un aide de camp est venu avec une enveloppe contenant 400 dollars en liquide. Du Liberia, je suis allé au Ghana où j’ai retrouvé Oliver, et nous avons été reçus par l’ambassadeur de Guinée, Abdoulaye Diallo. Quand je lui ai dit qu’en Guinée je n’avais pas vu Sékou Touré, il a immédiatement organisé notre retour dans ce pays aride.

Touré nous a impressionnés, Oliver et moi. Il habitait dans une maison modeste et portait un vieux costume aux couleurs passées qui aurait eu besoin d’aller chez le teinturier. Nous lui avons expliqué l’histoire de l’ANC et de MK et nous lui avons demandé 5 000 dollars en soutien à MK. Il nous a écoutés calmement et nous a répondu de façon formelle, comme s’il faisait un discours : « Le gouvernement et le peuple de Guinée soutiennent entièrement la lutte de nos frères d’Afrique du Sud et nous avons fait des déclarations à l’ONU en ce sens. »

Il est allé jusqu’à une bibliothèque dans laquelle il a pris deux livres de lui qu’il nous a dédicacés. Puis il nous a dit merci et nous a raccompagnés. Nous étions très ennuyés : on nous avait rappelés d’un autre pays et tout ce qu’il nous avait donné c’étaient deux exemplaires dédicacés de son livre ? Nous avions perdu notre temps.

Peu de temps après, nous étions dans notre chambre d’hôtel quand un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères a frappé à notre porte et nous a tendu une valise. Nous l’avons ouverte pour découvrir qu’elle était remplie de billets de banque : nous nous sommes regardés, très contents.

Mais Oliver a changé de visage : « Nelson, c’est de l’argent guinéen, a-t-il dit. Il ne vaut rien en dehors d’ici ; ce n’est que du papier. » Mais Oliver a eu une idée : nous avons emporté l’argent à l’ambassade de Tchécoslovaquie où il avait un ami qui l’a échangé contre une monnaie convertible. L

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Abdoulaye Bah konakryexpress

Je concentre mes articles surtout sur les violations des droits humains sous le régime de Sékou Touré, le Camp Boiro et les autres camps de concentration qu’il avait semés dans tout le pays en publiant des extraits et des témoignages des nombreux ouvrages qui ont été écrits par d’anciennes victimes qui ont survécu aux tortures.

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