Après 20 ans de révolution, la production de riz est tombée de 282 700 tonnes en 1957—veille de l’indépendance—à moins de 30 000 tonnes

Dans le billet précédent le Professeur Ibrahima Baba Kaké nous a présenté les deux clans qui contrôlaient le pouvoir dans la Guinée du tyran. Des membres de ces deux clans, seule sa fille Aminata préférée, Aminata, osait le critiquer. Dans celui-ci, il nous présente le dictateur dans son intimité.
Billet tiré du livre Sékou Touré : Le Héros et le Tyran du Prof. Ibrahima Baba Kaké.

Au plus fort des querelles et disputes, on verra Andrée prendre nettement position pour ses demi-frères contre les autres. Des heurts qui ont cependant leurs limites puisque, lorsque l’essentiel est en jeu, à savoir la maîtrise du pays, les deux clans antagonistes savent faire front commun.

Epoux plutôt distrait, quel père Sékou est-il pour ses enfants ?

Si dans la vie publique Sékou Touré se montre un ferme partisan de la violence voire d’une cruauté certaine, qui n’a rien à envier à celle qu’on a attribuée à son aieul Samori Touré, les témoignages concordent au contraire sur son véritable sens de la famille. Il paraît avoir profondément aimé sa progéniture. Et chaque fois que les intrigants et autres opportunistes veulent l’opposer aux siens, il se réconcilie toujours avec ces derniers sur leur dos.

La vie quotidienne au palais est plutôt terne. Les distractions favorites de Sékou Touré ? Capter les radios étrangères et regarder des films. Ecouter les nouvelles d’ailleurs lui prenait beaucoup de temps. Et ce qu’il entendait ne le laissait pas toujours indifférent. Les colères de Sékou étaient légendaires. Il se fâchait souvent pour un rien. Ainsi, quand il s’adonnait à son jeu préféré, le jeu de dames, il ne supportait pas de perdre. Tant et si bien que si on voulait rester longtemps en sa compagnie, il fallait s’arranger pour le battre. Il n’arrêtait la partie que s’il l’emportait.

Au jeu de dames —si l’on peut dire—de la vie courante, Sékou, régulièrement vainqueur jusque-là, va devoir apprendre à être sérieusement malmené vers la fin des années soixante-dix. L’homme qui a toujours aimé séduire les femmes, non seulement, bien sûr, ses maîtresses mais aussi les Guinéennes dans leur ensemble, va se trouver au bord de la chute de leur fait. Celles qui ont permis son ascension en se rangeant toujours majoritairement derrière lui puis furent les plus inébranlables supporters du régime, y compris quand en retour elles ne connaissaient que la vie difficile de citoyennes d’un pays économiquement ruiné, celles-là même vont prendre la tête d’un grand mouvement de protestation traduisant en cette année 1977 la révolte qui gronde dans toutes les couches sociales.

Conakry, lundi 29 août 1977. Que se passe-t-il en Guinée ? Qu’est devenu le président Ahmed Sékou Touré ? Priés par les autorités guinéennes de ne pas quitter leurs résidences, les diplomates occidentaux en poste dans la capitale ont le plus grand mal à informer correctement les administrations de leurs pays.

Accrochés à leurs téléphones, ils essaient par tous les moyens officiels et privés, de savoir comment évolue une situation qu’ils estiment explosive depuis quarante-huit heures, sans résultat satisfaisant tant les rumeurs sont contradictoires. On dit le responsable suprême de la révolution guinéenne terré depuis la veille dans un bunker secret, naguère construit par les Chinois sous le Palais du peuple, siège de l’Assemblée nationale, réplique en miniature du Palais du peuple de Pékin. D’aucuns assurent qu’en fait il s’est réfugié sur l’un des bâtiments de la base navale soviétique, ou à l’ambassade cubaine, ou à Foulaya, à l’intérieur du pays, près de Kindia.

Une seule chose est sûre, le président n’est pas à la présidence, où tous ses rendez-vous ont été annulés, ni à Bellevue, sa villa résidentielle. Ce qui est véritablement étonnant, c’est de ne plus l’entendre sur les ondes de la Voix de la révolution. Ce qui est préoccupant, c’est la vacance d’un pouvoir réputé fort —O combien !— sans que l’on sente la montée organisée d’une force déterminée à combler le vide. Dans la moiteur de l’hivernage, les habitants de Conakry ont le sentiment qu’un monde est en train de basculer. Ils ne perçoivent pas quel nouvel ordre social pourrait le remplacer.
Toutes proportions gardées, et ici en plus violent, en plus désespéré, en plus cruel, la Guinée vit un mai 68. Cette comparaison trouve vite ses limites, mais on note dans les deux cas un rnême air du temps .

En France, l’explosion de mai avait été provoquée par un ras-le-bol de la jeunesse, une jeunesse qui refusait d’être programmée dans la société de consommation. En Guinée, on observe aussi un ras-le-bol des citoyens -et en particulier des citoyennes, nous allons le voir-mais il est au contraire provoqué par la misère, l’injustice, l’arbitraire, la corruption.

Plus que tout autre indice, la situation alimentaire du pays est éloquente. Au bout de vingt ans de révolution, la production de riz est tombée de 282 700 tonnes en 1957—veille de l’indépendance—à moins de 30 000 tonnes. Or le riz, on le sait, est la denrée alimentaire de base des Guinéens. Les cartes mensuelles de rationnement, appelées pudiquement cartes de dotation, limitent à 4 kilos de riz, un quart de litre d’huile, une boîte de lait, la ration des fonctionnaires, pourtant les chouchous du régime.

Les autres habitants doivent se contenter de la moitié de cette dotation —et encore dans la limite des stocks disponibles. Certaines denrées et divers condiments sont rationnés ainsi, en se basant sur une famille de huit personnes: celle-ci a le droit d’acheter chaque jour 2 kilos de poisson ou de viande, 350 grammes de pain, une boîte de purée de tomate… quand on en trouve.

Malgré le marché noir, la viande, la purée de tomate, la pomme de terre, l’oignon peuvent en effet disparaître des étalages pendant des mois. La pénurie est telle qu’un malade doit se munir de tout le nécessaire avant d’entrer à l’hôpital, y compris d’une bassine d’eau. La nourriture, les médicaments sont entièrement à sa charge. Les actes et les soins, même les opérations, sont dispensés par d’anciens infirmiers récemment nommés docteurs en médecine par décret présidentiel.

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Ibrahima Baba Kaké est un professeur Guinéen, agrégé d’Histoire, qui enseignait à Paris. Il a été le producteur de l’émission Mémoire d’un continent à RFI. Directeur de collection aux Nouvelles Editions Africaines. Il a écrit de très nombreux ouvrages sur l’histoire de l’Afrique noire. Il a assisté en Guinée même à l’ascension de Sékou Touré jusqu’en 1958. Par la suite, en exil, il n’a jamais cessé de suivre au jour le jour le parcours de Sékou Touré.
Sékou Touré avait tenté de le faire assassiner en plein Paris, tentative qui échoua grâce à la vigilance de la police.
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