Camp Boiro: Tu enfanteras dans la douleur ou comment Saran confessa des crimes jamais commis

Lt-colonel Camara Kaba 41. Source: campboiro.org

Je vous invite à lire ces pages douloureuses telles que vécues par cet autre rescapé, le Lieutenant-colonel Camara Kaba 41, auteur du livre Dans la Guinée de Sékou Touré : cela a bien eu lieu. Pour les négationnistes, ce sera une autre occasion pour nous insulter, mon ethnie, ma mère et moi. Sachez seulement que tant que la vérité ne sera pas faite sur les graves violations des droits humains que notre peuple a subies, les victimes réhabilitées et le pardon demandé et accordé, il n’y aura pas de paix dans notre pays.

Des survivants de ces camps de concentration érigés à travers la Guinée ont témoigné de l’horreur dans laquelle la folie meurtrière et le rêve de grandeur de Sékou Touré avaient plongé tout un peuple. Rendons-leur hommage et faisons savoir à nos compatriotes et au reste du monde ce que fut cet univers carcérale que le premier président de notre pays avait créé. Les excuses, souvent avancées, de l’animosité de la France à l’égard de Sékou Touré, à l’impérialisme, les Blancs ou l’Occident, ne tiennent pas. Il n’a pas été le seul artisan de notre indépendance, mais dans son délire il a constitué un rideau de mensonges à travers lequel la vérité a encore des difficultés à percer. Mais rappelons-nous que l’histoire est patiente, elle finit toujours par restituer ce qu’on lui a confié. Et la vérité est têtue car on a beau la cacher, elle finit toujours elle aussi par triompher tôt ou tard. Cela dépend de chacun de nous de contribuer pour abréger les délais de ces deux facteurs qui dépendent du temps qu’on emploie à les aider à se frayer leur chemin.

« Tu enfanteras dans la douleur » ; et elle enfanta, elle enfanta la douleur. Le hurlement qu’elle poussa avant de s’évanouir fit sursauter la sentinelle qui somnolait dehors près de l’entrée. Il était trois heures du matin. Kankan dormait. Les centaines de détenus politiques, eux, ne dormaient point. Chacun attendait son tour, son tour de passer à la cabine technique, à l’abattoir, à la mort. Ils avaient suivi son départ pour l’interrogatoire depuis une heure du matin. Ils l’avaient entendue pleurnicher, pleurer, les prier en vain; mais ce hurlement de bête qu’on égorge leur avait fait perdre tout espoir, l’espoir de s’en sortir. Qu’on puisse torturer ainsi une femme.

Bon Dieu ! Bon Dieu ! murmura l’un des plus riches commerçants de Kankan, arrêté depuis trois jours. Saran, c’était elle, en était à son cinquième, car il faut quatre jours de diète sèche avant d’être interrogé , quatre jours sans manger ni boire, sans aucun contact, bouclé par derrière dans une cellule qui a toute l’allure d’une tombe.
— Aide donc la Révolution, Saran ; cela fait près de deux heures que tu nous embêtes. Si j’ai attendu tout ce temps, c’est parce que je te connais. Mais ma patience a une limite. Tu n’es pas la seule, les autres attendent. Dis la vérité ! Reconnais que tu es recrutée par les Allemands et que tu as reçu d’eux 3 500 dollars.
— C’est pas vrai ! C’est pas vrai ! C’est pas …
— Ta gueule ! hurla le capitaine Kouyaté, sur les nerfs.
— Écoute mon frère ! Tu peux me sauver si tu le veux bien. Tu sais très bien que tout cela est préfabriqué. Je te jure que tout est faux, tout.
— Je ne te demande pas la date de ta naissance. Je la connais. Conakry attend, pour demain matin, ta déposition. Tu crois que l’avion va t’attendre ? Des plus durs que toi sont passés ici. Si tu es dans cet état, c’est que tu l’as cherché. Reconnais ou je deviens méchant.

Saran roula de côté : elle était amarrée des épaules aux chevilles. Le fil de téléphone de campagne avait pénétré sa chair depuis longtemps. Presque nue, son beau corps était glauque : elle se roulait par terre ; elle se dit que la mort valait mieux qu’avouer un mensonge. Tout son corps était en feu.

Le capitaine Kouyaté lui avait arraché par endroits des plaques de sa peau douce avec une paire de pincettes branchée à un appareil téléphonique de campagne.
— Tu refuses d’aider la Révolution ? Tant pis.
— Vingt-quatre ans à son service, cela ne suffit pas ? dit Saran, fièrement.
— Ce qui compte, c’est la fidélité au Parti. Tu as couché avec les Allemands et ils t’ont recrutée. Il est vrai que tu es l’une des toutes premières militantes de Kankan, mais tu as fini par trahir comme les autres.
— C’est faux ! cria Saran, indignée.
— Détachez-la, ordonna le capitaine. Ce que firent deux gorilles spécialistes des tortures.
— Enlève ton slip, dit le capitaine. Saran hésita, affolée, fixant tour à tour l’officier et les deux sbires.
— Laisse-moi au moins celui-là.
— Enlève-le ou je le déchire.
Il n’attendit pas une seconde. Il la gifla et tira sur le slip qui craqua, roula sur une jambe jusqu’aux genoux. La gifle avait jeté Saran par terre.
— Relevez-la et placez-la sur la table. Ce qui fut vite fait. Nue, Saran écartelée, fut correctement liée à la table.
— Envoyez ! ordonna le capitaine.
L’impitoyable Capitaine Kouyaté Lamine a rejoint ses nombreuses victimes innocentes derrière les barreaux. Source: .campboiro.org

On envoya le « jus » ; le capitaine promena ses pincettes électriques sur le bas-ventre de Saran qui hurla. L’odeur de poils brûlés monta dans la salle puis, brusquement, il plongea l’instrument dans le vagin de Saran, qui hurla de plus belle et perdit connaissance. L’un des hommes de main ricana mais pas pour longtemps car le spectacle qui suivit le fit trembler : le capitaine Kouyaté avait tiré sur les pincettes qui vinrent avec tout le vagin dehors. Il fixa son œuvre. Pour la première fois, depuis qu’il exerçait ce métier, il fut pris de pitié mais non de peur. N’avait-il pas droit de mort sur les détenus qu’il interrogeait ? Il ne pouvait quitter des yeux cette boursouflure sanguinolente que Saran avait entre ses jambes écartées. Il se baissa, plaqua l’oreille sur la poitrine de la femme évanouie. Elle respirait.
— Ranimez-la ! cria-t-il. Qu’est-ce que vous attendez ?

On se précipita. La porte de la salle s’ouvrit. On courut. La bouteille d’eau percée fut là. Les gifles claquèrent. On travailla Saran, longtemps , elle ne revint pas à elle.

— Et si elle mourait avant d’avoir parlé ? Elle devra parler avant de mourir ! Ainsi parla le capitaine, retrouvant ses instructions de tueur.
— Ramenez-la dans sa cellule.

On prit Saran, pur coton ; et on alla la jeter dans une cellule, toujours nue. Kouyaté prit doucement sa casquette, la tapota, ému tout de même pour la première fois. Il regarda les vêtements de la femme, jetés sur une chaise ; il s’approcha, les caressa, les prit dans sa main droite, les serra, serra, ses larmes coulèrent silencieusement. Il était tout seul. Le marbre peut-il s’émouvoir ?

Tout en essuyant ses larmes avec les vêtements de Saran qu’il étreignait, il sortit de la salle des interrogatoires à pas lents. Dehors, la sentinelle, appuyée au mur ne somnolait plus ; il fit semblant de ne pas la voir. Il longea les manguiers sombres de l’allée et se dirigea vers son domicile.

Il traversa la place des rassemblements ; la sentinelle placée devant le poste de police claqua des talons. Le capitaine ne fit pas attention. Le Djoliba, ici appelé Milo, coulait à sa droite, paisiblement. Tout le camp Soundiata de Kankan dormait. Le capitaine Kouyaté rentra chez lui à pied : il avait oublié sa jeep russe devant « la cabine technique ». Il avait la clé de sa chambre. Il l’ouvrit, y pénétra, augmenta l’éclat de la veilleuse. Sa femme était là, belle, claire, ronflant. Il la regarda longuement puis, sans se déshabiller, s’installa dans un fauteuil et ne ferma pas les yeux du reste de la nuit.

A six heures du matin, le capitaine Kouyaté Lamine alla voir sa victime. Il ouvrit lui-même la cellule sans être accompagné — ce qui est interdit dans tous les camps d’extermination de Sékou Touré .
— A boire ! J’ai soif ! Très soif ! Et les habits ? Saran parlait d’une voix faible. Son postérieur gros et nu épousait la poussière de la cellule. Ses deux mains lui servaient de cache-sexe. Pour toute réponse, Kouyaté dit d’une voix haute de supérieur, satisfait de la tournure des événements :

— Dieu merci.

Saran ne comprit pas ce « Dieu merci ».
— Tu sais, Saran, pour l’eau, il faut que tu parles d’abord. Si tu déposes, tu auras et l’eau et la nourriture et même un lit. Pour tes vêtements, c’est tout de suite. Je t’envoie l’infirmier pour une injection antitétanique.

Le capitaine claqua la porte, la verrouilla. Ayant retrouvé ses esprits, il retrouva sa jeep. Il retourna chez lui.
Saran venait tout juste de remettre son vagin à sa place quand Kouyaté avait ouvert la cellule. Elle était revenue à elle quelques minutes auparavant. Saran, de profession, est assistante sociale. Désagréablement surprise, indignée par ce qui lui était arrivé, elle sanglota, sans larmes. Elles avaient tari dans la cabine technique, séchées par la douleur.

— Si je dure en prison, je n’aurai plus d’enfant, dit-elle, toute douleur. Elle regarda ses mains poussiéreuses, fixa son morceau de slip accroché à son genou ; elle le retira et s’en servit pour remettre son vagin peu ou prou à sa place en geignant.

Quand le capitaine ouvrit sa cellule, elle n’avait pas achevé sa délicate et triste besogne. A son départ, elle l’acheva, poussa un gros soupir. Les plaies sur ses fesses, traces des pincettes de feux, lui faisaient très mal, mais elle avait surtout faim et soif, soif. Elle sentait au plus profond de son être, un feu cuisant, permanent qui avivait sa soif. Il vaut mieux accepter ce qu’il demande, mais boire, boire puis mourir.

Voir aussi cette vidéo d’une interview du Prof. (Camerounais) Kapet de Bana (Kape Debagna), rescapé du camp Boiro ancien Professeur d’économie à l’École d’Administration de l’Institut Polytechnique de Conakry, lauréat de nombreuses distinctions internationales. pour ses travaux dans plusieurs domaines, dont celui des droits humains. Elle a été enregistrée par Paul Théa;

Ce billet a été publié une première fois sur konakryexpress.wordpress.com le 30 juillet 2013, sous le titre de « Guinée: La « confession » de Saran à Kankan.

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