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La couverture du COVID-19 par les médias français ignore les spécialistes issu·e·s des minorités

Ce billet que j’ai traduit en français a été écrit par Eric Tevoedjre* par le réseau social globalvoices.org qui l’a publié le 14 septembre 2020. L’auteur jette un regard critique sur l’invisibilité des scientifiques d’origine africaine dans les débats sur le COVID-19 dans sur les plateaux des télévisions françaises.  

Il y a quinze ans, un best-seller du sociologue Eric Maurin, Le Ghetto Français, décrivait les processus responsables de la ségrégation sociale et géographique qui caractérise la société française.

La télévision française reproduit-elle les mêmes processus ? Souvent accusée de ségrégation contre les minorités, notamment les Noir·e·s, la télévision française ne s’est pas corrigée. La couverture de la pandémie COVID-19 en est un bon exemple.

Le 12 mars, un record d’audience a été atteint : 35 millions de personnesont regardé le président Emmanuel Macron expliquer qu’il avait décidé d’imposer un confinement à l’échelle nationale pour empêcher la propagation du nouveau coronavirus.

Presque immédiatement, les grandes chaînes de télévision ont commencé à organiser de longs débats avec des médecins, des chercheur·e·s et des spécialistes de la santé publique des hôpitaux, écoles ou laboratoires les plus réputés de France, de Suisse et des États-Unis. Des millions de citoyen·ne·s ont retenu leur souffle alors que ces expert·e·s transmettaient, jour après jour, des informations clés qui apaiseraient leurs craintes et pourraient potentiellement sauver des vies.

Bien qu’informatifs, ces débats quotidiens ont révélé une triste et douloureuse vérité : aujourd’hui, dans une France multiethnique, les personnes qui sont apparues à la télévision parce qu’elles étaient considérées comme les plus qualifiées pour expliquer les crises mondiales et suggérer des solutions aux problèmes du monde avaient la même couleur de peau. Elles étaient toutes blanches.

Par coïncidence, dans son rapport annuel sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie [pdf], la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNDH), a fait l’une de ses grandes recommandations pour l’année 2020 :

La CNCDH recommande au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) d’encourager la représentation des hommes et des femmes noires, y compris dans des fonctions d’expertise.

Cette recommandation ne fait que confirmer ce que des dizaines d’articles, de journaux et de sites Internet dénonçaient depuis plusieurs années : le fait que trop souvent, les chaînes de télévision françaises ne présentent pas des personnalités issues des minorités dans des positions de leadership positives. Ceci est important parce que la télévision a le pouvoir de fabriquer des modèles et ainsi de permettre aux jeunes de toutes origines d’avoir confiance en leurs capacités.

Tenter de corriger un mépris séculaire pour les minorités

La France, ancienne puissance coloniale, est bien consciente qu’elle doit faire un meilleur travail de promotion et d’intégration des minorités.

Une étude réalisée en 2013 par Catherine Ghosn a comparé la représentation des minorités à la télévision américaine, belge, britannique, canadienne et française. La chercheuse en Sciences de l’information et de la communication a noté que les politiques françaises dans ce domaine sont beaucoup moins efficaces et efficientes que dans tous les autres pays de l’étude.

En 2007, la chercheuse Catherine Humblot a observé que si la France a fait des progrès dans sa représentation des minorités, il reste encore beaucoup à faire. Elle explique, par exemple, que ce n’est qu’en 2006 qu’une grande chaîne de télévision française a pris la décision audacieuse de faire présenter le journaliste noir, Harry Roselmack, aux heures de grande écoute – et ce n’était que sur une base provisoire. En comparaison, la même année, selon le journaliste néerlandais Stefan de Vries, la première femme noire à présenter les informations à la télévision néerlandaise partait à la retraite.

On ne croit que ce que l’on voit

À la fin de l’année dernière, Judy Woodruff, l’animatrice de l’émission PBS Newshour, diffusée aux États-Unis, a présenté [en] une jeune ingénieure biomédicale afro-américaine nommée Elizabeth Wayne en ces termes :

Plus de la moitié des enfants des écoles américaines sont de couleur, mais leurs professeur·e·s sont majoritairement blanc·he·s. [Ce soir] une ingénieure biomédicale afro-américaine nous explique pourquoi il est si important de se voir [représenté·e] devant la salle de classe.

La Dre Elizabeth Wayne explique avoir eu une expérience marquante pendant ses études supérieures, lorsqu’elle a assisté à une conférence où l’une des intervenantes était une femme noire :

Je n’avais jamais réalisé que je n’avais jamais eu quelqu’un qui me ressemblait, m’enseignant. … J’ai toujours pensé qu’on ne croit que ce que l’on voit…

La découverte d’Elizabeth Wayne a été publiée et discutée par la suite dans plus de 700 articles. Elle dit que certains des e-mails qu’elle a reçus provenaient de personnes qui lui confiaient : « Je n’ai jamais vu une femme noire en blouse de laboratoire photographiée pour avoir contribué à une découverte majeure. »

Le problème en France est-il peut-être d’une autre nature ? Se pourrait-il que la France compte trop peu de spécialistes issu·e·s des minorités dans le corps médical ? Probablement pas. En 2007, le quotidien français Libération citait un responsable des Nations Unies, Habib Ouane, qui s’exclamait : « Il y a plus de médecins béninois rien qu’en Ile-de-France que dans tout le Bénin ! »

Et le journaliste Majed Nehme écrivait en avril dernier [en] :

Le système de santé français profite de plus en plus de l’afflux massif de professionnel·le·s de santé d’Afrique subsaharienne venant notamment du Sénégal, du Mali, du Bénin, du Burkina Faso, du Congo et de tous les pays francophones.

Il pourrait bien y avoir une raison sinistre expliquant pourquoi les minorités, en particulier les Noir·e·s, sont constamment cantonnées à des rôles spécifiques et stéréotypés à la télévision française. Bien sûr, les grands modèles des minorités dans le divertissement sont essentiels et les jeunes des minorités les admirent souvent, sachant qu’ils peuvent un jour être lauréats d’un Oscar ou devenir un·e athlète olympique légendaire. Mais qu’en est-il des jeunes scientifiques prometteurs issus des minorités qui pourraient aider à découvrir le prochain remède ?

Les médias, en particulier la télévision, jouent un rôle important dans la façon dont les individus se perçoivent. La télévision peut aider à créer des modèles positifs pour les enfants issus des minorités, en les aidant à aller au-delà de ce qu’ils ont jamais cru possible.

Nous avons tous entendu l’histoire de « l’aigle qui vivait comme un poulet » [en] : après être tombé de son nid, un aigle atterrit dans un poulailler où il est rapidement adopté par les poussins. Il grandit en pensant qu’il est poulet. Un jour, il rencontre un aigle plus âgé qui lui apprend à voler et l’aide à développer son véritable potentiel.

La politique de ségrégation continue et systématique de la télévision française empêchera non seulement l’émergence de modèles positifs pour les minorités, mais pourrait bien exacerber les tensions sociales en consolidant les anciens ghettos.

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Eric Tevoedjre est originaire du Bénin, en Afrique de l’Ouest. Il a un doctorat. en relations internationales de l’Université Johns Hopkins aux États-Unis et enseigne à l’Université catholique de Lille, France.

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konakryexpress

Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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