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Ousmane Ardo Bâ un simple photographe accusé d’être un grand espion de Senghor

Décidément, les choses n'étaient pas simples en Guinée, surtout au Camp Boiro ! Pour une accusation sans fondement, je voyais mobiliser toute une armée ! Et le comble, je me retrouvais avec une paire de menottes !

Dans son livre Camp Boiro. Sinistre geôle de Sékou Touré [librement accessible], Ousmane Ardo Bâ, un citoyen sénégalais nous raconte comment après avoir été kidnappé à 4:15 heures du matin chez lui, à Koundara il a été emmené au camp Mamadou Boiro et soumis à la torture. Ici il parle de son arrivée au camp dirigé par Siaka Touré, neveu de Sékou Touré, qui dirigeait impitoyablement ce sinistre camp, transformé en centre de concentration, accompagné de plusieurs militaires armés.

De simple photographe qu’il était, sans aucune preuve, il a été immédiatement qualifié de « espion de Senghor « .

La jeep s’arrêta enfin devant le portail de la caserne. Dessus était fixé un grand écriteau: CAMP BOIRO MAMADOU La lourde et longue chaîne qui barrait l’entrée s’abaissa doucement. Malgré le secret absolu qui entourait ce lieu, des bribes d’informations lugubres nous étaient parvenues de ce camp de la déchéance humaine, de ce camp où la vie d’un homme ne comptait plus. Le véhicule entra et s’immobilisa devant un grand bâtiment bordé de cocotiers, siège du Comité Révolutionnaire. Le lieutenant Kissi descendit le premier et deux gendarmes qui étaient sous la véranda vinrent se mettre au garde-à-vous devant lui. Puis tous trois se dirigèrent vers un bureau, d’où l’un des gendarmes ressortit pour venir composer un numéro au téléphone qui se trouvait sous la véranda. Il parlait en gesticulant. Malheureusement, la distance qui nous séparait m’empêchait de suivre. Kissi et le second gendarme sortirent à leur tour du bureau…

Telle une voiture de course, une jeep bleue, haute sur roues, hermétiquement bâchée, surgit du tournant et stoppa devant le bureau dans un fort crissement de freins. Les portières claquèrent. En un clin d’oeil, nous fûmes tous encerclés et des armes braquées sur nous. L’adjudant gendarme s’adressa à Sidiki:

— Mon lieutenant, dit-il, vous avez mis du temps ! Depuis hier, le capitaine Siaka vous attend. Où est Ibrahima Bâ ? Il peut descendre.

Sidiki me fit signe de descendre. Je me levai de la banquette suivi dans mes mouvements par les militaires qui étaient à bord. Je m’adressai à mon frère en wolof :

— Nous sommes arrivés, si toutefois il existe une justice dans ce pays nous serons acquittés dans l’immédiat.

Sidiki me gueula de me taire. Mais c’est à peine si j’entendais ces vociférations…

Mes pieds avaient à peine touché terre que de puissantes mains m’agrippèrent et tel un sac je me retrouvai en l’air soutenu par des malabars qui me firent entrer dans leur jeep en même temps qu’ils me menottaient les poignets.

Dans un ronflement de moteur d’avion, la jeep bondit et prit une direction inconnue. Ils m’avaient couché sur le sol de la jeep et une énorme chaussure cloutée m’écrasait les reins. Après deux tournants la jeep s’arrêta brusquement. J’entendis un grand portail grincer. Une grosse voix hurlait:

— Barrage, barrage, barrage.

La jeep traversa le portail qui se referma avec les mêmes hurlements. D’autres militaires, gendarmes et gardes républicains avaient déjà formé une double rangée, de la jeep jusqu’à l’intérieur du bâtiment.

— Descendez, ordonna l’adjudant-gendarme au volant de la jeep.

Ces brutes me tirèrent de la jeep violemment. L’un d’eux m’avait pris par le col de ma veste comme un voleur.

— Avance ! criait-il. Il me traîna jusque dans un petit bureau au bout de la salle où étaient une table et un secrétaire assis devant. Au-dessus de la table pendaient des centaines de paires de menottes et leurs clés. Un homme de petite taille à l’uniforme en lambeaux, donnait des ordres en gesticulant. Je gardais mon calme et demandai pourquoi tant de vacarme et tant de brutalité. Surpris certainement de ma question, le petit homme me regarda longuement avant d’éclater de rire.

— Hé ! Hé ! Hé ! tu poses des questions ! Ta gueule ! Ici, c’est le Camp Boiro, tu n’as encore rien compris !

Bien sûr que je n’avais rien compris et je continuais à garder mon calme et à regarder ce pygmée gui criait des ordres aux militaires.

— Préparez la cellule 53 ! Mettez-la dans les conditions !

Décidément, les choses n’étaient pas simples en Guinée, surtout au Camp Boiro ! Pour une accusation sans fondement, je voyais mobiliser toute une armée ! Et le comble, je me retrouvais avec une paire de menottes ! Le soldat qui faisait le secrétaire me demanda mes nom, prénom, filiation et adresse. J’obtempérai. L’adjudant-gendarme qui avait conduit la jeep demanda au petit homme de me donner une tenue pénale. L’un des agents vint vider mes poches, ensuite il ôta ma montre-bracelet et déposa le tout sur la table:

Déshabille-toi, ordonna le petit homme.

L’énervement commençait à me gagner, mais il fallait garder son calme car ces brutes ne devaient pas agir ainsi sans ordre. Ils ne faisaient qu’appliquer des consignes.

— J’ai les poignets menottés. Il faut me les enlever pour me déshabiller, répliquai-je.

— La ferme ! Fais ce qu’on te demande de faire. Tu me parais extrêmement têtu, mais tu verras, rétorqua l’autoritaire adjudant-gendarme tout en faisant signe à un militaire de m’enlever les menottes.

Le petit homme s’affairait dans l’armoire de la grande salle et revint dans le bureau avec une culotte et une chemise bleues de prisonnier. J’enfilai calmement la tenue pénale du Camp Boiro. De nouveau la paire de menottes entrava mes deux poignets.

Le bout d’homme demanda si la cellule était prête à me recevoir: « oui, mon adjudant-chef » répondit un agent.

Depuis midi, en début d’après-midi, la soif commençait à me serrer la gorge; il valait mieux demander à boire avant d’être incarcéré encore dans leur maudite cellule.

— Mon adjudant-chef, donnez-moi à boire s’il vous plaît, depuis longtemps je n’ai pas bu.

— Depuis combien de jours ? me demanda l’adjudant-gendarme qui m’avait conduit dans ces lieux.

— Depuis jeudi soir la veille de mon arrestation, soit quatre jours, répondis-je.

— D’accord, me répondit l’adjudant-chef, on va dans la cellule, tu auras de l’eau plus tard.

Quand nous terminâmes les formalités du Camp Boiro, la nuit avait enveloppé cette forteresse de son manteau noir. A ma sortie, j’avais pu voir à ma gauche deux longs bâtiments qui se succédaient, de petites portes métalliques s’alignaient et chacune d’elles portait un numéro. Deux autres bâtiments de même construction se dressaient à ma droite. Une allée large de dix mètres environ séparait les deux rangées de bâtiments. Au milieu de l’allée, des arbustes étaient plantés çà et là. De puissants projecteurs placés sous les vérandas des bâtiments de ma gauche éclairaient la prison. Deux agents erraient dans la cour comme des fantômes.

Gendarmes, parachutistes et gardes républicains m’escortèrent jusqu’à la cellule n° 53. Ce petit adjudant-chef ouvrit la porte, me demanda d’entrer et d’attendre l’eau qui ne tarderait pas…
Il referma violemment la porte derrière moi, fit glisser les deux verrous, ensuite je l’entendis demander un morceau de charbon et il se mit à griffonner des lettres sur la porte. Puis leurs pas s’éloignèrent et plus aucun bruit. Rien qu’un silence de cimetière et une obscurité de tombe. Mes pieds pataugeaient dans l’eau. Désormais mes poignets étaient menottés. Je m’arrêtai au milieu de cette cellule où planaient des odeurs nauséabondes. Une cellule pire que celles de Koundara et de Labé.

Durant tout mon séjour en Guinée, je doutais de la justice de ce pays. Les brimades que je subissais depuis mon arrestation me persuadaient maintenant qu’il n’existait aucune justice dans ce pays. Mieux valait chercher où se blottir en attendant la suite des événements, dans cette situation qui s’empirait au fil des jours. Avec mes pieds nus, je tâtais ce parquet non cimenté, rugueux, hérissé de graviers pointus. Impossible de rester debout pieds nus pendant une demi-heure. J’allai prudemment vers la porte où se reflétait un point lumineux, certainement un petit trou qui permettait à la lumière de la lampe de la véranda de filtrer.

Des pas résonnèrent sous la véranda. Précipitamment, je quittai la porte pour aller me mettre contre le mur. Une vive lumière me fouetta les yeux ; c’était une ampoule de 250 watts fixée au-dessus de la porte. Les lourds verrous se mirent à grincer et la porte s’ouvrit dans un vacarme capable de perforer les tympans d’un éléphant. Le petit adjudant-chef et deux militaires firent irruption. L’adjudant-chef s’arrêta et se mit à me regarder avant de secouer la tête et de dire.

— C’est le grand espion de Senghor, il est tellement malin qu’il faudra faire attention avec lui. Je vous ai prévenus.

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3 commentaires

  1. Je recherche ce livre que j’ai lu dans les années 1990, qui m’avait été volé. Très pathétique cette histoire. Où est-ce qu’on peut encore s’en procurer ? Merci cordialement.

    1. Je regrette que vous ne vous souveniez pas du titre du livre que vous avez lu.
      Merci pour votre intérêt à l’histoire de notre pays.

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