Gambie : Jammeh a-t-il ordonné le massacre des migrants ?

Article révisé le 10 avril 2021
C’est le plus important massacre commis au cours des 22 ans de règne de Yahya Jammeh en Gambie. Plus de cinquante migrants exécutés en juillet 2005. Une preuve claire qu’il avait été perpétré sur ordre du gouvernement en était jusqu’ici la pièce manquante. La semaine dernière, des témoignages clés devant la Commission vérité, réconciliation et réparations ont mis en cause l’ancien président Yahya Jammeh lui-même.  
 
Dans la Gambie de Yahya Jammeh, le 22 juillet était un jour de faste et d’apparat. C’était l’anniversaire du coup d’État militaire de 1994 qui allait installer Jammeh au pouvoir pour les 22 années suivantes. Musique, festins et récits célébrant Jammeh comme le sauveur de cette petite nation d’Afrique de l’Ouest étaient diffusés dans tout le pays et à la télévision nationale. Ce jour-là, en 2005, Jammeh célébrait sa fête habituelle au McCarthy Square, un parc près de la State House, lorsqu’il aurait appris que des « mercenaires » avaient été interceptés à Barra, une bourgade côtière séparée de la capitale Banjul par une voie navigable de 11 kilomètres. Mais en lieu et place de mercenaires, il s’agissait de plus de 50 migrants originaires de divers pays africains. Peu de temps après, la plupart d’entre eux ont disparu. Quelque huit corps ont été retrouvés le lendemain par des habitants de Ghana Town, une localité située à moins d’une heure de route de Banjul, la capitale. Les spéculations sur le sort des migrants n’ont cessé de croître depuis lors, jusqu’en juillet 2019, lorsque des tueurs à gages appelés Junglers, opérant sur ordre de Jammeh, ont avoué devant la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC) leur rôle direct dans le meurtre des migrants. Les témoignages des Junglers sont aussi détaillés qu’effrayants. Mais une lacune demeurait dans le récit cruel de ce crime : qui a arrêté les migrants, quand et où ? Comment ont-ils été traités et détenus jusqu’au moment de leur exécution ? Et qui a ordonné leur mise à mort ? La semaine dernière, des preuves détonantes ont été révélées devant la TRRC. Des témoins de haut rang ont déclaré que le gouvernement de Jammeh était directement responsable du massacre.
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Le mensonge du gouvernement

Assan Sarr était, à l’époque, le chef d’état-major au ministère gambien de la Défense. Le 25 février, depuis le Nigeria et grâce à une liaison vidéo médiocre, il raconte que ce 22 juillet 2005, il est assis au McCarthy Square avec tous les chefs de la sécurité, y compris Ousman Sonko, alors chef de la police. (Sonko est actuellement en détention en Suisse où il est accusé de crimes graves commis en Gambie.) Sonko reçoit alors un appel d’un « informateur », lui annonçant les arrestations à Barra, selon Sarr. Sonko informe les chefs de la sécurité et s’approche de Jammeh qui est assis devant eux. Quelques minutes plus tard, le chef de l’État quitte la cérémonie et retourne à la Présidence. Sonko « est revenu pour nous dire qu’ils [les « mercenaires »] avaient besoin d’être transportés à Banjul et que la marine devait les aider », raconte Sarr. Sarr contacte le commandant de la marine de l’époque, Sarjo Fofana, pour qu’il transporte les migrants, ce qui est effectué par le bateau de la marine GNS Fatima. Presque au même moment, un chef d’enquête de 34 ans à l’Agence nationale de renseignement (NIA), Ousman Jallow, s’entretient au téléphone avec son patron Ngorr Secka, directeur des opérations à la NIA. « Il m’a dit que je devrais me rendre à la marine, qu’un bateau avait été apprêté avec des hommes armés, et que je devrais les accompagner et les ramener par petits groupes », déclare Jallow à la Commission, le 24 février. Jallow s’occupe des migrants à Barra avec, entre autres, l’aide des officiers de police Mawlud Faal et Kebba Bah, raconte-t-il. En fin de soirée, tous les migrants ont été transportés vers la base navale. – « Si le gouvernement niait savoir quoi que ce soit sur les migrants ouest-africains, que diriez-vous ? demande Essa Faal, conseiller principal de la TRRC. – Ce serait contraire à la réalité que j’ai vécue, répond Jallow. – Ce serait un mensonge ? – Ce sera un mensonge, oui. »
Ebrima Jallow, Ngorr Secka et Ousman Jallow témoignent devant la Commission vérité en Gambie
Les témoignages d’Ousman Jallow, Ngorr Secka et Ebrima Jallow (de gauche à droite dans l’image) devant la Commission vérité ont éclairé les responsabilités de L’État dans le massacre de migrants, en 2005 en Gambie. © Mustapha K. Darboe / JusticeInfo.net

Pas de mercenaires

Les autorités savent également qu’il ne s’agit pas de mercenaires. « J’ai appelé mon patron et je lui ai dit que ce ne sont pas des mercenaires. Ce sont des migrants clandestins », explique Jallow qui, à l’époque, enquêtait sur une affaire présumée de trafic d’êtres humains par des voies irrégulières vers l’Europe. – « Nos chefs de service n’avaient aucune raison de croire que ces personnes étaient des mercenaires, appuie Faal. – Pas le moindre doute », répond Ousman Jallow. Un fait confirmé devant la Commission, la semaine dernière, par Sarr et Secka. Il semble que les autorités ont pourtant déjà pris leur décision. L’enquête sur les migrants n’a pris que quelques heures. Avant qu’ils soient exécutés. Ebrima Jallow, chauffeur à la Gambia Transport Service Company, entreprise de transports publics, déclare à la TRRC qu’on lui a ordonné d’aller réceptionner « quelques lutteurs du Sénégal ». Lorsqu’il les trouve les mains attachées dans le dos, il comprend que c’est un mensonge. Jallow presse les migrants dans un bus de 36 places, certains d’entre eux devant s’asseoir sur le sol. Ils devront être détenus dans au moins quatre endroits différents : le poste de police de Kairaba, le poste de police de Kotu, une maison sécurisée à Bijilo et le quartier général des paramilitaires à Kanifing. Selon Jallow, il achève de les y transporter à 4 heures du matin, le 23 juillet.

La preuve dont personne ne soupçonnait l’existence

Après que les migrants ont été tués, les autorités gambiennes s’efforcent de faire disparaître les preuves de leur arrestation. Par exemple, l’enregistrement des noms des migrants au poste de police de Barra et à la marine gambienne n’a jamais été retrouvé. Le Ghana – d’où provenaient la majorité des victimes – tente d’enquêter sur l’incident en 2005 et 2006, mais ses efforts sont contrariés par le gouvernement de Jammeh. Le Nigeria mène sa propre enquête en 2008, qui n’a pas été publiée. Cette même année, les Nations unies et la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) mènent une enquête conjointe. Leur rapport, qui n’a jamais été rendu public, est soumis en avril 2009. Selon le Bulletin du Département des affaires publiques des Nations unies, le rapport conclut que le gouvernement n’est pas « directement ou indirectement complice » des meurtres. Tout en affirmant que « ce qui s’est passé du côté gambien reste quelque peu un mystère », le rapport accuse des éléments sans scrupules des forces de sécurité gambiennes « agissant de leur propre chef ». Mais Ngorr Secka a secrètement conservé la preuve la plus précieuse qu’il possédait : un registre des noms des migrants qu’il a dressé au poste de police de Kairaba en ce jour fatidique de 2005. Le 25 février, il lit les noms des migrants et leurs nationalités devant la TRRC. Il y a 51 noms sur sa liste. « La plus grande révélation de cette semaine est la liste des 51 migrants », explique Reed Brody, avocat à l’ONG Human Rights Watch qui fait campagne depuis environ quatre ans pour que Jammeh soit tenu responsable de violations des droits de l’homme, y compris du massacre des migrants. « Nous ne pensons pas que la liste soit complète, car il y a des migrants que nous connaissons et d’autres qui ont été décrits par des témoins précédents devant la TRRC qui ne figurent pas sur la liste », précise Brody à Justice Info par courriel. « Mais en nous donnant de nouveaux noms, cela nous permet d’espérer que nous pourrons retrouver les membres de leurs familles et mettre un terme à la situation de personnes qui n’ont aucune idée de la façon dont leurs proches ont péri. Tout aussi important, en révélant de nouvelles nationalités parmi les victimes, cela ouvre la possibilité que le Congo, la Côte d’Ivoire, le Liberia, le Nigeria, le Sénégal, la Sierra Leone et le Togo rejoignent le Ghana et la Gambie dans leur quête de justice pour ces crimes. »

Effet ricochet au sein de la police gambienne actuelle

Les révélations de cette semaine exposent également certains officiers supérieurs des services de sécurité gambiens actuels dans la dissimulation du massacre. Dans son témoignage, Assan Sarr affirme que lorsque l’équipe d’enquête des Nations unies est venue en 2008, il a été appelé au quartier général de la police nationale où il a rencontré l’actuel ministre de l’Intérieur gambien, Yankuba Sonko, qui était alors coordinateur de la gestion de la criminalité. Selon Assan Sarr, Sonko lui a dit que « nous ne devons rien faire qui puisse nuire à la réputation de notre pays ». Sarr a compris que cela signifiait qu’il ne pouvait pas dire la vérité à l’enquête de l’Onu/Cédéao. Assan Sarr a été renvoyé de l’armée peu après. Il est aujourd’hui attaché de défense à l’ambassade de Gambie au Nigeria. Secka ne travaille plus pour la NIA mais il est actuellement conseiller de Yankuba Sonko. Et l’homme qui a appelé Sarr à se rendre au quartier général de la police était Ensa Badgie. Badgie – qui a été emprisonné sous Jammeh – a été le chef de la police gambienne jusqu’à il y a un an, lorsqu’il a été redéployé comme commissaire de police régional.
 
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Ce billet écrit par MUSTAPHA K. DARBOE a été publié en premier sur le site de justiceinfo.net/fr le 2 mars 2021.
 
 

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Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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