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Une opération de sauvetage en mer au large des îles Canaries en 2006. Photographie de Noborder Network. (CC BY 2.0)
Une opération de sauvetage en mer au large des îles Canaries en 2006. Photographie de Noborder Network. (CC BY 2.0)

Voyager en Afrique pour les Africains : une douloureuse ironie

Voyager hors d’Afrique est un casse-tête pour les Africains, mais voyager au sein même du continent peut être tout aussi décourageant. Les citoyens de nombreux pays du Nord peuvent se rendre dans la plupart des pays africains sans visa, ou avec peu de restrictions, mais la plupart des Africains ont besoin d’un visa pour voyager dans plus de la moitié des autres pays d’Afrique.

Rosemary Ajayi, contributrice nigériane de Global Voices, décrit comment “les Africains galèrent pour voyager à l’intérieur de l’Afrique” :

Je suis contente que nous, et beaucoup d’autres, parlions enfin des défis auxquels les Africains sont confrontés pour obtenir des visas occidentaux. Mais ça ne m’énerve pas autant que les galères que subissent les Africains pour voyager à l’intérieur de l’Afrique. Au sommet RightsCon, à Tunis, et GlobalFact, au Cap, j’ai pris le temps de demander aux Africains s’ils avaient eu besoin de visas. Pas plus tard que ce week-end, j’ai appris qu’un journaliste nigérian n’avait pas pu se rendre à GlobalFact parce qu’il n’en avait pas obtenu. Sans parler du fait que la plupart des délégués africains à RightsCon avait dû d’abord prendre une correspondance en dehors de l’Afrique pour pouvoir ensuite reprendre un vol vers Tunis. Le mois dernier, j’ai rencontré un journaliste d’Afrique de l’Est qui demandait un visa pour le Nigeria. On lui a demandé de fournir le permis de conduire du chauffeur professionnel qui viendra le chercher à l’aéroport !

Comme le fait remarquer Rosemary Ajayi, les voyages intracontinentaux sont souvent compliqués par le fait de devoir quitter le continent pour faire escale avant de pouvoir atteindre la destination finale en Afrique.

Lors du forum régional sur l’aviation organisé par l’Association internationale du transport aérien (AITA) à Accra en juin, le vice-président du Ghana, M. Mahamudu Bawumia, a déploré le fait “qu’un homme ou une femme d’affaires de Freetown [Sierra Leone, NdT], par exemple, doive voyager pendant presque deux jours pour se rendre à Banjul [Gambie], souvent avec deux escales, pour un voyage qui n’aurait pris qu’une heure avec un vol direct. “

Aux itinéraires de vol alambiqués s’ajoutent ensuite le coût extrêmement élevé des voyages aériens au sein du continent.

❤️@TounBash

I wanted to go to cote d’ivore last week, checked wakanow , the cheapest flight was 380k. Lagos to New York is 360k.

Tolúlọpẹ́@tolusaba

1er tweet : Pourquoi les Africains ne montrent-ils aucune envie d’explorer l’Afrique ?

2nd tweet : Je voulais aller en Côte d’Ivoire la semaine dernière, j’ai regardé les prix des billets sur Wakanow, le vol le moins cher était à 380k [380,000 Naira, environ 940€, NdT]. Lagos-New York coûte 360k [environ 890€, NdT]

Tout voyageur est un potentiel migrant : mythe ou réalité ?

 

Entre 2010 et 2017, les migrants originaires d’Afrique sub-saharienne formaient la plus grande population de migrants au monde, après la Syrie. De nombreux Africains sautent le pas pour fuir la pauvreté ou de violents conflits, et viennent chercher asile, statut de réfugié ou résidence permanente en Amérique du Nord ou en Europe. Une étude réalisée par Pew Research en 2018 indique que le nombre de migrants en provenance d’Afrique sub-saharienne “a augmenté d’au moins 50% entre 2010 et 2017, un chiffre nettement supérieur à la hausse moyenne mondiale de 17% pour la même période”.

Les pays d’Afrique sub-saharienne se rangent derrière la Syrie, seule nation non-africaine du top 10 des pays ayant enregistré la plus grande hausse du nombre de leurs ressortissants vivant à l’étranger, 2010-2017. Pew Research Center.

Les migrants en provenance d’Afrique sub-saharienne se lancent parfois dans des périples qui s’étalent sur de longues distances. En 2014, plus de 170 000 migrants sans-papiers ont transité par la Méditerranée pour rejoindre l’Italie. Beaucoup d’entre eux sont originaires d’Afrique sub-saharienne. En décembre 2018, la police brésilienne a secouru dans l’océan Atlantique vingt-cinq ressortissants d’Afrique sub-saharienne “en mer depuis plus d’un mois”. Les voyageurs avaient payé “des centaines de dollars chacun” pour le trajet depuis le Cap-Vert. En juin 2019, à Del Rio, au Texas, le Service américain des douanes et de la protection des frontières avait arrêté plus de cinq cents africains originaire de la République du Congo, de la République démocratique du Congo et d’Angola, pour avoir tenté de rejoindre les États-Unis par le fleuve Rio Grande.

Cependant, alors que le discours dominant dans les médias perpétue l’image d’un continent de migration de masse provoquée par la pauvreté et les conflits, Marie-Laurence Flahaux et Hein De Haas, respectivement chercheurs à l’Université d’Oxford et à l’Université d’Amsterdam, réfutent ce stéréotype.

Ils affirment que cette vision est propagée non seulement par “les médias et les politiciens”, mais également par les intellectuels. Leurs recherches montrent que les migrations en provenance du continent sont complexes et dictées par des “processus de développement et de transformation sociale” globaux qui ont accru les “capacités et les aspirations” des Africains en matière de mobilité, à l’instar des migrants venant d’autres parties du monde.

Malheureusement, ces discours stéréotypés déterminent souvent la politique des visas : dans la plupart des pays, les autorités partent du principe que la grande majorité des Africains qui entrent sur leur territoire n’ont pas l’intention de retourner ensuite dans leur pays d’origine, laissant aux demandeurs de visas africains la charge d’apporter la preuve de leur bonne foi.

Pousser le reste du monde à adopter une approche plus nuancée en matière de concession  de visas pour les ressortissants africains sera une longue bataille. Dans le même temps, les pays africains devraient prendre des mesures pour améliorer la mobilité au sein même de leur continent. Un passeport panafricain est une première étape, mais elle ne suffit pas. Le Marché unique du transport aérien africain (MUTAA) [fr] et la zone de libre-échange continentale africaine, tous deux entrés en vigueur l’an dernier, ont jeté les bases de certains de ces changements, mais leur mise en œuvre généralisée prendra encore du temps.

D’ici là, être Africain et oser voyager, c’est continuer à s’exposer à de cruelles humiliations lors de voyages hors d’Afrique, ou à une douche froide quant au fantasme de l’unité africaine lors des voyages intracontinentaux. Dans tous les cas, ce parcours du combattant reste semé d’embûches.

Ce billet est tiré de l’article du poète nigérian Nwachukwu Egbunike publié sur golbalvoices.org. L’auteur dénonce la procédure humiliante et couteuse que doivent suivre les demandeurs de visa africains désireux de se rendre en Grande-Bretagne. le billet a été traduit en français par Franca Berthomier, une militante 
Vu la longueur du billet original, publié le 24 août 2019, je l’ai divisé en deux parties. La première partie a été mise en ligne le 30 août 2019.

À propos konakryexpress

Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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