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Jean-Paul Alata entre espoir de revoir sa femme et son fils et la crainte de l’oubli

Inutile de te recommander de ne rien dire des conditions de vie au camp, ni des autres détenus que tu y as rencontrés

Révisé le 07/12/21

Ce billet a été publié sur mon premier blog konakryexpress.wordpress.org. Il est extrait du livre Prison d’Afrique de Jean-Paul Alata qui fut un des hommes les plus puissants du régime dictatorial de Sékou Touré avant de se retrouver lui aussi parmi les victimes de la machine à tuer qu’il avait contribuée à créer. Mais, peut-être par solidarité entre complices il a pu bénéficié de faveurs exceptionnels en échange de sa contribution dans l’enregistrement les dépositions. Il nous décrit ici quelques faveurs dont il a bénéficiées. 

…  il me regarda seul, semblant me jauger, me soupeser du regard. Finalement, il dut me juger présentable et avança:

— Tu verras ta femme et ton enfant, demain après-midi. Es-tu content?

Si j’étais content! La fièvre s’empara de moi. J’avais envie de rire et de pleurer! Ma femme,

Tenin et le bébé ! Demain, ce n’était qu’un rêve. Il enchaîna:

— On te préparera. Le capitaine ou son représentant assistera à l’entretien. Inutile de te recommander de ne rien dire des conditions de vie au camp, ni des autres détenus que tu y as rencontrés.

Je protestai:

— Je ne suis pas fou. Tout le reste m’indiffère. Ce qui me concerne, c’est voir ma femme et mon gosse. Le reste n’est pas mon affaire. ….

Je revins à mon pavillon transporté de joie. Il n’y avait plus qu’une chanson dans mon coeur. Ma femme, mon enfant ! Je ne cherchais pas à imaginer comment serait l’enfançon que je n’avais jamais vu. Il ne saurait être que beau, puisqu’il était d’elle et qu’elle, c’était mon petit cygne noir, au long cou renversé, ma belle pouliche. J’allais la retrouver avec sa taille fine de Kankan.

Comment allait-elle réagir à ma vue? M’aimait-elle toujours? Tout ce qu’on avait dit et écrit sur moi, mes dépositions, tout cela ne l’avait-il pas écartée, n’avait-il pas éteint son amour? L’avait-elle cru? Non, ce n’était pas possible. Elle était fière et loyale. D’ailleurs, je comprendrai au premier coup d’oeil. Je saurai lire dans ses yeux si je pouvais vivre encore, si je devais m’accrocher ou disparaître. Demain? C’était si loin et ce serait si vite dépassé. Un instant où le temps n’accepterait pas de se laisser suspendre.

Que ce demain arrive et qu’il s’éternise! Hélas, quelques minutes et je redeviendrais le loup solitaire qu’ils avaient fait de moi. Je ne pus rien absorber et pas davantage fermer l’œil de la nuit. Les bruits inquiétants du camp ne m’ont pas touché. Je demeure incapable de dire s’il a plu, cette nuit-là, si j’ai perçu des plaintes si même la garde a ouvert ma porte. Peu m’importait. J’étais très loin de Boiro et préparais l’instant merveilleux de nos retrouvailles. Je voulais le retenir de toute la force de mon esprit, le savourer à loisir, que chaque seconde restât marquée dans mon souvenir d’un détail précis. Je me jurais d’ouvrir les yeux, de tout noter. Jusqu’à mon dernier soupir, je saurais comment Tenin serait vêtue, les moindres boucles de sa coiffure, la pose de ses mains. Ce serait le Chemin de Croix que je gravirais le lendemain, le Calvaire de notre amour.

La matinée se passa dans le rêve. On ne m’imposa pas l’humiliation de la douche prise sous le regard des miliciens. On me conduisit à un autre pavillon où j’utilisai une véritable douchière. Je me rasai seul, pour la première fois depuis mon internement car on ne craignait pas que je me coupasse la gorge, à cette heure.

Le greffe m’envoya un grand boubou, une paire de moukés. Ni l’un ni l’autre ne m’appartenaient. Depuis dix ans, au grand scandale de la colonie blanche, j’avais adopté le vêtement africain et n’eus aucun scrupule à les utiliser.

Lire également : Les doutes d’Alata: devais-je aider Ismaël à consolider un régime qui les trahissait ?

Je fus heureux de retrouver le confort et la douceur fraîche du grand vêtement.

Je fus vite prêt. L’entrevue se déroula dans le bureau même du capitaine, celui où je vivais des heures tragiques.

Elle était là, toute petite, notre bébé serré dans les bras. Elle me regarda descendre du véhicule, la bouche ouverte, au bord des larmes, les yeux agrandis. Je ne vis qu’eux dans son visage, immenses dans ce fin triangle doré. Tout était en eux, son amour et sa peine, toutes les souffrances de ces sept derniers mois et sa joie de cette minute, sa fierté du fardeau qu’elle tenait. Tout était là.

Je pleurais sans honte ni retenue, murmurant, sans cesse « si tu savais comme je t’aime, si tu savais ».

Je ne trouvais pas d’autre expression.

Dressée, sans un cri, elle me tendit des deux bras l’enfant que je ne pouvais me résoudre à lui enlever. Elle était si belle ainsi!

Nos bras se nouèrent sous ce fardeau qui nous liait. Nous étions seuls et toutes nos sensations se réfugiaient dans notre regard. Plus rien au tour de nous. La triade était reconstituée avec ce petit corps qui était notre prolongement.

Comme je t’aime, mon amour.

— Moi aussi, Jean-Paul, moi aussi, je t’aime, murmurait ma femme-enfant le visage tout défait, les yeux rivés aux miens.

Je connaissais sa pudeur profonde pour toute manifestation verbale d’amour. Elle ne m’avait pas dit dix fois qu’elle m’aimait. Mon coeur s’emplit de fierté.

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konakryexpress

Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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