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Dans le domaine des droits humains, vingt-cinq (25) complots ou purges politiques en vingt-six (26) années de pouvoir, dix-huit (18) séries d’exécutions, huit (8) séries d’éliminations par inanition, des prisons à travers tout le pays qui étaient en réalité de véritables camps de la mort, dont le tristement célèbre camp Boiro était le symbole
Des participantes à une commémoration des victimes du camp Boiro. Source: AVCB

Comment la révolution de Sékou Touré extorquait les confessions

Les tentatives de réhabilitation du tyran Sékou Touré en Guinée se multiplient au mépris de la douleur des difficultés et des douleurs que son régime a imposé à notre peuple. Il y a eu d’abord ces célébrations du mythe du tyran de la part de sa fille et de ses acolytes, ensuite les déclarations de celle-ci tentant de mettre l’échec de son père sur le dos de la France, maintenant il y a celles de Hadja Saran Daraba prétendant qu’il ne savait rien de ce qui se passait dans les camps de concentration disséminés dans tout le pays, alors que c’est lui qui orchestrait le tout.

Billet extrait du livre d’Alsény Gomez Parler ou périr qu’on peut acquérir en ligne.    

Dans le domaine des droits humains, vingt-cinq (25) complots ou purges politiques en vingt-six (26) années de pouvoir, dix-huit (18) séries d’exécutions, huit (8) séries d’éliminations par inanition, des prisons à travers tout le pays qui étaient en réalité de véritables camps de la mort, dont le tristement célèbre camp Boiro était le symbole. Tout cela avait contribué à la liquidation sans procès de plusieurs milliers de guinéennes et de guinéens, et à la fuite de  plusieurs centaines de milliers d’autres ainsi contraints à l’exil (un tiers de la population). Pour tous les survivants, ce fut une longue et pénible traversée du désert, parsemée de faits et de pratiques qui ont portés de graves préjudices et un rude coup aux fondements même de notre société dont les principales caractéristiques sont entre autres : -la cohésion familiale et le respect des anciens, la croyance et la pratique religieuse, le respect de la personne humaine et le respect et la commémoration des morts”…

Autres exemples d’interrogatoire

Coumbassa Abdoulaye, commissaire de police affecté au service du président Kwamé N’Krumah alors réfugié en Guinée, avait été arrêté le lendemain de l’agression portugaise. Enfermé au camp Alpha Yaya, attaché les mains au dos, les pieds joints et également ligotés, privé évidemment de nourriture et de boisson, il avait été abandonné en slip, des jours entiers, dans sa cellule, obligé de se soulager, côté entrailles et côté vessie, là même où il était étendu.

Quand il comparut pour la première fois, devant le comité révolutionnaire alors présidé par Moussa Diakité, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, Coumbassa était si sale, couvert de “crotte”, il empestait l’urine et était si méconnaissable que Moussa, avant tout interrogatoire, ordonna qu’on le détachât et qu’on le lavât. Il ne déposa pas, mais fut tout de même condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Lire également: Réponse à Hadja Saran Daraba: Non, l’histoire de la Guinée ne se résume pas aux violations des droits humains, mais elle les englobe

A la seconde vague, il comparaîtra de nouveau devant le comité révolutionnaire présidé, cette fois, par Ismaël Touré. Le principal chef d’accusation retenu alors contre lui était que le jour de l’agression, il avait accueilli les mercenaires et les avait guidés à travers la ville. Quand il eut ouï ce chef d’accusation formulé par Ismaël, Coumbassa, mi-heureux, mi-inquiet (il savait à qui il avait affaire) s’écria :

— “Mais, camarade ministre, ce n’est pas possible! C’est ce jour-là que j’ai été opéré à l’hôpital Donka et j’étais ligoté à mon lit et sous surveillance médicale. Vous pouvez le vérifier.

— Oh! ce n’est rien ça, fut la riposte d’Ismaël. Un bandit comme toi, peut diriger des opérations de banditisme de son lit d’hôpital.”

Coumbassa, dont je tiens ce récit, déposera et sera fusillé dans la nuit du 17 octobre 1971. Quel profond et lourd secret aura-t-il percé durant son service auprès du président Kwamé N’Krumah ?

Le cas de M’Baye Cheick Omar

Ancien ambassadeur de Guinée en Afrique de l’Est, M’Baye Cheick Omar était, à son arrestation, directeur de cabinet de Béavogui Lansana alors ministre d’Etat. On l’accusera, entre autres, d’avoir entravé les mouvements de Sékou Touré lors de l’attentat de Tidiane Keïta.

Cela se passait en mai-juin 1970, au cours d’une visite officielle en Guinée du président Kenneth Kaunda de Zambie. Alors que la voiture présidentielle dans laquelle avaient pris place, sur la banquette arrière, les présidents Kenneth D. Kaunda, Kwamé N’Krumah, Sékou Touré, et sur la banquette avant, un officier d’ordonnance et M’Baye, avançait au milieu d’une haie de militants, de la foule surgit un jeune homme, Tidiane Kéïta, qui s’empare du chef de l’Etat guinéen. M’Baye et d’autres hommes de garde interviennent pour aider le président à se tirer de ce très mauvais pas. Le président le remerciera plus tard en ma présence :

— “Cheick, tu as dû prendre beaucoup de coups, toi aussi, dit-il.

— Ce n’est rien, président… répond M’Baye.

– En tout cas, je te remercie bien de ton intervention.

— Pas de quoi, président…”

Tidiane Keïta sera tué, sur-le-champ par Guichard, sur ordre de Sékou Touré.
Son corps, déposé à la morgue de Donka, sera transporté de nuit, à la présidence à des fins de sacrifice rituel. La concession de son père sera entièrement rasée au bulldozer, à titre de représailles par “le peuple” à travers ses organismes élus (le bureau fédéral de Conakry II) fortement “inspirés” par le “camarade responsable suprême de la révolution”. Il fallait faire un exemple et éviter la répétition d’un tel sacrilège.

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Pour en revenir à M’Baye, une fois sa déposition enregistrée, il bavarde “amicalement” avec Mamadi Keïta, membre influent du comité révolutionnaire. Dans sa grande naïveté, il en oublie que celui-ci ne peut plus être son ami, que toute la dimension d’un “complot” les sépare désormais. Voici leur conversation telle qu’il me l’a racontée :

— “La présidente Andrée Touré est très déçue de votre trahison à Porto et à toi, commence Mamadi.

— Elle a vraiment tort, s’indigne M’Baye.

— Ah… !

— Eh, oui ! il n’y a eu trahison de personne, mais le régime ayant échoué, dans tous les domaines, il faut trouver des boucs émissaires et désigner les principaux cadres comme responsables de cet échec.

— Ah, n’est-ce pas? fait naïvement Mamadi…

— Oui, mon cher. Nous sommes d’accord pour jouer le jeu et aider la révolution, reprend M’Baye, mais il ne faut pas que cela dure sinon nous risquons d’être aigris… »
Et M’Baye disparaîtra à jamais, dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971, victime d’une haine inexpiable, lui, si loin de toute haine !

Le cas de Sagno Mamadi

Membre fondateur du parti en région forestière, Sagno Mamadi, ancien ministre de la Défense, véritable force de la nature, râblé, tout en muscles, avait fini par se convaincre que tout ce qui se passait à Boiro était l’œuvre et n’était l’œuvre que d’Ismaël, à l’insu de son frère. Il se servit donc des papiers et des stylos qu’on lui avait remis pour sa déposition, pour écrire à ce dernier et l’informer de tout, par le menu détail. Il trouva un garde qui se chargea de la transmission de sa correspondance. Celle-ci parvint à son destinataire qui la lut et la renvoya à Ismaël avec l’annotation : « président comité révolutionnaire » suivie de son paraphe, et, comme en interligne :

“Tu te targues de ta vigilance, comment expliques-tu que cette correspondance me soit parvenue?”

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Ismaël ne lésina plus sur les moyens à mettre en œuvre contre Sagno Mamadi qui dénonça cent quarante-quatre cadres comme membres de la “cinquièmecolonne”: tous les membres du B.P.N. (Ismaël compris), du gouvernement, des comités nationaux des travailleurs, des femmes, des jeunes, les secrétaires fédéraux du parti. Il n’excepta de sa liste que Sékou Touré, seul.

Sagno très affaibli (il ne pouvait se tenir debout) sera fusillé, lui aussi, dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971.

À propos Abdoulaye Bah

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