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Commémoration de la nuit du 17/18 octobre 1970, organisée par l'AVCB

Jean-Paul Alata Prison d’Afrique: Chapitre Deux Cabine technique. 2ème partie

Je suis projeté à terre, face contre sol. On me ramène les bras violemment en arrière. Une scie me taraude avant-bras et coudes. Comme je me débats, je sens le poids d’une chaussure contre les reins. Bras et épaules sont encore plus brutalement tirés. Je suis encore trop corpulent pour que les coudes puissent se joindre dans cette position et pourtant les deux hommes qui me manipulent ne s’estimeront satisfaits que lorsqu’ils m’auront troussé comme un poulet.

Malgré tout mon désir de ne pas m’abaisser, de plastronner, je gémis, tant la douleur se fait aiguë. Ma cage thoracique maltraitée m’empêche de respirer. Ce ne sont pas des liens ordinaires qui m’entravent. Ils entrent dans la chair, la scient. Les attaches sont si serrées que, déjà, je ne sens plus ni mains ni poignets.

Les hommes rient:
— Tu es bien comme cela, général 2!
lls me redressent brutalement puis me font agenouiller sur le tas de gravier dont je ne m’expliquais pas l’utilité.
— Tiens-toi tranquille là-dessus, intime un de mes bourreaux, me redressant d’un coup de batte quand je tente de me laisser tomber de côté.

En quelques minutes, je ne sais plus laquelle des deux douleurs est plus cuisante : celle des liens qui maltraitent mon thorax et m’entrent dans la chair ou celle des centaines de cailloux aigus qui pénètrent lentement mes genoux.

Oularé revient. Il est inquiet, empressé.
— Une commission du président Sékou Touré, monsieur Alata. Il vous prie, au nom de votre amitié, de ne pas tout compromettre par entêtement. Il veut faire quelque chose pour vous. Parlez, et faites-lui confiance.

J’ai eu encore la force de relever la tete et cle regarder en face l’adjudant. Je me souviens parfaitement de ma réflexion à ce moment : « Mais il ne rit pas, ai-je pensé, ce salaud! Il me parle sérieusement d’amitié ; est-ce qu’il invente ou est-ce le patron [Sékou Touré] réellement qui m’envoie dire cela aprés m’avoir livré à ces ordures! »

J’ai dû avoir un bien pauvre sourire.
— Si c’est vraiment lui qui vous envoie, dites-lui que je ne sais rien. Je l’ai toujours servi, comme un pauvre con!
Il lève les bras au ciel.
— Décidément, vous l’aurez voulu. Allez-y!

Un des hommes approche, me pince le lobe des oreilles. Un autre, installé à la table du coin tourne rapidernent une manivelle. Mon corps se tend en arc. Des myriades d’étincelles jaillissent devant mes yeux. La douleur qui taraude mon cerveau semble devoir l’éparpiller. Puis, d’un seul coup, c’est le noir. Je me laisse tomber sur le côté. La douleur revient. En moi-mêmee, jc compte; 1… 2… 3…. 4… 5…

Tout cela, c’est douloureux mais supportable. Il faut se préparer à la secousse électrique qui revient donc toutes les cinq secondes. Je pourrai tenir le coup.

Je ne tombais plus, gémissais moins haut. Le garde qui actionnait la magnéto se mit à rire. « Gros malin! » .

Et la prochaine décharge intervint au bout d’une ou deux secondes. Elle n’eut pas d’intensité égale. Elle partit en rafale, si brutale, si puissante que je voulus me lever pour lui échapper. La douleur me pénétra le crâne, les yeux. Quand elle cessa, comme finit de claquer un fouet, je tombais, cornme une masse. Puis elle revint, le garde jouait en riant avec son rhéostat. Je ne peux me prémunir contre l’assaut brutal de l’électricité ni en prévoir la durée.

Parfois, elle s’éternise de longues secondes, comme paressant, elle monte, par paliers, à une intensité qui arrache les yeux des orbites mais elle peut, à d’autres moments, soit simplement effleurer, soit, au contraire, frapper le cerveau d’un seul impact, en faire un bloc de lave en fusion.
J’ai perdu mon contrôle. Il me semble bien que j’ai uriné sous moi. Je crie, mais ce n’est pas moi, ce pantin qui hurle. Chaque organe, en moi, est indépendant et essaye, pour son propre compte, d’échapper à la souffrance.

Combien de ternps ? Qui saurait le dire? Je me retrouve à terre, étendu de tout mon long,’ malgré les liens qui rendent mes mains de glace. Je ne ressens plus rien. Le garde a beau s’agiter, là-bas, tourner sa manivelle, manipuler le rhéostat, rien. Ai-je atteint ce seuil de douleur au-dessus duquel on prétend qu’il n’y a plus peception de souffrance ? Le manipulateur qui s’énerve de ne plus surprendre de réactions, s’approche, me retourne du pied.

— Salaud ! Tu as arraché les électrodes !
Il me redresse en me bourrant de coups. Un autre garde s’éclipse, revient en compagnie d’Oularé.
— Plus raisonnable, Alata?

Je secoue la tête péniblement. Je n’y vois presque plus. Mon cerveau est un lac bouillonnant où surnage seulement une haine intense contre ces hommes. Je ne leur reproche pas de me torturer mais d’y prendre trop visiblement plaisir.

— Bon, allons-y. Nous devons passer à un second stade. Très désagréable, pour vous, qui avez une jeune femme.

Les gardes rient, échangent de grosses plaisanteries en malinké, Il y est principalement question de mes attributs sexuels et de la difficulté qu’aura ma femme à s’en contenter, si j’en réchappe.

— Enfin, soupire l’un d’eux avec une feinte commisération, il a déjà des enfants et sa femme est enceinte. Il n’en a plus besoin!

Je ne comprends que lorsque mon short m’est brutalement baissé, dévoilant ma pauvre nudité. Je suis inondé de honte. Etre mis nu, ainsi, devant des gaillards hilares, c’est être devenu un sous-homme. En un éclair, je revois une séquence d’un film sur les camps allemands, une séquence montrant une longue théorie de juifs contraints de gagner, nus, leurs baraquements en traversant tout le carnp au pas de course. Maintenant, seulement, je comprends leur humiliation.

Le regard que je jette à Oularé est tel qu’il détourne la tête.
— Vous le voulez. Nous avons tout fait pour vous l’éviter. Et n’oubliez pas que cela laisse des traces. Vous ne serez jamais plus le même, à votre sortie.

La sortie ? Je ne pense même plus à m’en tirer, de ce guepier. Comment pourrai-je, jamais, vivre avec le souvenir de cette humiliation, et subie de la main d’hommes que j’ai toujours défendus? Ah, Ikongo, les coups de cravache que tu as reçus, c’est ton « petit mondèle » qui les paie. « Ils ont mangé des raisins verts et leurs enfants ont les dents agacées ! »

Des mains brutales m’écartent les cuisses. Je sens un pincement aux bourses, un autre à un repli de la peau du ventre. Et tout desuite, cela recommence. On m’a, cette fois, laissé étendu mais mes pieds ont été entravés. 

Je gueule et la douleur est si intense que je souhaite en crever. Bon Dieu, que mon coeur lâche, tout de suite. La mort est préférable à cet embrasement des testicules et du fondement. Une sensation de boue brûlante s’enfonce dans mes entrailles. Mon sexe ne m’appartient plus. Ça me fait hurler; il me semble qu’on me plonge dans un brasier. Oularé réapparait, fait arrêter les hommes.

— Vous avez de la chance, monsieur Alata. Le ministre a reçu instruction [du président Sékou Touré] de ne pas vous abimer. Le président conserve toujours l’espoir que vous allez comprendre. Nous allons utiliser d’autres moyens. Détachez-le et rhabillez-le.

Je ne peux plus tenir debout, titube. Quand mes liens — je m’aperçois que ce sont bien des fils électriques— commencent à quitter la chair je recommence de hurler. Mes mains, mes poignets sont morts. Le sang qui afflue aux extrémités des avant-bras y cogne contre un mur et renvoie une onde de douleur à chaque pulsation. L’adjudant appelle un des gardes, lui murmure quelques mots en lui montrant de la main mes avant-bras. L’homme acquiesce de la tête, ramasse ma veste à terre, empoigne mon bras droit qui saigne au coude et se met à frictionner la plaie comme on bouchonne un cheval.

Mes hurlements redoublent. La douleur ressentie est aussi grande qu’au début de la séance. Le second garde me maintient et mon soigneur me glisse à l’oreille, profitant de ce qu’Oularé vient de quitter la pièce.
— Il faut nous pardonner, général. Nous, on exécute a qu’on nous dit de faire. On n’a pas envie de venir vous rejoindre au bloc, mais on vous aime bien!

Je retrouve la force de sourire.
— Drôle d’amour! » , je réponds à mi-voix. Puis, j’ajoute : « Au moins, maintenant, laissez-moi, que la circulation revienne toute seule!
Le garde secoue la tête. Il s’empare du bras gauche, lui fait subir ême traitement.

— Non, ça, c’est vraiment pour votre bien. On sait ce qu’il faut faire. Quand on en veut à quelqu’un, on le laisse, comme cela, sans le frictionner. S’il a été attaché plus d’une heure, il ne se servira pas de ses bras avant plusieurs semaines. En vous frottant très fort tout de suite, cela vous fait mal mais, demain ou après-demain, vous pourrez tenir les choses presque normalement.

L’adjudant revient. Je suis à nouveau vêtu, la veste ensanglantée posée sur les épaules. Un des gardes fait mine de me passer les menottes. Oularé les intercepte, les garde en main. Il me fait simplernent signe de le suivre.

À propos konakryexpress

Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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