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La formation de Diallo Telli- De Porédaka à Paris.

La petite localité de Porédaka, en plein coeur du massif du Fouta Djallon, dans ce que les géographes appellent aussi la Moyenne Guinée, n’est pas l’un des sites historiques de l’ethnie peule.

Elle ne saurait rivaliser, par exemple, avec Labé ou Timbo, ces villes d’où les Almamys, ces «commandeurs des croyants », ont exercé traditionnellement, à travers le XIXè siècle, leur autorité sur les neuf provinces semi-autonomes que compte le royaume théocratique du Fouta Djallon, récemment mais profondément islamisé, fondé un siècle auparavant; Porédaka est cependant entrée dans l’histoire le 14 novembre 1896, lorsque les sept cents Sofas de l’Almamy de Timbo Bokar Biro ont affronté dans une bataille sans espoir les troupes françaises de la colonne commandée par le capitaine Muller, que secondent d’autres Peuls alliés à son farouche adversaire, l’Almamy (?) Alfa Yaya.

Abandonné par presque tous les siens, sur le point d’engager ses dernières réserves contre les Français, moins nombreux, mais mieux armés et bien organisés, l’Almamy Bokar Biro, qui sera tué au cours de cet engagement, maudit alors dans une phrase restée célèbre le village qui l’a vu défait par le colonisateur étranger: « Mo araali Porédaka, o yahay daaka poore . » (Les absents de la bataille de Poredaaka seront demain les corvéables de la cueillette du caoutchouc.)

C’est trente ans après cette bataille malheureuse, en 1925, que Diallo Telli naît à Porédaka. D’une certaine manière, on peut estimer que Diallo Telli souffrira plus tard, dans ses éventuelles aspirations et ambitions politiques, de ne pas être né dans l’une des « capitales historiques » des Peuls, et donc de manquer d’une légitimité qui en aurait fait tout naturellement l’un des dirigeants traditionnels du pays.

Son père, Diallo Mody Kindi, est éleveur, et donne raison au proverbe “un Peul sans vache n’est pas un vrai Peul”. Certains, cependant, prétendront qu’il est le plus grand voleur de bétail de tout le Fouta et qu’il ne rechigne pas sur les moyens d’accroître ses biens. Il est vrai qu’on le retrouvera à la prison de Mamou, au moment même où Telli adolescent va en classe dans cette ville; et on verra le jeune garçon apporter de la bouillie à son père. Diallo Kadidiatou, femme respectée et pieuse, aura sur son fils, le jeune Telli, une influence profonde. Elle suivra avec soin ses études et s’efforcera, en dépit des difficultés, de ne le laisser manquer de rien

Telli entre tôt, à peine âgé de 6 ans, à l’école coranique, puis à l’école primaire de Porédaka. Le chef de canton remarque ce jeune garçon intelligent et travailleur et le pousse à continuer. En 1940, à l’âge de 15 ans, il entre en cinquième année à l’école de Mamou, alors que sa famille s’installe à Teliko tout près de la ville.

Peu après, sur les conseils de ses maîtres français, il est envoyé à Conakry, capitale de la colonie. Il poursuit ses études à l’école primaire supérieure, futur lycée classique de Donka, dans la banlieue de la ville, où il loge chez des parents. Malgré des résultats brillants, Diallo Telli ne passe pas le haccalauréat: ce n’est qu’en 1950 que sera attribué en Guinée même le premier diplôme de ce niveau !

Aussi Telli fera-t-il comme beaucoup de jeunes Guinéens, notamment ceux issus de familles peules quelque peu aisées: il complètera ses classes à Dakar, à l’école William Ponty de Sébikotane, créée à Saint-Louis du Sénégal en 1903 et transférée à Gorée en 1912, où l’élite intellectuelle de 1’Afrique de l’Ouest prépare son avenir. Toutefois la famille de Telli n’a pas les moyens de subvenir longtemps à ses besoins et il ne passe finalement pas les examens, mais réussit à entrer dans l’administration coloniale, à un niveau modeste. Nous sommes en 1946 ; Diallo Telli a 21 ans.

Alors qu’il est employé dans les services généraux du gouvernement général de l’Afrique occidentale française à Dakar, comme fonctionnaire du cadre commun secondaire de l’AOF, un jeune administrateur français avec lequel il travaille, Pierre Cros, évoque devant lui la possibilité de faire une carrière autrement intéressante et hrillante dans l’administration ou la magistrature coloniales, grâce à l’Ecole nationale de la France d’outre-mer (ENFOM). Mais pour cela, il faut avoir son baccaulauréat et ensuite se rendre à Paris.

Diallo Telli profite donc des dispositions particulières adoptees à l’époque pour la promotion des jeunes cadres africains. Elles permettent notamment à ceux qui sont diplômés de l’école William Ponty de passer leur baccalauréat en vue d’effectuer des études supérieures en France.

L’année scolaire 1946-1947 voit par conséquent Telli revenir sur les bancs du Iycée de Dakar pour y préparer les deux parties du bac et les réussir. Il a notamment comme professeur Jean Suret-Canale, universitaire, membre du Parti communiste français. On le retrouvera une dizaine d’années plus tard parmi les très rares enseignants français qui accepteront de rester en Guinée après l’indépendance, sous contrat local guinéen, contre la volonté expresse du gouvernement français de l’époque, qui les sanctionnera en mettant fin à leurs liens avec l’administration française ou en les pénalisant par le refus de compter dans leur ancienneté les années passées à enseigner dans ce pays. Jean Suret-Canale, qui deviendra alors professeur à l’Institut polytechnique Gamal Abdel Nasser de Conakry, écrira plusieurs ouvrages sur la Guinée; il conserve de Diallo Telli le souvenir d’un brillant élève, très motivé, parfaitement conscient de sa chance de poursuivre des études, absolument déterminé à tout faire pour réussir aux examens et se rendre à Paris 1.

Une fois nanti du précieux diplôme, Telli part pour la France et s’inscrit d’emblée à la faculté de droit et des sciences économiques de Paris, située place du Panthéon, en plein Quartier Latin. Il s’intéresse surtout au droit privé, mais suit aussi, parce que c’est au programme de la licence, des enseignements de droit cornrnercial, de droit comparé, d’histoire du droit, d’économie politique… Il ne s’intéresse pas outre mesure au droit international public ou privé, mais son excellente mémoire et ses facultés d’adaptation lui permettront d’en retenir assez, non seulement pour passer avec succès les épreuves en ces matières, mais aussi pour pouvoir utilement en tirer parti lorsqu’il abordera sa carrière internationale. Il ne néglige pas non plus le droit musulman; il suit avec intérét les cours de cette discipline dispensés par le professeur Milhau.

Outre la licence en droit et en sciences économiques, Telli prépare également avec assiduité le concours d’entrée à l’ENFOM, qui comporte des matières avec lesquelles il n’est pas familiarisé et des épreuves redoutables, comme une longue interrogation de culture générale et une conversation avec un jury. Certains lycées parisiens ont ouvert des sections spéciales pour préparer les concours adminictratifs et c’est ainsi que Diallo Telli s’inscrit à l’un d’entre eux. Là, les témoignages divergent : s’agit-il du lycée Louis-le-Grand ou du lycée Henri IV ? L’un et l’autre sont tout proches de la Faculté, et on ne peut donc trancher de facon certaine.

C’est une véritable existence d’étudiant parisien que vit Telli pendant ces quelques années. La bourse que lui verse mensuellement le gouvernement francais, comme à tous les jeunes cadres africains dans son cas, ne lui permet certes pas de mener grand train, mais il peut échapper aux soucis du quotidien. Il fréquente les restaurants universitaires, allant le plus souvent au foyer musulman, situé boulevard Saint-Michel, où l’on sert des plats spécialement préparés et où il retrouve nombre d’autres étudiants africains et arabes.

Il habite des chambres modestes, toujours dans le Quartier Latin. Il loge ainsi longtemps passage Chartier, puis à l’hôtel California au 32 de la rue des Ecoles, non loin de l’austère bâtiment de la Sorbonne. Il n’a guère les moyens de revenir régulièrement en Guinée et passe donc ses vacances en France: ainsi, pendant tout un été, il sillonne avec quelques amis guinéens les Alpes et le Midi de la France, s’arrêtant à Chamrousse, à Grenoble, à Draguignan, puis sur la Côte d’Azur, profitant au passage des installations des colonies de vacances organisées par le ministère de la France d’outre-mer.

Parmi ses camarades de l’époque, on trouve bien sûr, nous l’avons dit, quelques Guinéens, avec lesquels il peut parler du pays et évoquer des souvenirs communs. Deux d’entre eux resteront des amis très chers :

  • Alioune Dramé, qui sera inspecteur des impôts, ministre des Finances, ambassadeur en Côte d’Ivoire, et ministre du Plan et des Statistiques, sera arrêté comme Telli en juillet 1976 dans le cadre du “complot peul” et finira comme lui victime de la “diète noire”, dans une cellule voisine
  • Diallo Ibrahima, qui sera inspecteur du travail et avocat, mourra, très jeune encore, en 1960 au camp Boiro…

On peut citer aussi

  • Sikhé Camara, dont la carrière s’entrecroisera plusieurs fois avec celle de Telli et qui sera à deux reprises ministre de la Justice en Guinée, juste avant lui et quelques années après ; et
  • Ismaël Touré, surtout, qui suit à Paris des enseignements de météorologie. 
    Il apparâît très vite que le demi frère de Sékou Touré ne sera pas l’un de ceux avec lesquels Telli aura des atomes crochus. Leur inimitié éclatera à maintes occasions. Nous verrons d’ailleurs que jusqu’à la tragique fin de Telli, les deux hommes se retrouveront à plusieurs reprises face à face, et leur rivalité explique bien des évènements qui se produiront par la suite.
  • A cette époque, d’interminables soirées les voient s’affronter sur des thèmes idéologiques ou politiques, et les dissensions apparaissent sur les sujets les plus divers. La gentillesse naturelle, le calme souriant et la brillante argumentation de Telli s’opposent alors à la froide éloquence, à la virulence contenue et aux tirades engagées d’Ismaël, cependant que leurs camarades amusés et souvent fascinés comptent les points.

La première partie de la série de quatre consacrés aux jeunes années d’Eh Hadj Boubacar Telli Diallo tirés du Chapitre 1. Les Années d’Apprentissage du livre Diallo Telli. Le destin tragique d’un grand Africain que lui a consacré André Lewin l’ambassadeur de France en Guinée (1975-1979) et ami du tyran Ahmed Sékou Touré

À propos konakryexpress

Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie. Elle est vieille de bientôt 4 ans, mais entretemps il n'y a pas eu beaucoup de changement: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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