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Femmes et sociétés

Au Soudan, les femmes et les minorités victimes de harcèlement en ligne ne bénéficient d’aucune protection juridique

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Alaa Salah est devenue un symbole du rôle des femmes dans le soulèvement contre le chef autocratique du Soudan Omar al-Bashir, qui a été évincé par l'armée. Les images d'elle chantant des chansons traditionnelles lors des manifestations à Khartoum sont devenues virales sur les réseaux sociaux, où les femmes et les minorités au Soudan sont souvent confrontées à un harcèlement en ligne intense. Capture d'écran via VOA / YouTube, 16 avril 2019.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndt]

Au cours des dernières années, Internet tient au Soudan un rôle de plus en plus important dans la politique et la société. Lors de la révolution soudanaise de 2019, les manifestant.e.s et les militant.e.s se sont tourné.e.s vers les médias sociaux pour s’organiser,  communiquer et documenter les violations de leurs droits.  

Leurs efforts ont finalement renversé Omar el-Béchir, qui a dirigé le pays d’une main de fer pendant 30 ans.

Malgré ces progrès, le harcèlement en ligne reste un problème majeur au Soudan, où le taux de pénétration d’Internet est estimé à 31 pour cent. Le harcèlement – notamment le doxing, la cyber-intimidation, le harcèlement moral et les discours haineux – touche particulièrement les femmes et les minorités. 

Diverses campagnes ont tenté de lutter contre ces violations, mais le harcèlement en ligne nécessite plus d’attention ainsi qu’une réforme – notamment la mise place d’une législation solide. 

En juillet, une page Facebook a partagé [ar] des photos de Weam Shagi [ar], une militante connue des droits des femmes soudanaises, qui la montraient en train de subir des tortures, lors de la dispersion d’un sit-in, par les forces de sécurité dans la capitale, Khartoum. Mme Shagi avait précédemment partagé []ar] ces photos sur sa propre page Facebook. Certaines personnes ont écrit des commentaires humiliants vis-à-vis de son corps pour l’attaquer.  

Ce n’est qu’un des nombreux exemples de harcèlement en ligne au Soudan.

Se moquer des gens en fraison de leur région d’origine est également courant. En août, une page Facebook connue avec 170 145 followers appelée “Capture d’écran soudanaise” a partagé un message qui se moquait des filles d’Omdurman [ar], soutenant que les filles devraient être utilisées comme moyen pour arrêter les inondations meurtrières du Nil qui affligent actuellement Khartoum et Bahri. Les commentaires insinuent que ces filles sont moins importantes et moins belles, à cause de leur région d’origine. Lorsque la publication a été signalée, Facebook a répondu que la publication ne violait pas ses normes communautaires.

Facebook a estimé qu’un message dont l’auteur se moquait des filles d’Omdurman, disant qu’elles devraient être utilisées pour arrêter les inondations du Nil, ne violait pas ses normes communautaires. Capture d’écran prise par l’auteur, 23 septembre.

Le harcèlement en ligne n’est pas pratiqué exclusivement par des civil.e.s. L’armée s’est également livrée auparavant à des comportements malveillants en ligne. En juin, selon un rapport de l’organisation de défense des droits humains Human Rights Watch, « le personnel de l’armée a menacé une jeune manifestante qui apparaissait sur un clip largement diffusé sur les réseaux sociaux scandantdes slogans contre l’armée. Elle et sa famille ont reçu plusieurs appels d’hommes qui se sont identifiés comme des officiers militaires, menaçant de porter plainte contre elle pour “injures contre l’armée” ».

Dans certains cas, le harcèlement en ligne a été utilisé comme un outil pour intimider les militant.e.s politiques par l’ancien régime.

Selon le rapport de 2018 sur la liberté sur le Internet au Soudan [pdf], « plus de 15 militantes ont été victimes de doxing sur la fausse page Facebook Les femmes soudanaises contre le hijab [ar], où leurs photos privées ont été publiées sans leur consentement avec des commentaires mensongers sur le fait qu’elles s’opposaient au port du voile et la religion ». La page a ensuite été supprimée par Facebook après que beaucoup l’aient signalée comme une violation des normes communautaires de la plateforme.

Les femmes soudanaises réagissent

Ces dernières années, les femmes soudanaises ont utilisé de nombreuses tactiques pour se protéger contre le harcèlement continu en ligne. Par exemple, un groupe de femmes a créé un groupe Facebook appelé “Inboxat” [ar],  une modification du mot anglais “inbox” (en français : messagerie), pour dénoncer leurs harceleurs en partageant les messages que ceux-ci leur avaient envoyés.

Malgré le succès relatif du groupe, elles ont été critiquées pour avoir partagé les captures d’écran de contenu abusif de leurs harceleurs, car cela violerait peut-être la vie privée de ces derniers.

Des hashtags ont également été utilisés pour dénoncer le harcèlement en ligne. Par exemple, le hashtag “dénonce un harceleur” est toujours activement utilisé par les femmes soudanaises pour partager leurs histoires personnelles. Le hashtag s’est transformé en un outil de discussion en ligne sur la nature du harcèlement ainsi que les avantages et les inconvénients de le dénoncer, bien que certain.e.s affirment que cela pourrait également porter atteinte à la vie privée et conduire à une diffamation.

Le harcèlement en ligne peut avoir des conséquences psychologiques majeures telles que l’anxiété, la dépression et le stress post-traumatique, mais il reste un sujet sous-étudié. Selon une étude publiée par Amnesty International en 2018, des femmes interrogées dans huit pays ont déclaré ne pas se sentir physiquement en sécurité et souffrir d’anxiété et de crises de panique en raison du harcèlement en ligne.

Le rôle des journaux et magazines en ligne

Les journaux en ligne se livrent également au cyber-harcèlement. En décembre 2016, Sudafax [ar], un journal soudanais en ligne, a publié une série d’articles sur les immigrant.e.s éthiopien.ne.s vivant dans un quartier de Khartoum, dans lesquels il citait des plaintes de résidents pleins de propos racistes et abusifs. 

Les articles comportaient des titres haineux tels que La colonie d’Éthiopiens et Addis Soudanais, attisant les sentiments anti-immigrés envers les Éthiopiens.

De nombreux lecteur.trice.s dans la section des commentaires ont critiqué le journal pour avoir publié un tel discours haineux en ligne, mais jusqu’à présent, le journal n’a pris aucune mesure pour répondre à ces inquiétudes et Sudafax n’a pas de politique officielle relative au contenu qu’il publie.

Une analyse de 25 sites internet d’information, forums en ligne et magazines soudanais [fichier excel] révèle que rares étaient ceux qui publiaient des politiques de contenus concernant le harcèlement et les discours haineux. Sudaneseonline, une plateforme en ligne bien connue, partage sa politique de contenus promettant de supprimer les messages indésirables ou le langage abusif mais ne résout pas le harcèlement. De nombreuses autres plateformes ne partagent pas du tout leur politique liée à la modération des contenus, même si certaines partagent des règles relatives à la protection de la vie privée des utilisateur.trice.s.

Des lois floues

Le Soudan fait actuellement très peu pour protéger les femmes, les autres groupes et les communautés à risque contre le harcèlement, menaçant de diminuer leur capacité à exercer leurs droits fondamentaux en ligne, ainsi que leur bien-être et leur santé mentale. 

En décembre 2016, le gouvernement soudanais a publié un cadre stratégique national pour protéger les enfants et les jeunes en ligne. La stratégie comprenait un plan de travail 2018-2020 et abordait explicitement le harcèlement ciblant les enfants, les lacunes juridiques et la nécessité d’une sensibilisation.

Le système juridique soudanais lui-même n’utilise pas directement le terme « harcèlement », mais d’autres termes vagues qui entrent dans cette catégorie apparaissent dans divers documents juridiques.

Par exemple, la loi de 2007 sur la cybercriminalité interdit les comportements tels que « l’intimidation », « l’incitation » et le « chantage »La loi interdit également l’envoi de matériel qui viole le  « caractère sacré de la vie privée ».

En revanche, la loi de 2018 sur les délits informatiques interdit l’utilisation de « tout moyen de communication ou d’information pour inciter à la haine contre les étrangers, provoquant discrimination et hostilité ». Cependant, le texte final de cette loi n’a pas été partagé avec le public et a été adopté par le régime déchu.

En juin 2018, le parlement soudanais a adopté un amendement [ar] à la loi de 2009 [ar] sur la presse et le journalisme qui a ajouté le journalisme en ligne à son contenu. L’article 26 de la loi interdit aux journalistes de diffuser des contenus racistes en ligne.

Pour lutter contre le harcèlement en ligne et y mettre fin, les législateurs doivent réformer la législation actuelle afin d’inclure des définitions claires de tous les types de harcèlement, tels que le doxing, le cyberharcèlement, les discours discriminatoires et les menaces de violence. 

Des réformes juridiques devraient également être promulguées conformément aux normes internationales des droits humains et ne devraient pas être utilisées par le gouvernement comme une excuse pour porter atteinte au droit fondamental à la liberté d’expression. 

Ce processus devrait également impliquer les groupes vulnérables tels que les femmes et les minorités qui sont souvent oubliés, mais qui sont les plus touchés. Les cas précédents devraient servir d’exemples pour comprendre la complexité et la nature évolutive de ce problème.

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Mohamed Suliman a écrit ce billet pour globalvoices.org qui l’a publié le 12 octobre 2020. M. Suliman s’intéresse  à l’intersection de l’information avec le droit.

Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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Droits de l'Homme

La Tanzanie lance une application mobile pour aider les victimes à signaler les violences sexuelles et sexistes

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«Orangez le monde», une campagne mondiale des Nations Unies pour mettre fin à la violence à l'égard des femmes, organise une marche dans le district de Kibondo, région de Kigoma, en Tanzanie le 28 novembre 2017. Photo via ONU Femmes / Flickr, sous licence CC BY ND 2.0.

«Orangez le monde», une campagne mondiale des Nations Unies pour mettre fin à la violence à l’égard des femmes, organise une marche dans le district de Kibondo, région de Kigoma, en Tanzanie le 28 novembre 2017. Photo via ONU Femmes / Flickr, sous licence CC BY ND 2.0.

Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages web en anglais.

«Le changement commence par moi» est le thème choisi par la Tanzanie pour les 16 jours d’activisme de cette année pour mettre fin à la violence basée sur le genre (VBG). Le thème a été annoncé par Prudence Constantine, directeur de l’unité de communication au ministère de la Santé et du Développement communautaire.

Lire également: En Tanzanie, des avocats font pression sur la police pour qu’elle enquête sur des viols et des cambriolages

M. Constantine a expliqué que «le thème est un appel à l’action pour que chacun de nous prenne la responsabilité de mettre fin à la VBG en s’attaquant aux normes sociales persistantes qui dévalorisent les femmes et les filles et en garantissant aux survivantes l’accès à un service de soutien complet».

Cette campagne mondiale annuelle [fr] soutenue par les Nations Unies a commencé le 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, et se poursuivra jusqu’au 10 décembre, qui est la Journée des droits de l’Homme. La couleur orange étant le symbole international de la campagne pour mettre fin à la VBG, le thème mondial de cette année est «Orangez le monde : financez, répondez, prévenez, collectez !»

«Alors que les mesures de confinement introduites pour freiner la pandémie de Covid-19 forcent tous les humains à se retrancher dans leurs domiciles, on signale une hausse inquiétante des actes de violence perpétrés à l’encontre des femmes, une violence qui atteignait déjà des niveaux pandémiques.»

Lire également: Des innovateurs tanzaniens relient tuteurs et étudiants sur une nouvelle plate-forme numérique

En raison de la pandémie, des restrictions de mobilité, des déserts d’information et l’isolement accru ont conduit à une diminution de 30% des signalements de violence sexuelle et sexiste en Tanzanie, selon Relief Web.

La coalition contre les VBG basée en Tanzanie connue sous le nom de MKUKI a lancé les 16 jours d’activisme en créant une application appelée Taarifa, ou Information, un outil qui offre des informations sur ce phénomène et qui permettra également aux victimes de signaler leurs cas aux autorités.

L’utilisatrice de Twitter Viola Julius explique [original en Swahili]:

MKUKI a lancé aujourd’hui l’application nationale pour la dénonciation de la VBG dans le but d’aider chacun à obtenir des informations sur le phénomène, mais plus encore, pour aider à déposer une plainte sur l’abus subi.

Hon. Dr. Tulia Ackson, la  vice-présidente récemment réélue de la 12e Assemblée nationale, était l’invitée d’honneur du lancement de l’application Taarifa. La vice-présidente a déclaré que l’application était une intervention importante vers l’objectif ultime d’éliminer toutes les formes de violence sexiste. Mme Ackson a déclaré qu’elle espérait que l’application aiderait à lutter contre la stigmatisation qui entoure la dénonciation d’actes de violence entre partenaires intimes, selon le Daily News, un site d’information local.

«Nous sommes tous conscients que la violence sexiste est répandue dans notre société depuis très longtemps, c’est pourquoi diverses interventions sont nécessaires pour l’éliminer», a déclaré Mme Ackson. Cette application mobile [aidera] de nombreuses personnes qui ont peur de sortir et de signaler de tels incidents.»

Pendant les 16 jours d’activisme, la coalition Mkuki est en tournée en Tanzanie pour lancer l’application dans diverses universités de différentes villes.

Des internautes de différentes universités ont partagé des informations sur la visite de Mkuki.

L’utilisatrice de Twitter Holy a rapporté depuis la ville de Njombe :

Le réseau anti-violence en ligne Njombe MKUKI est présent à l’Institut supérieur de santé de Njombe
~ Lancer le bureau du genre
~ Fournir une éducation sur les violences sexuelles
~ Lancer l’application de notification des VBG
#LeChangementCommenceParMoi

Et depuis la ville d’Iringa :

Iringa
L’équipe de Caravan est arrivée à Iringa pour parler aux étudiants de l’Université à propos :
~ des effets de la violence sexuelle
~ de la corruption sexuelle dans les universités
~ de la création d’un bureau du genre
~ du lancement de l’application de notification VBG
#LeChangementCommenceParMoi

Et cet autre utilisateur de Twitter a tweeté de l’Université de Mzumbe :

Aujourd’hui, à l’Université de Mzumbe, une application d’information sur la VBG a été lancée, où les étudiants auront l’occasion de lire les dernières nouvelles, de commenter et de rendre compte de la violence sexuelle.
#LeChangementCommenceParMoi #StopAuxVBG #16Journéesd’Action

L’application est déjà un succès parmi les internautes car ils font campagne pour encourager d’autres à la télécharger.

Téléchargez l’application VBG Info dès aujourd’hui ! Vous pouvez bénéficier d’une formation mais plus encore, vous pourrez signaler lorsque vous êtes victime d’un acte de violence sexuelle. 

Et Mbundi John est intervenu avec un message similaire :

Téléchargez dès aujourd’hui l’application #VBG pour vous informer sur la violence sexuelle. Ce sera une plate-forme pour que toutes les personnes rapportent les différents problèmes de violence sexuelle, discutent et s’informent sur ce sujet dans chaque région du pays. 

L’internaute Careen Joel, journaliste, écrivaine et pionnière du changement social tanzanien, a activement plaidé contre la VBG avec un poème intitulé «Je pleurerais», en l’honneur des victimes de VBG en Tanzanie.

Mme Joel a écrit :

Je dors toujours avec l’espoir d’un lever de soleil changé,
Comme nos jours dans les pins et les mots de miel, 
Quand j’étais ton étoile et non ton sac de frappe.
Même les vents sont étonnés.

Rebeca Gyumi, qui figure sur la liste des 100 femmes de 2020 de la BBC, est inébranlable dans sa mission contre le mariage précoce. Souvent appelées «child brides» (épouses enfants) en anglais, les jeunes filles concernées par cette pratique ne sont pas en mesure de choisir leur partenaire et, par conséquent, ces types d’unions sont considérées comme une forme de violence, chose que ce terme occulte.

Conformément à l’Initiative mondiale Msichana (jeune femme), une organisation non gouvernementale fondée par Mme Gyumi, une table ronde sur la fin du mariage des enfants a récemment été organisée dans la région de Shinyanga. En partenariat avec KIWOHEDE, une organisation à but non lucratif axée sur la santé et les droits des femmes et des enfants, la réunion a ciblé les chefs religieux et a également été suivie par des représentants de l’ONU.

Nous remercions le Commissaire régional de Shinyanga d’avoir participé à notre réunion qui a rassemblé les chefs religieux et traditionnels ainsi que le comité régional de paix pour discuter de leur rôle dans l’élimination des mariages précoces.

Les dirigeants de la région de Kigoma ont également pris part au mouvement national contre la VBG. Un agent de développement communautaire a informé les résidents du quartier de Kibirizi de l’impact de la VBG sur les femmes :

Kigoma Ujiji, agent de développement communautaire s’adressant aux membres de la communauté sur les effets de la VBG sur les femmes pendant les 16 journées d’action contre la VBG à Kibirizi.

La Fondation pour les sociétés civiles en Tanzanie (FCSTZ) s’est également jointe au mouvement en faisant campagne en ligne contre la VBG :

@FCSTZ se joint aujourd’hui aux mouvements, événements et conversations mondiaux qui marquent le début des 16 journées d’action contre la violence basée sur le genre. Nous croyons en cette puissance mondiale contre les #VBG

Le FCSTZ a souligné que l’un des facteurs qui mettent les femmes et les filles en danger est la masculinité toxique.

Les systèmes patriarcaux de la société exposent les femmes et les filles à des risques de violence sexuelle. #EnsembleNousPouvonsMettreFinAuxVBG #16Jours #16Journéesd’Action #LeChangementCommenceParMoi

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Ce post que j’ai traduit de l’anglais en français a été écrit par la poétesse tanzanienne Susie Berya, plus connue sous le nom de Nasikiwa Susie, pour globalvoices.org qui l’a publié le 7 décembre 2020.

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Droits de l'Homme

L’indépendance, Président, quand est-ce que ça va finir ?

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Dans son livre Dans la Guinée de Sékou Touré: cela a bien eu lieu, le rescapé du Camp Boiro Lieutenant-colonel Camara Kaba 41 rapporte cette question qu’une vieille dame aurait posée au tyran « L’indépendance, Président, quand est-ce que ça va finir ? ».

C’est dans le chapitre « Un fleuve de sang et de larmes » qu’il nous présente le contexte dans lequel cette femme pose sa question.  Elle résume toutes les attentes déçues des guinéens depuis l’indépendance. Les violences dont les forces de (in)sécurité se rendent coupables chaque fois qu’elles en ont la possibilité n’ont jamais été épargnées à la population, en particulier aux jeunes, c’est-à-dire ceux sur lesquels repose le futur du pays.

Mon désir n’est point de juger cet homme, autrement je serai aussi violent que lui, mais de découvrir la vérité en décriant le mensonge et puis, oui ! pardonner les dix années passées entre ses griffes, dans ses camps d’extermination, d’animalisation de l’homme.

Sékou Touré est mensonge, vous ai-je dit, et le peuple de Guinée croit en lui fermement quand il lui ment. Comment ne pas croire en lui ? De mémoire d’homme et par éducation, les peuples savent que les rois, les chefs, ne mentent pas et la raison de leur conviction est très simple : le roi, le chef, le dirigeant n’a pas besoin de mentir ; il est le représentant de Dieu sur la terre. Cette conviction date des temps immémoriaux et son résidu demeure et demeurera au tréfonds de l’individu et dans la conscience des peuples.

Quand Sékou Touré ment, il est convaincu que son mensonge passera la rampe, parce que ceux auxquels il ment sont loin d’imaginer que, lui, le grand chef, le grand libérateur, peut leur mentir et ils croient tout raisonnablement. Mais malheureusement le temps est là, le temps qui ronge patiemment tout ce qui n’est pas et qui est en lui et qui ne saurait être hors de lui. Avec la complicité du temps, la vérité, l’amère vérité, pure dans sa patience parfois désarmante, finit par être mise à nu et alors « le monde saura ce jour-là qui est Sékou Touré » (Émile Cissé). « On peut tromper une partie du peuple tout le temps, mais jamais tout le peuple tout le temps », dira-t-il lui-même (ce mot n’est pas de lui, on le sait).

Peut-on mentir à soi-même ? Impossible ! Et pourtant, pourtant Sékou a menti à lui-même.

« L’indépendance, Président, quand est-ce que ça va finir ? », lui demanda un jour une vieille femme, lors d’une de ses rondes à l’intérieur du pays. « Depuis le départ des Blancs, je n’ai pas mangé de sucre », poursuivit la vieille femme, appuyée sur son bâton. Sékou se contenta de la regarder, ne sachant que répondre : il souriait mais ses yeux lançaient des flammes. Sa suite était gênée, embarrassée. Pris au dépourvu, lui le verbeux, il battit en retraite. Ce n’est pas seulement la vieille qu’il a fui, mais la région administrative qu’il visitait ce jour-là.

La promesse n’a pas été tenue et la question de la vieille Guinéenne n’est qu’un implacable constat:  Sékou n’a tenu aucune de ses promesses. Aux ouvriers, il disait : « les Blancs vous payent mal ; aidez-moi à les chasser, vous aurez le même salaire qu’eux ». Quel ouvrier n’aurait-il pas voté pour lui ? Sa méthode la plus désarmante pour convaincre les Guinéens, les réduire à sa cause afin qu’ils le portent et dans leur bras et dans leur coeur, était de se coucher par terre devant un chef de canton ou devant un notable influent et de dire :

« Je suis orphelin, je suis pauvre, au nom d’Allah et de son Prophète, aidez-moi, votez pour moi.»

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Droits de l'Homme

Connaissez-vous l’histoire de la première députée noire du Brésil ?

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Petite fille, Antonieta de Barros gambadait dans la pension de sa mère en essayant d’apprendre les lettres de l’alphabet. En se faufilant parmi les élèves, tout comme sa soeur Leonor, elle a appris à lire et à écrire. Antonieta ne pouvait imaginer que l’étude de l’alphabet la mettait sur le chemin pour devenir la première femme noire législatrice dans l’histoire du Brésil. On était en 1934 et l’esclavage avait été aboli moins de 50 ans auparavant [fr].

Peu de gens connaissent l’histoire d’Antonieta ou même savent qui elle était. À Florianopolis, la capitale de l’Etat de Santa Catarina au sud du Brésil, des rues, des écoles et des tunnels portent son nom. Il y a même un monument qui lui est dédié. Cependant, comme beaucoup d’autres noms sur les plaques des rues, pour de nombreux citoyens, c’est juste une adresse – quelque chose que la cinéaste Flávia Person a décidé de changer.

Née à São Paulo, Flávia a vécu à Florianópolis pendant sept ans. Elle a découvert Antonieta lors d’une recherche sur l’histoire du peuple noir de Santa Catarina, l’Etat brésilien avec la plus faible proportion de cette population: seulement 15% des catarinenses se déclarent noirs ou partiellement noirs. Lors des élections de 2014, il a été le seul Etat à ne pas avoir élu une seule personne noire. Pourtant, c’est là que 82 ans auparavant, une femme noire a pris ses fonctions après avoir été élue par un vote populaire.

La cinéaste Flavia Person a été fascinée, comme elle l’a dit à Global Voices :

Faire un film sur Antonieta me semblait urgent. Après avoir découvert qu’elle a été enseignante, directrice d’un institut de formation, chroniqueuse pour l’un des journaux les plus importants de l’Etat, la première femme à être élue à Santa Catarina et la première femme noire à être élue dans tout le Brésil, et malgré cela, personne parmi les natifs de Florianópolis ne savait grand-chose sur elle, j’ai pensé que c’était le moment de faire un film sur son histoire pour la révéler à autant de personnes que possible.

Son court métrage documentaire est sorti en octobre, après une année de recherches. Pour réaliser le documentaire “Antonieta”, Flávia a fouillé dans les thèses académiques et les archives publiques, mais elle a été sauvée par les documents personnels, sans aucune image, d’un parent d’Antonieta.

Signé, Maria ‘de l’île “

Florianópolis, capitale de l'Etat de Santa Catarina, au moment de l'enfance de Antonieta. Publiée avec l'autorisation de Magnolia Produções / Traitement par Yannet Briggiler

Florianópolis, capitale de l’Etat de Santa Catarina, lors de l’enfance d’Antonieta. Photo publiée avec l’autorisation de Magnolia Produções / Traitement par Yannet Briggiler

La mère d’Antonieta, une esclave affranchie, devenue veuve très tôt, a dû élever ses filles toute seule en travaillant comme blanchisseuse. Mme Catarina a toujours considéré l’éducation comme l’héritage le plus précieux qu’elle pouvait laisser à ses filles. Elle a fini par élever deux enseignantes. A 21 ans, Antonieta avait déjà fondé sa propre école, l’”Antonieta de Barros Tutorat Cours”, dédié à les adultes analphabètes et pauvres. Pour elle, “l’analphabétisme est ce qui empêche les gens d’être des personnes“. Flávia ajoute :

Antonieta a fait de l’éducation le combat de sa vie. Elle croyait en l’éducation comme la seule voie possible pour l’émancipation des pauvres et des femmes. Elle a toujours préconisé l’éducation pour tous, sans distinction de race, de croyance ou de sexe.

L’écriture était un autre moyen à travers lequel Antonieta s’est taillé une place dans la société. Comme l’a noté la journaliste Ângela Bastos dans un portrait d’Antonieta publié en 2013, elle tenait une rubrique sous le pseudonyme de Maria da Ilha (Maria “de l’île”), pour la défense des droits civils des femmes – à un moment où presque personne ne le faisait au Brésil, surtout hors de Rio de Janeiro et de São Paulo :

Maria da Ilha avait une sensibilité pour différents sujets comme l’éducation, la civilité, la religiosité, les vertus morales, éthiques et civiques. Elle aimait aussi aborder les questions des relations entre les sexes ainsi que la vie politique et sociale des années 1930 au Brésil et dans le monde.

Les Brésiliennes n’ont officiellement obtenu le droit de vote qu’en 1932 [fr]. Deux ans plus tard, Antonieta, qui avait occupé des postes de haut niveau et débattu à égalité avec des hommes et des intellectuels, allait devenir l’une des premières femmes élues députées, remportant un siège dans l’assemblée de l’État (dans la même année, le médecin Carlota Pereira de Queiroz [fr], qui était blanche, a été élu députée fédérale de l’Etat de São Paulo).

Antonieta savait que la marginalisation des femmes dans le monde politique“ n’était pas due à la nature”, mais elle savait que c’était le cas dans d’autres domaines aussi. Comme l’explique Flavia :

Antonieta a toujours été active politiquement. Après avoir obtenu son diplôme, elle a fait partie de la Ligue de l’enseignement, une organisation qui défendait les droits des enseignants de sexe féminin. J’ai découvert que, jusqu’au milieu des années 1930, dans les écoles publiques, il était interdit aux enseignantes de se marier ; il y avait une loi qui leur interdisait de le faire. La justification était que les enfants pouvaient poser des questions inappropriées sur la sexualité de leurs enseignants.

Une députée moderne

Antonieta avec un groupe de politiciens et d'intellectuels de son temps. Publié avec l'autorisation de Magnolia Produções / Traitement par Yannet Briggiler

Antonieta avec un groupe de politiciens et d’intellectuels de son temps. Publié avec l’autorisation de Magnolia Produções / Traitement par Yannet Briggiler

Antonieta a réussi en politique avec l’aide de Nereu Ramos [fr] du Parti libéral de Santa Catarina, qui allait devenir le 20e président du Brésil. La mère d’Antonieta avait travaillé dans la maison de son père, Vidal Ramos, homme politique lui aussi, et entretenait de bonnes relations avec la famille. Flávia explique :

Le parti, sentant que la société était en train de changer dans les années 1930, et voulant afficher une image de modernité, a vu une opportunité en Antonieta, déjà très respectée par l’élite en raison de son travail dans l’éducation. Certes, elle a dû affronter les préjugés en raison de sa couleur de peau et à cause de son sexe. Dans les années 1930, il y avait encore des discussions sur les prédispositions biologiques des femmes, qui les prétendaient incapables d’occuper des fonctions publiques. A cette époque, socialement on les acceptait seulement dans les fonctions liées à l’enseignement et à la vie familiale.

L’école créée par Antonieta a continué à fonctionner pendant près de 10 ans après sa mort. Et les débats qu’elle a introduits dans l’assemblée de l’Etat sont toujours pertinents. Pour Flávia Person, cela montre comment l’histoire oublie souvent les femmes, même quand elles en sont des protagonistes.

Le nom de la première députée noire survit d’autres manières encore. Dans l’Etat de Santa Catarina, un groupe d’enseignantes noires débattent de l’éducation, de l’égalité et de la politique publique sur une page Facebook intitulée “Autres Antonietas”. Cette année, le ministère de la promotion des politiques sociales pour l’égalité raciale du gouvernement fédéral a lancé le prix Antonieta de Barros pour distinguer de jeunes communicants noirs.

Quand on lui demande ce que penserait Antonieta du Brésil d’aujourd’hui, où les gouverneurs combattent les étudiants qui demandent plus d’écoles, où les femmes sont encore minoritaires dans la vie politique et voient leurs droits menacés au Congrès, mais aussi où le débat entre les sexes est en plein essor, Flávia répond :

C’est sûr qu’elle aurait elle aussi crié Fora Cunha [“Cunha, dehors”; Eduardo Cunha est le président de la Chambre des députés, la chambre basse du Congrès du Brésil]

Pour plus d’informations sur le documentaire “Antonieta”, consultez la page officielle du film (en portugais).

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Ce billet a été écrit en portugais par Fernanda Canofre traduit en anglais par Taisa Sganzerla et en français par moi pour globalvoices.org. Fernanda Canovre est une brésilienne diplômée en journalisme de l’Université de Passo Fundo et détient un Master en histoire de l’Université de Coimbra.

Taisa Sganzerla est rédactrice en chef de Global Voices. Elle s’intéresse principalement au Brésil, mais aussi à l’Asie du Sud-Est et à l’Europe.

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Diallo Telli,

« Les colons étaient plus africains que nous ». Partie I

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[box type= »shadow » ]Ce billet est la première partie d’un entretien, d’une durée initiale de trois heures, que Mme Kadidiatou Diallo Telli a accordé à Mme Pascale Barthélémy dans le cadre de sa thèse de doctorat publiée sous le titre Africaines et diplômées à l’époque coloniale (1918-1957), Rennes, PUR, 2010.

L’entretien en entier a été publié sur journals.openedition.org Mme Pascale Barthélémy est Maîtresse de conférences en histoire contemporaine, ENS de Lyon et auteure de plusieurs ouvrages sur les intellectuelles africaines. Vu sa longueur, je l’ai divisé en 3 parties. Celle-ci est la première partie. Les autres parties seront mises en ligne le 30 août et le 10 septembre 2020. [/box]

Lorsqu’elle nous reçoit à Conakry, en république de Guinée, ce 22 janvier 2002, Mme Kadidiatou Diallo prépare la commémoration de la « journée des pendus » au cours de laquelle, le 25 janvier 1971, de nombreuses personnes furent exécutées par pendaison à travers toute la Guinée, sur ordre du président de la République Ahmed Sékou Touré.

Mme Diallo Telli a déjà accordé de nombreux entretiens à des journalistes qui l’ont interrogée sur son époux, Boubacar Diallo Telli, une des plus célèbres personnalités de l’histoire politique contemporaine de l’Afrique. Ancien élève de l’École normale William Ponty, diplômé de l’École nationale de la France d’outre-mer, représentant de son pays aux Nations unies et ambassadeur aux États-Unis, premier secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine, où il officia pendant huit ans, de 1964 à 1972

À son retour en Guinée, ministre de la Justice, il fut arrêté en juillet 1976 et mourut au Camp Boiro, ancienne caserne militaire devenue prison politique, le 1er mars 1977.

Cependant, ce n’est pas – seulement – la femme de Diallo Telli que nous venons voir mais l’une des premières filles scolarisées de sa famille, née en 1928 dans un petit village du Fouta Djalon, devenue élève à l’École normale de jeunes filles de l’AOF avant d’abandonner son métier pour endosser le rôle d’une femme de diplomate.

A : Si vous le voulez bien, avant que l’on parle de vos années à l’École normale de Rufisque et de votre carrière, j’aimerais que vous m’expliquiez un peu d’où vous venez, quelles sont vos origines familiales et sociales et comment vous êtes allée à l’école.

B : Ah ! C’est une affaire très compliquée ça. Parce que je suis née à Sampiridji. C’est un petit village au nord de la Guinée. Mon père était un chef de village, administrativement responsable d’un certain nombre de villages, et à l’époque on commençait à ouvrir les écoles aux filles et son chef, le chef de canton, a décidé que l’on inscrive les filles à l’école, et que chaque chef de village devait envoyer une fille à l’école. Donc c’était pratiquement obligatoire, j’étais la seule qui… je suis l’aînée de ma famille – j’étais la seule qui avait 7 ou 9 ans à l’époque, mon père était bien obligé de me scolariser. Donc, on a été obligé de me confier à une famille au village où y’avait l’école, et j’ai commencé là, j’ai fait trois ans dans cette école-là, j’ai du déménager à Labé pour faire les trois autres années.

Et après ça, il y a eu le certificat d’études et j’ai réussi un concours, et je suis allée à l’École primaire supérieure ici. Vous avez peut-être vu Conakry un peu, c’est la petite école en face du château d’eau, on nous appelait d’ailleurs “les jeunes filles du château d’eau”. J’ai fait là deux ans et j’ai préparé l’École normale de Rufisque. J’ai réussi à l’examen et j’ai intégré en octobre 44.

A : Du côté de votre père donc c’était une famille de chefs, lui-même avait été à l’école ?

: Non non non, mon père n’est pas allé à l’école, ma mère non plus d’ailleurs.

A : Quel était le nom de votre père ?

B : Diallo Hamady Diari, élu chef à Samantan2. Ma mère a des origines très islamiques, de Daralabé, c’est dans Labé, à la frontière avec Pita. Du côté de sa mère, de la famille religieuse de Koumba, installée là-bas, et ça c’est vraiment une branche très religieuse, ils n’ont pratiquement pas, au début, mis leurs enfants à l’école, et là maintenant y’en a qui ont des hauts fonctionnaires mais au début ils avaient refusé d’envoyer leurs enfants à l’école. Maintenant ils ont des hauts fonctionnaires, enfin tout a changé, tout a changé.

A : Vous étiez l’aînée ?

: Je suis l’aînée ! Je suis l’aînée des enfants. Quand on a demandé des garçons, mon père n’en avait pas, on a pris des garçons des responsables du village, on les a mis à l’école, et maintenant quand on demande des filles j’avais déjà l’âge d’aller à l’école. On m’a inscrite surtout parce que le chef de canton en visite là m’avait vue, et il avait dit à mon père “c’est mon fils qui l’épousera” or son fils faisait l’école alors quand on a dit “les filles à l’école”, il a dit à mon père tout de suite “ah ! Ma bru doit aller à l’école puisque mon fils est là-bas”. Mais bien sûr ça n’a pas marché (rires). Parce que lui il a abandonné tôt et que moi je n’ai pas voulu abandonner tôt.

A : Et vous vous souvenez de l’effet que ça vous a fait d’aller à l’école ? Est-ce que vous étiez inquiète, contente, parce que vous n’avez pas choisi malgré tout ?

: D’abord j’étais très jeune et j’ai souffert du fait que l’école se trouvait à 30 kilomètres de chez moi et que par conséquent donc il fallait partir et que j’abandonnais tous les miens et j’allais dans une famille que je ne connaissais pas auparavant. Donc j’ai eu cette rupture familiale, mais apparemment ça ne m’a pas laissé de traumatisme.

Je me suis entendue avec la dame chez qui j’étais là-bas, et puis à l’école, ça a cliqué tout de suite, donc vraiment je n’en ai pas souffert. Bon, quand je suis venue à Labé c’était plus difficile parce que je faisais encore 60 kilomètres de plus et là je suis tombée dans une famille très très très gentille mais malgré tout, là j’ai senti l’exil vraiment ! J’ai fait là trois années et chaque fois qu’il y avait même un long week-end, je retournais, je revenais chez mes parents, ça me faisait 80 kilomètres à pieds mais je préférais venir faire deux, trois jours à la maison (rires).

A : Et votre maman, j’imagine que vues ses origines elle ne voyait pas d’un très bon œil peut-être que vous soyez scolarisée ?

B : On lui a imposé ! Elle ne voulait pas, on lui a imposé.

A : Et votre père avait d’autres épouses ?

: Il avait quatre autres, quatre autres.

A : Et est-ce que vous savez, est-ce que tous les enfants ont été scolarisés ?

: J’ai fait un gros effort, plus de la moitié sont allés à l’école. D’abord chez ma mère j’ai mis tout le monde à l’école parce que j’ai réussi à convaincre ma mère, à un certain moment quand la dernière partait, elle m’a dit “maintenant je reste ici, comme une femme qui n’a jamais eu d’enfant”.

Je suis allée chercher une petite cousine chez ses frères, je suis venue la prendre, je suis venue la chercher et je suis partie avec et je l’ai donnée à ma maman.

A : D’accord. Et vous êtes combien d’enfants de même père, même mère ?

B : De même mère nous avons été huit mais y’a que trois qui sont vivants encore.

A : D’accord. Et donc les huit de votre mère sont allés à l’école ?

B : De même maman, non, y’en a quatre qui sont morts très jeunes mais les quatre autres sont allés à l’école. J’ai ma sœur qui vient après moi, qui vient de prendre sa retraite, elle travaille au PNUD et l’autre sœur est mariée à Montréal, elle a un jardin d’enfants dans la ville de Montréal, qu’elle gère encore. Et mon frère qu’on a perdu il y a une dizaine d’années était allé à l’école un tout petit peu, il s’est consacré à l’agriculture, il nous a laissé onze enfants que nous avons encore (rires). Ma sœur aussi, ma sœur a une maîtrise en lettres anglaises, qui est à Montréal.

A : Donc vous avez ouvert la voie en quelque sorte ?

B : J’ai ouvert la voie, même mes demi-frères et demi-sœurs j’ai mis, tous ceux que j’ai pu mettre à l’école je les ai mis à l’école. Y’en a beaucoup qui ont réussi à s’en tirer. Mais vous savez que, ce qui arrive c’est que moi mon père m’a toujours encouragée à rester à l’école, ma mère n’a jamais fait pression sur moi pour que je sorte, mais l’entourage, leurs frères, leurs sœurs, chaque fois que je viens en vacances, ils ont l’impression que je suis rentrée définitivement et puis alors quand on commence à préparer le départ, bon je fais quelques provisions, ceci et cela, alors on venait voir mon père “tu vas la laisser partir encore cette fois-ci, toutes ses camarades sont mariées, y’en a qui ont des enfants, tu vas la laisser partir encore !”

Alors, c’était très difficile pour mon père et ma mère de leur faire comprendre qu’ils étaient d’accord pour que je parte, alors ils disaient toujours “ah vous savez, les enfants de maintenant, ils n’écoutent pas ce qu’on leur dit” (rires). Alors quand je venais lui dire au revoir maintenant, la dernière conversation avant que je parte, il me dit “tu as vu ton cousin untel est avec toi là-bas, ton cousin untel est avec toi là-bas, ton cousin untel est avec toi là-bas”, c’est une compétition, nous allons voir qui va l’emporter et je partais tranquille (rires). Je partais tranquille, ils n’ont jamais fait pression sur moi pour que j’abandonne.

A : Et j’imagine qu’il y avait des prétendants qui faisaient pression aussi ?

B : Oh oui, y’a des prétendants bien sûr, y’a des prétendants. Il y a eu une bataille terrible pour me marier parce que vous savez en Afrique, plus la fille s’en va, plus un certain nombre de personnes se disent “elle est perdue pour moi”, “elle va viser plus haut” donc y’a des freins, des freins énormes : des cousins, des voisins, quelquefois même des enseignants, qui cherchent à vous bloquer à un certain moment parce qu’ils se disent “elle va m’échapper, ou elle va échapper à mon frère” alors ils cherchent à vous bloquer.

A : Et au moment où vous étiez à l’EPS alors, qui est-ce qui a décidé de vous faire présenter plutôt le concours de l’École normale plutôt que le concours de l’École de médecine ?

B : Ça a été pour moi une option, la médecine ça me faisait un peu peur, le sang, ça me faisait un peu peur et puis l’atmosphère du collège je la préférais à l’atmosphère de l’hôpital, donc j’ai pas hésité du tout, j’ai choisi l’École normale.

A : Et est-ce que pendant votre enfance et votre adolescence vous aviez eu autour de vous des exemples d’institutrices qui étaient déjà revenues de Rufisque ou bien de sages-femmes, des personnes qui auraient déterminé un peu votre vocation?

B : Vous savez, quand je suis arrivée à l’EPS ici, les premières promotions des élèves de Rufisque venaient de sortir, donc à l’EPS j’ai eu comme professeur d’éducation physique Kadé Sissoko3. C’était elle notre première surveillante à l’EPS et puis notre professeur d’éducation physique. Ensuite j’ai eu Mme Sultan4 également comme professeur d’éducation physique, elle était toute jeune, elle venait de sortir de l’École, aucune n’était mariée encore. Bon, elles nous parlaient beaucoup de Rufisque. Bon, les sages-femmes on n’avait pas beaucoup de contacts avec elles mais elles, les institutrices, elles nous ont encouragées, elles nous ont vanté l’École normale de Rufisque, la ville même, donc c’était un peu un appât.

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Kadidiatou Diallo Telli

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Droits de l'Homme

Un tribunal brésilien décide de maintenir à Rio de Janeiro l’enquête sur la mort de Marielle Franco

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“Aujourd’hui, nous avons remporté une victoire importante”, déclare Anielle Franco. Le 27 mai, la Cour suprême de justice (STJ) du Brésil a rejeté la demande de fédéralisation de l’enquête sur le meurtre de sa soeur, Marielle Franco, conseillère municipale morte assassinée à Rio de Janeiro avec son chauffeur, Anderson Gomes, en mars 2018.

Malgré l’arrestation des tueurs, les commanditaires du meurtre n’ont toujours pas été identifiés. “Après tant de morts, enfin une victoire”, poursuit-elle.

VICTOIRE ! Par 5 voix à zéro le STJ a rejeté la fédéralisation de l’affaire Marielle et Anderson ! Plus de 150 000 personnes et plus de 200 organismes de la société civile ont signé contre la fédéralisation, et nous avons inondé les réseaux sociaux avec le hashtag #FederalizaçãoNão. Tous nos remerciements pour votre soutien !

Marielle [fr] était conseillère municipale à Rio de Janeiro pour le Parti socialisme et liberté (PSOL). Elle était noire, bissexuelle, mère et issue des favelas. Elle était également présidente de la Commission de la femme au sein du conseil municipal. La voiture qui la ramenait chez elle la nuit du meurtre a été criblée de 13 balles.

Lire également: De l’importance d’avoir une militante afro-féministe au gouvernement du Costa Rica

Fédéraliser l’opération équivaudrait à retirer la responsabilité de l’enquête à la police civile et au Ministère public d’un état, en l’occurrence celui de Rio de Janeiro, pour la confier à une structure fédérale, en l’occurence la police fédérale et le Ministère public fédéral.

Ce qui aurait permis au président Jair Bolsonaro, dont la famille a des liens avec les suspects du meurtre, d’interférer dans l’affaire.

La demande de fédéralisation avait été déposée en 2019 par le bureau du Procureur général de la République (PGR). Une des dernières missions de la procureure générale de l’époque, Raquel Dodge, qui, au vu des lenteurs des investigations, alléguait un risque de contamination en laissant l’enquête sur place et un manque de résultats quant aux commanditaires de l’assassinat.

La famille s’est immédiatement opposée à cette mesure dans une lettre envoyée au STJ dans laquelle elle déclare:

De nombreuses raisons factuelles et juridiques nous amènent à penser que la fédéralisation de l’affaire n’est pas la voie que les institutions judiciaires doivent suivre pour établir la responsabilité de tous ceux qui sont impliqués dans ce crime barbare qui a ôté la vie à nos proches. (…) Contrairement à ce que le bureau du procureur général a déclaré, la fédéralisation de l’affaire ouvre indubitablement la voie à l’impunité des véritables responsables des meurtres.

Sur le site web de la campagne, un texte explique que la décision retire l’affaire à la police fédérale et que “maintenant il y a moins de risques d’ingérence directe du président [Jair Bolsonaro]”.

Nous espérons que les choses vont enfin évoluer. Nous espérons ne pas avoir à attendre encore deux ans pour savoir qui a fait tuer ma mère. Et qui sait ? Peut-être qu’un jour cette affaire sera résolue.

Le jugement

Dans son jugement, Laurita Vaz, la rapporteuse dans l’affaire, a déclaré que la gravité de l’affaire est “incontestable” mais “a signalé un épisode qui dessert la demande de fédéralisation  de l’affaire”. D’après elle, le lendemain des meurtres, le PGR a créé un groupe de travail constitué de cinq procureurs de la République chargés de surveiller l’avancement des recherches à Rio.

Il est indéniable que l’affaire a révolté non seulement le pays tout entier, mais aussi la communauté internationale, à la fois en raison de la brutalité des homicides et du symbolisme de cet acte criminel. Un attentat contre la vie d’une parlementaire, élue par un vote significatif, qui se consacrait à la défense des groupes sociaux les plus défavorisés, et qui s’opposait clairement dans ses discours au crime organisé à Rio de Janeiro.

Les autres juges ayant voté comme Vaz, la non-fédéralisation a été rejetée à l’unanimité. L’Institut Marielle Franco, créé par sa famille, avait lancé une campagne “Federalização Não!” (Non à la fédéralisation”) pour recueillir des signatures et faire pression sur la décision. Plus de 150 000 personnes et 200 organisations de la société civile ont transmis leur pétition aux juges. Pour Anielle, la présidente de l’institut qui s’est entretenue avec Global Voices via WhatsApp, cette décision est une victoire :

C’est une victoire non seulement pour la famille, mais aussi pour les 154 000 camarades qui ont participé activement à cette mobilisation de la société civile contre la fédéralisation. (…) Ce vote a été unanime et important au milieu d’un tel chaos, de tant d’interférences et de tant de douleur.

Une enquête sur l’enquête

En 2018, les investigations ont peu progressé. De mars à août, la police de Rio a découvert qu’il existait des liens entre les assassins et un groupe de miliciens — qui agissent comme des organisations paramilitaires à Rio de Janeiro — connu sous le nom de “bureau du crime”.

En Janvier 2019, après une opération du Ministère public il a été annoncé que le fils du président, le sénateur Flávio Bolsonaro, avait employé dans son bureau la mère et la femme d’un des chefs du groupe, l’ex-policier Adriano da Nóbrega.

En mars, Ronnie Lessa et Élcio Vieira de Queiroz, deux autres membres de l’organisation, sont arrêtés pour les meurtres. D’après la police, Lessa avait tiré sur Marielle et l’ex-militaire Queiroz conduisait la voiture qui poursuivait celle de la conseillère. On ne sait toujours pas qui a commandité le crime.

À peine étaient-ils emprisonnés, la police fédérale évoquait des possibilités de fraudes dans l’instruction de l’affaire et tentait d’en gêner le déroulement. Ronnie Lessa habitait la même résidence que le président Jair Bolsonaro, dans un quartier chic de Rio. Un portier a confié à la police que Élcio Queiroz avait été autorisé à entrer dans l’immeuble, quelques heures avant les meurtres, par quelqu’un qui se trouvait dans la maison de Jair Bolsonaro, alors député fédéral. Quelques jours plus tard, il s’est rétracté devant la police fédérale, et a déclaré s’être trompé de numéro de maison.

Bolsonaro est allé jusqu’à accuser le gouverneur de Rio de Janeiro, Wilson Witzel, de manipuler l’instruction du meurtre de Marielle pour tenter de ruiner sa réputation. Witzel a nié ces accusations et a déclaré qu’il poursuivrait Bolsonaro.

Les suites

Avant le jugement du STJ, Bolsonaro avait déclaré, dans un échange de SMS avec Sergio Moro, à l’époque ministre de la Justice, qu’il souhaitait renforcer la mainmise sur la police fédérale de Rio de Janeiro. Lors d’une réunion filmée avec ses ministres le 22 avril, il déclare :

J’ai bien essayé d’envoyer officiellement nos gars de la sécurité à Rio de Janeiro. Mais je n’y suis pas parvenu ! Ça suffit. Je ne vais pas attendre que ma famille, ou mes amis [sic], se fassent niquer parce que je ne peux pas changer un petit agent de sécurité de rien du tout d’une structure qui nous appartient. On va les remplacer ! Si on ne peut pas les remplacer, on remplace leur chef ! On ne peut pas remplacer leur chef ? On change de ministre ! Point à la ligne !

Moro a démissionné du gouvernement peu après et a remis ces échanges à la Cour suprême de justice pour qu’elle enquête sur les crimes supposés du président. Il s’était opposé à la démission du chef de la police fédérale, Maurício Valeixo, décidée par Bolsonaro.

C’est Alexandre Ramagem qui avait été choisi par le président pour diriger la police fédérale, mais sa nomination a été rejetée par le STF. Le ministre Alexandre de Moraes a compris que Ramagem était proche de la famille du président — Des photos de lui avec les enfants de Bolsonaro au Nouvel An ont été publiées sur les réseaux sociaux. Bolsonaro a alors proposé le nom de Rolando Alexandre de Souza, un proche de Ramagem.

L’une de ses premières décisions a été le remplacement du chef de la police fédérale de Rio. Quant à la fédéralisation de l’affaire Marielle, le bureau du procureur général de la République a encore la possibilité de faire appel auprès du Tribunal suprême fédéral, la plus haute instance de justice au Brésil.

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Ce billet de Giovana Fleck a été écrit en portugais et traduit en français par Annick Battesti pour le réseau globalvoices.org qui l’a publié le 25 juin.

 

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Abdoulaye Bah konakryexpress

Je concentre mes articles surtout sur les violations des droits humains sous le régime de Sékou Touré, le Camp Boiro et les autres camps de concentration qu’il avait semés dans tout le pays en publiant des extraits et des témoignages des nombreux ouvrages qui ont été écrits par d’anciennes victimes qui ont survécu aux tortures.

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