Été 1945: Sékou Touré devient le secrétaire général adjoint du Front National

Oui, oui, Sékou Touré a bien été le vice-président du Front National! Mais il s’agit d’un autre FN. En 1941, avant la fin de la deuxième guerre mondiale, le parti communiste français a réussi à créer un mouvement « patriotique et civique » pour la « renaissance » française. Cette organisation cherchera à s’implanter dans les colonies, sous l’impulsion de jeunes enseignants métropolitains. Elle avait comme nom Front National de lutte pour la libération et l’indépendance de la France. 

L’ambassadeur, André Levin nous décrit les circonstances qui ont porté Sékou Touré à assumer les fonctions de secrétaire général de petit mouvement.

Dans les premiers jours de 1945, Sékou Touré s’inscrit à un petit mouvement politique, l’Union Patriotique, affiliée à une organisation métropolitaine placée sous le signe de la renaissance française issue de la Résistance, mais en fait proche du Parti communiste français qui la noyaute rapidement: c’est le Front national 85, créé en France le 30 janvier 1945, avant même la fin de la guerre.

Présidée par Frédéric Joliot-Curie, cette formation s’implante Outre-mer avec le concours de jeunes Français progressistes ; la section guinéenne est fondée quelques semaine après. Sékou milite au Front national avec toute l’ardeur de la jeunesse, en compagnie de quelques “évolués” guinéens (Abdourahmane Diallo, dit “l’homme à la pipe” ou encore le “pharmacien africain”, les instituteurs Nabi Youla 86 et Tibou TounkaraSaïfoulaye Diallo 87), de Madeira Keita (originaire du Soudan français, l’actuel Mali, devenu préparateur à l’IFAN) 88 et de quelques Français aux idées avancées, parmi lesquels Gabriel Féral, chef de cabinet du gouverneur 89.

L’anthropologue Georges Balandier, qui vient régulièrement depuis Dakar pour monter le centre guinéen de l’Institut Français d’Afrique Noire (IFAN) avant de s’installer pour quelque temps à Conakry, assiste parfois aux réunions, sans toutefois faire allégeance à la doctrine.

A la fin de l’été 1945, au sein d’un bureau composé essentiellement d’Européens, Sékou devient le secrétaire général adjoint du Front National. II prend la parole aux réunions du Front à Conakry et en banlieue. Le 13 octobre, à Kindia, il expose aux militants un programme qui inclut une série de revendications politiques et syndicales, demande que les Africains de rang modeste ne soient plus tutoyés, que les communes mixtes soient transformées en communes de plein exercice, que la justice soit unifiée pour les blancs et les noirs ; il consacre un développement prémonitoire aux soldats et anciens combattants africains, qui “sont égaux aux militaires français devant les balles ennemies, égaux à eux dans les prisons allemandes, mais sont mal habillés, mal nourris et mal logés. Quand ils sont mis à la retraite, ils perçoivent une pension moindre que celle des Français qui avaient même grade.” 91

II prend la parole aux réunions du Front à Conakry et en banlieue. Le 13 octobre, à Kindia, il expose aux militants un programme qui inclut une série de revendications politiques et syndicales, demande que les Africains de rang modeste ne soient plus tutoyés, que les communes mixtes soient transformées en communes de plein exercice, que la justice soit unifiée pour les blancs et les noirs ; il consacre un développement prémonitoire aux soldats et anciens combattants africains, qui “sont égaux aux militaires français devant les balles ennemies, égaux à eux dans les prisons allemandes, mais sont mal habillés, mal nourris et mal logés. Quand ils sont mis à la retraite, ils perçoivent une pension moindre que celle des Français qui avaient même grade.” 91

Les amis de Sékou songent même à le présenter, pour le deuxième collège — celui des Africains — lors des premières élections législatives de l’après-guerre, dont le 1er tour se tient le 21 octobre 1945 et le 2ème le 4 novembre. Il y a en effet deux collèges, le 1er (celui des “citoyens”, c’est-àdire des Français et assimilés) compte en Guinée 1.944 inscrits et le 2ème (celui des “non citoyens”, c’est-à-dire les Africains) 16.233 inscrits 92Jean-Baptiste François Ferracci 93, un commerçant local, délégué de la Guinée au Conseil supérieur des Colonies, est investi comme candidat de la SFIO et du Front National au 1er collège ; en dehors de lui, il y a huit candidats. Mais des dissensions internes font échec aux ambitions du jeune Sékou Touré : finalement, le Front National ne présente aucun candidat au deuxième collège, alors que les autres partis et associations ethniques en présentent quinze 94Yacine Diallo est élu au titre du 2ème collège, le général de la Résistance Maurice Chevance-Bertin (sous son nom réel de Maurice Emile Chevance) au titre du 1er collège, l’un et l’autre au deuxième tour 95.

Déçu, Sékou Touré quitte rapidement le Front National pour participer peu après à la fondation de l’Union Mandingue, où ses espoirs électoraux, nous le verrons, ne seront pas non plus couronnés de succès.

De violents incidents éclatent à Conakry le 16 octobre, avant même le scrutin, car les bulletins des “non citoyens” ont été “oubliés” dans 16.000 enveloppes. Des civils et des policiers européens sont molestés ; le lendemain, l’usine électrique de la capitale est attaquée et des pillages se produisent. La troupe ouvre le feu pour maintenir l’ordre, et, en dépit des sommations, on compte cinq morts — tous africains —, dont deux enfants, et de nombreux blessés.

A la même époque, Sékou Touré adhère aussi à l’éphémère émanation organisée du Groupe d’Etudes Communistes de Conakry, le Parti Progressiste Africain de Guinée (PPAG), fondé le 21 mars 1946 par le sénateur Fodé Mamoudou Touré, écarté et remplacé quelques mois plus tard (le 8 octobre 1946) par Madeira Keita. Le PPAG fut dissous en 1947, après une année environ d’existence, peu après la naissance du RDA, dont, selon le gouverneur Roland Pré, il avait été le “banc d’essai”. Sékou aida occasionnellement à la fabrication du journal du PPAG L’Emancipation africaine.

Même s’il ne fut officiellement agréé que le 26 avril 1946, une semaine à peine après le PPAG (20 avril 1946), le Groupe d’Etudes Communistes (GEC) de Conakry fut créé avant même la fin de la guerre, à l’instar de ceux qui existaient déjà depuis 1943 dans plusieurs autres colonies 96. Ces GEC seront à partir de l’automne 1945 coordonnés par Raymond Barbé, chargé des questions coloniales au Parti communiste français 97.

C’est sans doute par l’intermédiaire des GEC que les sympathisants communistes français, alors relativement nombreux parmi les jeunes administrateurs frais émoulus de l’Ecole Nationale de la France d’Outre-mer, ont eu l’influence la plus grande — et la plus efficace — sur le plan de la formation des futurs leaders africains. Le GEC recrute ses adhérents surtout parmi les cadres et les syndicalistes dont certains sont séduits par le marxisme, d’autres simplement désireux de se perfectionner tout en prenant d’utiles leçons d’organisation.

Les GEC fonctionnent suivant un réseau de cellules ou de sections réunissant un petit nombre de participants ; il y eut jusqu’à 44 Groupes au total, dont quatre en Guinée : deux à Conakry (les sections Gabriel Péri et Pierre Sémard), un à Mamou et un à Kankan.

C’est en assistant régulièrement pendant plusieurs années aux réunions du GEC de Conakry (elles ont lieu les 5 et 20 de chaque mois) que le jeune Sékou Touré accède pour la première fois à la littérature marxiste, que la librairie du Parti communiste français fournissait en abondance à la bibliothèque. Il se familiarise avec cette doctrine, sans d’ailleurs la faire totalement sienne : parmi les ouvrages fondamentaux qu’il lit et relit avec intérêt, L’Etat et la Révolution de Lénine l’a fasciné, comme il le dit lui-même.

Les “leçons” et discussions du GEC portent sur le communisme, l’économie politique, la lutte anti-coloniale, le travail forcé et les problèmes sociaux ; on y étudie les textes de Lénine, de Marx, d’Engels, de Jdanov, les discours de Maurice Thorez, de Jacques Duclos et de Jeannette Vermeersch. Ces réunions sont animées par de jeunes communistes français, qui complètent leur enseignement par des travaux pratiques sur la manière de ronéoter des tracts, par exemple.

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Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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