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Gouvernance

Le Président Rohani à Rome, cachez ces statues nues qu’il ne saurait voir

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Ce billet a été écrit par Marisa Petricca avec la collaboration d’Abdoulaye Bah pour globalvoices.org

L’accord sur le nucléaire à peine signé, le 14 juillet 2015 à Vienne entre l’Iran et les pays du groupe dit “5 + 1″, avec la fin annoncée de l’embargo contre la République islamique, les visites d’industriels et de représentants politiques occidentaux en quête de contrats ont commencé à Téhéran.

Le Président iranien Hassan Rohani a à son tour visité des pays européens, accompagné de six ministres et de 120 hommes d’affaires de différents secteurs économiques. La première étape de sa tournée s’est soldée à Rome par une rafale de contrats d’une valeur de plus de 17 milliards d’euros dans tous les domaines.

Cette visite officielle à Rome devrait renforcer les relations entre l’Italie et l’Iran, après la fin des sanctions. Par une forme de “respect” plutôt contestable, plusieurs statues de nus logées dans les Musées du Capitole ont été cachées derrière des panneaux blancs, “afin de ne pas heurter la sensibilité du président iranien”, comme l’a expliqué l’agence italienne d’information Ansa. Un choix que les Italiens jugent irrespectueux envers leur culture, et la fierté légitime qu’ils en ont.

Prima e dopo. Foto via femaleworld.it

avant et après. Photo via femaleworld.it

Le fait a été jugé d’emblée comme bizarre, même si les raisons invoquées n’ont pas manqué pour ce geste : « Les recouvrir aurait été décidé comme une forme de respect pour la culture et la sensibilité iraniennes. Tant et si bien que, pendant les cérémonies institutionnelles, il n’a même pas été servi de vin. Et en fait c’est la première [visite] en Europe à la suite du retour de Téhéran dans le concert international, qui voit l’Iran jouer un rôle de protagoniste dans de nombreux dossiers, grâce à l’accord sur la question nucléaire que M. Rohani qualifie lui-même de ” miracle politique”. 

Une visite, cependant, qui ne manque pas de provoquer la controverse pour l’accueil donné au chef d’un Etat qui occupe les premières places sur la liste noire des droits de l’homme. “Même dans les domaines où nos différences sont le plus prononcées, comme les droits de l’homme, nous avons démontré la capacité de parler et de discuter”, assure le Premier ministre Matteo Renzi. Le directeur général d’Amnesty International Italie, Gianni Rufini, avait invité M. Renzi à soulever des inquiétudes, notamment sur l’utilisation massive de la peine de mort en Iran, citant les milliers de condamnations à mort appliquées rien qu’en 2015. »

L’utilisateur de Facebook Giuliano Pascali est indigné et publie une image connotée :

https://i0.wp.com/www.flyy.it/amore.jpg

Amore e Psiche con tricolore italiano—immagine concessa da Giovanni Pascali via Facebook: Esprits libres ! Publions toutes les statues maltraitées : “Amour et Psyché” peintes aux couleurs du drapeau italien, “par hasard” les mêmes que celui de l’Iran. Contre ces psychotiques, que l’Amour gagne!

Malgré la controverse entourant la couverture des statues, la visite a tout de même été positive pour les relations culturelles entre les deux pays : « Les Présidents Rohani et Mattarella se sont entendus sur la nécessité de renforcer rapidement la coopération culturelle et académique entre les deux pays. Comme confirmation de l’intérêt de l’Iran pour l’Italie, rappelons que la foire du livre de Téhéran de 2017 sera consacrée à l’Italie. Le président iranien a finalement confirmé que son pays soutiendra la candidature [de l’Italie] à un siège de membre non permanent à l’ONU. »

Mais le problème des droits de l’homme reste entier en Iran. Le célèbre écrivain Roberto Savianoa pesté sur Facebook  contre le langage utilisé par les politiciens italiens  pour présenter M. Rouhani, trop simpliste et qui n’aborde pas la question de la démocratie en Iran, trop souvent ignorée : « La personne que vous voyez sur cette photo, à côté du Premier ministre Matteo Renzi, est Hassan Rohani, Président de la République islamique d’Iran. Au cours des réunions hier avec le Président de la République Sergio Mattarella et le Premier ministre Matteo Renzi, il n’y a eu aucune mention de l’absence de démocratie en Iran bien que M. Rohani ait été présenté comme un président modéré et réformiste, alors qu’en Iran chaque jour trois personnes sont condamnées à mort.

Après la réunion, M. Renzi a déclaré : “Même dans les domaines où sont le plus marquées les distances entre nous, comme les droits de l’homme, nous avons démontré la capacité de parler et de discuter.”
Pourtant, il n’a pas été question du tout des exécutions, des pendaisons, des tortures, de la discrimination contre les femmes ainsi que de la persécution contre les homosexuels et les journalistes. Il est inacceptable que les dirigeants de notre pays parlent légèrement de “distance” sur les droits de l’homme : le dialogue, c’est bien voire nécessaire, mais sans la censure, sans la peur d’offenser les sensibilités d’un chef d’Etat, qui utilise la peur comme arme principale”. »

Les utilisateurs de Twitter outrés ont été très nombreux à commenter l’incident, et le hashtag

@AngelaSorice #statuecoperte a monté au top des tendances : Rohani à Rome : les statues de nus des musées du Capitole couvertes. Honteux de cacher notre culture, jusqu’où irons-nous ?

@charliecarlastatues couvertes, ridicule international. Mais Renzi fait la “grosse voix” avec l’Europe ? mais faites-moi le plaisir

@eddyleemasonIls sont fous … c’est comme si les Etats-Unis couvraient la statue de la Liberté pour la visite des Iraniens

Il y a seulement sept mois à Turin, les affiches d’une exposition de la peintre Tamara de Lempicka avaient été obscurcies, parce que l’exposition était trop proche de l’endroit où est gardé le Saint Suaire que le Pape devait visiter.

La controverse sur les statues couvertes a conduit à la création de nombreux mèmes et gif drôles sur Twitter, comme ceux-ci :

@GiurnalMusées, c’est la psychose

@missanabeemTout à fait ça !

Même la presse internationale a souligné le ridicule dont s’est couvert une énième fois le “beau pays” en citant Sgarbi : Vittorio Sgarbi, critique d’art et personnalité de de la télévision, a déclaré seules des “chèvres ignorantes” ont décidé de cacher les statues.
“Je ne pense pas que le Président Rohani aurait été surpris de trouver des statues nues à Rome”

Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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Gouvernance

Sékou Touré, Félix Houphouët-Boigny et Léopold Sédar Senghor, le difficile ménage à trois

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Ce billet est de feu Sennen Andriamirado qui fut journaliste, grand reporter et un des quatre rédacteurs en chef délégués de l’hebdomadaire « Jeune Afrique ». Si c’est cet hebdomadaire qui l’a fait connaitre grace à ses reportages et articles d’opinion, il a du le quitter en 1993, après 18 ans et se lance dans la communication.  Il a parcouru tout le continent et a écrit une douzaine de livres sur plusieurs pays africains, avec son épouse Virginie, dont les plus connus sont le : Sankara le Rebelle et Il s‘appelait Sankara.

Il est mort le 15 juillet 1997

Ce qui suit est la contribution de Sennen Andriamirado à l’oeuvre collective intitulé: Sékou Touré:Ce qu’il fut. Ce qu’il a fait. Ce qu’il faut défaire, paru en 1985, soit un an après la mort du tyran sanguinaire.

 

Tumultueuses, les relations entre les chefs historiques de l’Afrique de l’Ouest ! Compagnons de route, le doyen ivoirien et son lieutenant guinéen s’opposent au même rival sénégalais. Puis le Guinéen tourne le dos à ses deux aînés. La guerre des ondes frise la vulgarité.

Conakry souffle le froid et le chaud à l’égard d’Abidjan et de Dakar.

« Le petit diable d’Houphouët a retourné la foule ! ». Le gouverneur Louveau (du Soudan occidental, futur Mali) n’en croyait ni ses yeux ni ses oreilles. Félix Houphouët-Boigny venait effectivement de gagner à sa cause la foule de Bamako pourtant acquise à son rival du jour, le Soudanais Fily Dabo Sissoko, pourfendeur de « la détestable politique d’Houphouët ». L’Ivoirien était déjà suspect de vouloir apparenter aux communistes français un parti africain qui n’était pas encore né : le Rassemblement démocratique africain (RDA). C’était le 17 octobre 1946.

Le lendemain, le « petit diable d’Houphouët » réitérait son coup. Convoquée à l’initiative de l’ensemble des députés africains — mais boudée par plusieurs d’entre eux — la réunion de l’intergroupe parlementaire approuvait le manifeste qui devait créer le RDA. Derrière Félix Houphouët-Boigny, ce jour-là, peu de militants chevronnés. On ne remarquait pas encore, à ses côtés, la présence d’un « grand diable »: Sékou Touré, jeune syndicaliste guinéen de vingt-quatre ans dont la première sortie avait été sa participation au congrès de la CGT (Confédération générale du travail) à Paris, en avril 1946.

Sékou Touré n’était encore rien politiquement. Sa présence aux côtés d’Houphouët, lors du congrès de Bamako, allait lui donner un nom. L’obscur syndicaliste apposera sa signature, au bas du manifeste appelant au regroupement des Africains, à côté de celles, déjà prestigieuses de parlementaires comme Lamine Guèye (député du Sénégal-Mauritanie), Félix Houphouët-Boigny (Côte-d’Ivoire), Yacine Diallo (Guinée), Félix Tchicaya (Gabon-Moyen-Congo), Fily Dabo Sissoko (Soudan-Niger), Léopold Sédar Senghor (Sénégal) et Emile Ederlin Zinsou (futur député du Dahomey qui deviendra Bénin).

Sekou Toure, Houphouet, Doudou Gueye (1957) - Lamine Gueye, Sekou Toure et Senghor (1963)
Congrès du RDA de 1957 à Bamako (ci-dessus : Sékou Touré,
Houphouët-Boigny, Doudou Guèye) ; signature à Dakar en 1963
d’un communiqué commun (avec Senghor). Déjà le coeur n’y
était plus …

Les augustes pères de l’Afrique moderne employaient encore le même vocabulaire. « Pour la libération de l’Afrique d’une tutelle odieuse, l’impérialisme », leur manifeste préconisait un vaste rassemblement relayé localement par des sections territoriales. Le 14 juin 1947 — et non le 14 mai, date retenue officiellement parce que Sékou Touré s’était trompé de mois dans un de ses discours ultérieurs —, le Parti démocratique de Guinée (PDG) voyait le jour à Conakry comme section guinéenne du Rassemblement démocratique africain. Le parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), créé avant le RDA, en devint la section ivoirienne. Bien que fragile ailleurs, au Sénégal en particulier, le mouvement dont les élus sont apparentés aux groupes parlementaires communistes dans les assemblées « métropolitaines », fut très vite suspect de subversion voire de rébellion, dans les « territoires d’outre-mer ». Houphouët, président du comité interterritorial de coordination du RDA, a acquis du poids dans l’équilibre parlementaire. Sékou Touré est élu, en 1948, secrétaire général de l’Union territoriale (Guinée) de la CGT, puis, en 1950, secrétaire général du Comité de coordination des syndicats CGT pour l’AOF (Afrique occidentale française) et le Togo. Communistes et CGT derrière la RDA ! Il n’en faut pas davantage pour que l’on voit la main de Moscou derrière toutes les revendications syndicales ou politiques en Afrique de l’Ouest.

Début 1950 — au lendemain de troubles sanglants en Côte d’Ivoire le PDCI-RDA est proscrit sur tout le territoire ivoirien. Parlementaire accusé de rébellion, Houphouët échappe de peu à l’arrestation. Mi-août 1950, il rencontre à Paris le chef du gouvernement, René Pleven. Dans l’antichambre, l’attend un de ses lieutenants, venu l’accompagner : Sékou Touré. Ce dernier sera absent des négociations entre le « patron du RDA » et le ministre de la France d’Outre-Mer, François Mitterrand. Mais il en acceptera, fidèle adjoint, le résultat : le 17 octobre 1950, le RDA se dissocie du groupe parlementaire communiste. La première déception viendra trois ans plus tard. Le 27 juin 1954, le candidat Sékou Touré est battu par Barry Diawadou du BAG (Bloc africain de Guinée), élu député en remplacement de Yacine Diallo, décédé. Il pense avoir été sacrifié au profit d’un candidat soutenu par la métropole. Pour peu de temps en vérité, puisque le 2 janvier 1956, lors de nouvelles élections, il obtient enfin le poste de député de la Guinée.

Le RDA a alors le vent en poupe, Félix Houphouët-Boigny est ministre délégué au sein du gouvernement de Guy Mollet. Sékou Touré a créé la CGTA (Confédération générale des travailleurs pour l’Afrique), indépendante de la CGT française. Lors du congrès interterritorial du RDA à Bamako (25-30 septembre 1957), il en devient le vice-président. C’est sa consécration en tant que lieutenant d’Houphouët.

Le 1er juin 1958, arrivé au pouvoir moins de trois semaines auparavant, Charles de Gaulle est président du Conseil. Dans son équipe : Félix Houphouët-Boigny est ministre d’Etat. Le général ne veut pas traîner. Il prépare une nouvelle constitution qui devra être adoptée par référendum dans tous les territoires de l’ancien « empire français ». La classe politique africaine s’agite. L’indépendance est à l’ordre du jour. Fin juillet 1958 (25-27) à Cotonou, se tient un congrès du Parti du regroupement africain (PRA) auquel participent les rivaux modérés ou radicaux du RDA. Les Sénégalais Léopold Sédar Senghor et Abdoulaye Ly, les Soudanais Fily Dabo Sissoko et Hammadoun Dicko et, surtout, le Nigérien Djibo Bakary. Ce dernier, ancien « gauchiste » du RDA — dont il n’a pas accepté le désapparentement d’avec les communistes français —, réclame « l’indépendance immédiate des peuples d’Afrique ». Plus nuancé, Senghor propose une « révision quinquennale » des rapports franco-africains (jusqu’à l’indépendance) et préconise dans l’immédiat une association entre la France et les trois ensembles africains : l’AOF et l’AEF, constituées en deux fédérations territoriales, et Madagascar.
La thèse de Félix Houphouët-Boigny, président du RDA, est tout autre. Au nom du pragmatisme, il se refuse à réclamer une indépendance immédiate ; il récuse tout autant le maintien de deux fédérations territoriales, préférant une « fédération égalitaire et fraternelle » qui rassemblerait la France et les territoires de l’Afrique occidentale et de l’Afrique équatoriale française, pris individuellement. Il sait cependant que dans les rangs mêmes du RDA, certains jeunes turcs se sentent proches des thèses du PRA. Le futur chef d’Etat ivoirien racontera plus tard : « Dans le groupe RDA, Sékou Touré voulait qu’on allât très loin dans les propositions que nous soumettrions et ne parlait déjà que d’indépendance pure et simple. Je m’efforçai sans grand succès de démontrer qu’il fallait avant tout compter avec les réalités de la vie africaine et que la politique du tout ou rien ne nous mènerait nulle part. Statut politique d’indépendance ? Peut-être, mais pas en dehors d’une communauté franco-africaine. Ce qui était essentiellement la question » (cité par Paul-Henri Siriex, in Félix Houphouët-Boigny, Seghers/Nouvelles Editions africaines 1975).
Sékou « turbulent », il lui a déjà préféré Gabriel Lisette pour représenter le RDA au sein du Comité consultatif constitutionnel (auquel participent aussi les Sénégalais Lamine Guèye et Senghor et le Malgache Philibert Tsiranana) qui doit « conseiller » de Gaulle. Mais Houphouët tient compte des susceptibilités. Le 3 août 1958, le comité de coordination du RDA, réuni à Paris, désigne Sékou Touré pour présenter au général de Gaulle les suggestions du parti. Le 5, Sékou calmé par le Voltaïque [Burkina Faso] Ouezzin Coulibaly, « conscience du RDA », s’acquitte loyalement de sa tâche de porte-parole. Devant le chef du gouvernement français, il plaide l’autonomie territoriale, passe sur l’indépendance, et oublie les deux exécutifs fédéraux de l’AOF et de l’AEF.
La rancœur habite néanmoins le bouillant député de la Guinée. Deux jours après, le 7 août, il quitte Paris, pour entendre à la radio le 8 au soir, à Dakar, le résumé du projet constitutionnel présenté par de Gaulle : « Bien entendu, énonce ce dernier, et je le comprends, on peut avoir envie de la sécession. Elle impose des devoirs. Elle comporte des dangers. L’indépendance a ses charges. Le référendum vérifiera si l’idée de sécession l’emporte. Mais on ne peut concevoir un territoire indépendant et une France qui continuerait de l’aider. Le gouvernement tirera les conséquences, économiques ou autres, que comporterait la manifestation d’une telle volonté. Une réponse affirmative au référendum sera, au contraire, un refus de la sécession ».
Sékou Touré racontera plus tard que, immédiatement après cette déclaration, il s’est précipité à Radio Dakar pour commenter et protester. Les choses se sont passées autrement. Sollicité par des journalistes dakarois, il a d’abord demandé à lire le texte intégral. Le 9 août, Radio Dakar diffuse son commentaire : « En entendant hier le général de Gaulle, franchement, j’ai été choqué. Mon amour propre pour la dignité de l’Afrique a été choqué. On nous dit que nous pouvons prendre l’indépendance, mais que ce sera avec toutes ses conséquences. Eh bien, je réponds, moi, que ces conséquences ne sont pas seulement africaines. Elles peuvent être aussi françaises » (cité par Georges Chaffard, in Les Carnets secrets de la décolonisation. Paris, Calmann-Lévy, 1967). La suite sera la rupture. Spectaculaire avec de Gaulle. Plus progressive avec Houphouët.
Le 25 août 1958, à Conakry, où il s’est arrêté dans son périple africain, sur les conseils de son ministre de la France d’outre-mer Bernard Cornut-Gentille — soucieux de « récupérer » Sékou Touré qui passait pour son « poulain » —, Charles de Gaulle, peu habitué à l’art oratoire du leader guinéen, reçoit comme un défi des phrases telles que : « Nous ne renoncerons pas et nous ne renoncerons jamais à notre droit légitime et naturel de l’indépendance. Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage ». De Gaulle s’emporte : « On a parlé d’indépendance. Eh bien, je le dis ici plus haut qu’ailleurs : l’indépendance est à la disposition de la Guinée. Elle peut la prendre en disant « non » à la proposition qui lui est faite et, dans ce cas, je garantis que la métropole n’y fera pas obstacle ».
En vérité, Sékou Touré et la Guinée n’avaient pas encore opté pour le « non ». Le 27 août, accouru à Dakar, le bouillant tribun confère avec Bernard Cornut-Gentille, puis avec les syndicalistes de l’UGTAN (Union générale des travailleurs d’Afrique noire), le chef du gouvernement nigérien Djibo Bakary et le Guinéen Abdoulaye Diallo, ministre soudanais. Avec ces deux derniers, un consensus de dégage : « Oui » à une constitution prévoyant à terme l’indépendance dans le cadre de fédérations régionales ; « non » à un morcellement des fédérations existantes et aux menaces de représailles. Le 28 août, Sékou Touré, de retour à Conakry, annonce que son parti recommande le « non ». Le 31 août, Ouezzin Coulibaly, secrétaire politique du RDA, le désavoue dans un communiqué publié à Paris : « Le projet du général de Gaulle contient nos revendications essentielles… Devant des déclarations qui porteraient atteinte à l’unité du RDA, j’affirme une fois pour toutes qu’aucun dirigeant, isolé ou groupé, n’est habilité à faire des déclarations qui ne seraient pas dans le sens de notre réunion du 3 août. » Réunion dont Sékou Touré avait fait le compte-rendu à de Gaulle.
Mais la division était consommée. Le Guinéen refuse de se rendre à Paris pour participer, le 4 septembre, à la réunion du Comité interterritorial du RDA. Le 15 septembre, il n’assiste pas aux obsèques de Ouezzin Coulibaly — décédé le 7 — à Bobo-Dioulasso. Au même moment, Houphouët mandate Gabriel Lisette (Tchad), Jean-Marie Koné (Soudan) et Doudou Guèye (Sénégal) à Conakry pour tenter de ramener Sékou à la raison. Mais la conférence territoriale du PDG-RDA décide de voter « non ». Des adversaires du RDA, Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia dont Sékou Touré s’était senti proche, ont pourtant conseillé eux aussi la modération. Ils voteront « oui ». Le 28 septembre 1958, le sort en est jeté : la Guinée dit « non » à de Gaulle à une écrasante majorité.
Dans la presse française, Sékou Touré commence à pourfendre ses anciens compagnons de lutte, « ceux qui préfèrent le pain beurré dans l’enceinte de la prison au plat de manioc cultivé par eux-mêmes ». A son tour, il reçoit comme une condamnation une déclaration de Félix Houphouët-Boigny : « Si la France donnait une préférence à ceux qui ont fait sécession contre ceux qui ont choisi la communauté, alors la sécession guinéenne ferait tâche d’huile ».
Pour Sékou Touré, désormais, la cause est entendue : Houphouët fera tout pour le brouiller avec la France et asphyxier la Guinée. Cette dernière s’estime, à tort ou à raison, condamnée à trouver d’autres amitiés. En novembre 1958, Sékou se tourne vers le rival du leader ivoirien en Afrique de l’ouest : le Ghanéen Kwame Nkrumah, avec lequel il crée un axe Accra-Conakry, censé devenir la base d’une future « Union des Etats de l’Ouest africain ». Mais les deux membres de l’Union n’ont même pas de frontières communes.
En juillet de l’année suivante, à Sanniquellie (Liberia), le Ghana, la Guinée et le Liberia créent la Communauté des Etats africains indépendants. L’accord n’existera jamais que dans le communiqué final de la rencontre entre les trois chefs d’Etat. Mais Sékou Touré est à ce point convaincu d’être encerclé par des voisins décidés à l’abattre, qu’il cherche par tous les moyens des ouvertures diplomatiques. Le 11 avril 1960, il accueille et préside à Conakry la Conférence de solidarité afroasiatique. La Guinée se rend alors à peine compte de sa fragilité : la socialisation hâtive a commencé à bureaucratiser une économie dont les bases s’effritent ; l’administration souffre de l’improvisation et les mécontentements provoquent des incidents.
Le 20 avril 1960, Sékou Touré dénonce un « monstrueux complot » dans lequel, accuse-t-il, la Côte d’Ivoire, la France et le Sénégal ont trempé. En particulier, ses deux voisins auraient ouvert des camps militaires à des comploteurs de part et d’autre du territoire guinéen. A Dakar, et à Bamako, les dirigeants de l’éphémère fédération du Mali (Sénégal et Soudan occidental) protestent. Le chef du gouvernement fédéral, Mamadou Dia, n’en ordonne pas moins l’ouverture d’une enquête. On découvre de fait — fût-ce a posteriori — l’étrange passage à Tambacounda (Sénégal oriental) d’un officier parachutiste français. Dans le cercle de Kédougou, trois dépôts d’armes sont découverts dans des villages frontaliers : Dinnde Fello, Bakaouka. Côté ivoirien, un collaborateur d’Yves Guéna, alors haut-commissaire à Abidjan, est suspecté d’avoir organisé une opération : réputé aventurier, Jacques Achard est chargé des renseignements généraux auprès de Guéna qui le disculpera par la suite. Les enquêtes ordonnées par Houphouët font néanmoins état de fréquents séjours d’officiers et de sous-officiers français (des « paras »), ainsi que de la présence d’armes dans certains villages frontaliers de la Guinée.
Sékou Touré — ce sera la dernière fois avant longtemps — croit à la bonne foi de ses voisins. D’autant que le 3 juin, il apprend avec plaisir l’intention d’Houphouët de demander l’indépendance de la Côte d’Ivoire. Le 1er septembre 1960, les deux anciens compagnons de lutte se rencontrent, « non seulement comme les représentants d’Etats voisins, mais comme deux frères ». Fin 1962, le chef de l’Etat ivoirien est invité en Guinée par son ancien lieutenant. Lequel, pour sa part, se rend au Sénégal.
C’est l’époque de deux complots contre Félix Houphouët-Boigny (1962-1963). Les relations s’étaient détériorées entre la Côte d’Ivoire et le Ghana. Plus tard, Houphouët déclarera solennellement : « Je crois en mon âme et conscience à une collusion entre MM. Sékou Touré et Kwame Nkrumah, dans leur tentative de masquer au regard des masses de leurs pays respectifs et du monde extérieur leur retentissante faillite dans le triple domaine politique, économique et humain. » Les pays de l’OCAM (Organisation commune africaine et malgache) — en tête desquels la Côte d’Ivoire — font alors campagne pour le boycottage du sommet de l’OUA (Organisation de l’unité africaine, née en mai 1963) que devrait accueillir le Ghana. Les invectives vont céder la place aux insultes sur les antennes des radios nationales de la région.
Sékou Touré qualifie de « commis voyageurs de la division » les chefs d’Etat et ministres qui parcourent l’Afrique pour expliquer l’objet de l’OCAM et dénoncer les activités subversives du Ghana. Personnellement pris à partie, Félix Houphouët-Boigny ne bronche pas : il ne peut pas « croire que son jeune frère Sékou Touré ait pu tenir de tels propos ». C’est le chef d’Etat voltaïque Maurice Yaméogo qui répond le 2 juin 1965 : « Un homme comme Houphouët, lorsqu’il est insulté, n’a pas le droit de répondre. Son audience constitue la meilleure réponse aux âneries de ceux qui veulent pourtant être comme lui… Ayez un peu plus de pudeur, car les Africains sont polis. »
La pudeur et la politesse ne sont hélas plus de rigueur. Sékou accuse nommément Houphouët d’utiliser « les armes du mal, le venin et le cynisme » pour entretenir « l’incompréhension entre la France et la Guinée ». Puis sont venues les calomnies, les basses allusions à la vie privée des uns et des autres. C’est encore Maurice Yaméogo qui, depuis Ouagadougou, réplique le 18 juin 1965. La vulgarité de cette réponse, de la part d’un chef d’Etat, mérite malheureusement que l’histoire la retienne. En voici des extraits :

« Mais qui est donc ce Sékou, alias Touré, qui désire tant qu’on parle de lui ? Un homme orgueilleux, menteur, jaloux, envieux, cruel, hypocrite, ingrat, intellectuellement malhonnête… Tu es le prototype de l’immoralité la plus intolérable… [NDLR : censure pour vulgarité.]
Tu n’es qu’un bâtard parmi les bâtards qui peuplent le monde. Voilà ce que tu es, Sékou, un bâtard des bâtards. Tu as honte de porter le nom de ton père. Certes, ta grand-mère maternelle est une fille de Samory Touré. Mais le père de ta mère n’était pas un Touré, mais un Fadiga… Par orgueil, tu te fais passer pour un Touré. Tu ne veux pas reconnaître ton vrai père. Tu es donc un bâtard.
A la prochaine, petit bâtard de Sékou, alias Touré. »

Même l’opposition guinéenne est essouflée d’avoir entendu un chef d’Etat africain parler de la sorte. Houphouët, lui, se tait toujours.
Puis, le 8 novembre 1965, Conakry annonce la découverte d’un nouveau complot. Le 15, sur Radio Conakry, Sékou Touré accuse le chef d’Etat ivoirien d’avoir financé le complot en « achetant une femme en Guinée pour des millions de francs ». Le 17, Félix Houphouët-Boigny, invité à s’exprimer, répond enfin lors d’une conférence de presse à Abidjan :

« Non, M. Sékou Touré, le peuple de Guinée n’a besoin ni de notre soutien moral, ni de notre soutien financier — car nous sommes pauvres malgré tout ce que l’on avance à notre endroit — pour crier son mécontentement…
Vous êtes un frère, un mauvais frère, mais un frère quand même… En votre âme et conscience, qu’est-ce que la révolution toute verbale dont vous vous gargarisez à longueur de journée et que vous prétendez avoir faite, a pu apporter à votre pays ? …
Depuis l’indépendance, combien d’hommes n’avez-vous pas fait assassiner ?… Pourriez-vous l’avouer sans baisser la tête, si tant est qu’il vous reste encore une conscience ?
M. Sékou Touré, la haine née de la jalousie vous égare, altère votre raison. Elle risque de vous pousser au crime. Ressaisissez- vous ! Ce sont les conseils d’un homme qui se souvient que vous avez été à ses côtés dans la lutte émancipatrice. Avec votre nationalisme intransigeant, tempéré d’un peu de tolérance et d’humanisme, vous pouvez encore servir la cause de l’unité africaine. »

Mais elle était bien loin, l’unité africaine.
Commence alors, en 1966, une période confuse dont l’histoire immédiate n’a pas révélé tous les secrets. En mars de cette année, Sékou Touré appelle les Guinéens à « égorger tous les agents de l’impérialisme dans les hôtels, dans les maisons, partout où ils se trouvent ». Le 27 de ce même mois, 10 000 réfugiés guinéens en Côte d’Ivoire organisent un énorme meeting à Abidjan et lancent un appel urbi et orbi « en vue de sauver la Guinée de son malheureux sort ». Le 4 avril, ils annoncent la création d’un front national de libération de la Guinée, dont les ramifications s’étendraient à toute l’Afrique de l’Ouest.
Mi-avril, cependant, le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny affirme : « Comme Senghor, je refuse de laisser utiliser le territoire national pour porter la subversion à l’extérieur. Je ne veux pas encourir à mon tour l’accusation de favoriser les entreprises des réfugiés guinéens contre leur pays ». Au Sénégal, le président Léopold Sédar Senghor va plus loin. Le 27 avril 1966, son gouvernement menace « les citoyens d’origine guinéenne, coupables de violer le principe de non-ingérence, de poursuites devant les tribunaux s’ils sont de nationalité sénégalaise, et d’expulsion s’ils ne sont pas de nationalité sénégalaise ».

Maurice Yaméogo

Ces gestes, s’ils sont de bonne volonté, n’atteignent guère le président guinéen dont la propagande continue de traiter Houphouët d’« Africain indigne, ennemi juré de la cause africaine, pantin sans conscience de Yamoussoukro ». Le mieux auquel ait droit le chef historique du RDA est le titre de « sinistre président de la Côte d1voire ». Le Sénégalais Léopold Sédar Senghor n’échappe pas aux anathèmes ; il est accusé d’avoir « permis à la France d’installer, dans la région de Saint-Louis, un camp d’entraînement pour les éléments contre-révolutionnaires guinéens ».
Le 19 février 1967, un chalutier battant pavillon ivoirien, le Kerisper, est arraisonné dans les eaux territoriales guinéennes. On le saura seulement le 6 avril à Conakry et on le reconnaîtra à Abidjan le 11 mai.
Le 26 juin 1967, l’avion [de la PanAm] ramenant de New York le ministre guinéen des Affaires étrangères, Lansana Béavogui, est obligé d’atterrir à Abidjan, à cause du mauvais temps. Les autorités ivoiriennes, à leur tour, retiennent les officiels guinéens, estimant que, « avec Sékou Touré, il n’y a que la loi de la jungle qui compte ». Les interventions du secrétaire général de l’ONU, U Thant, pas plus que celles des chefs d’Etat de l’OUA réunis à Kinshasa, n’y font rien. Sékou Touré cède et, le 26 septembre, il libère sans conditions le Kerisper et son équipage. Le même jour, Lansana Béavogui, « libéré » par les Ivoiriens, arrive à Conakry.
Le chef de l’Etat guinéen reste néanmoins obnubilé par l’impossible réconciliation avec la France. Ayant poussé trop loin sa « guerre » avec Houphouët, il tente de se concilier de nouveau Senghor pour l’y aider. Le 23 mars 1968 avec ses pairs malien, Modibo Keita, mauritanien, Moktar Ould Daddah, et sénégalais, il participe, à Labé, à la création de l’Organisation des Etats riverains du fleuve Sénégal (OERS), un projet cher à Léopold Sédar Senghor. Ce dernier, indulgent ou coopératif, se déclare, le 6 avril à Paris, favorable à une reprise des relations entre la France et la Guinée. Rien ne se passe : la France est ébranlée par les événements de mai 1968 puis, une année plus tard, par la démission du général de Gaulle. Lequel meurt en novembre 1970.
Et le 22 novembre 1970, une tentative de débarquement de mercenaires et d’opposants guinéens échoue de justesse à Conakry. La réaction de Sékou Touré est violente. De nouveau, la Côte d’Ivoire et le Sénégal se voient accusés de « complots permanents ». L’OERS éclate en 1971. A Conakry, on assène les condamnations à mort.
Le 24 juillet 1972, Sékou Touré, qui a invité Félix Houphouët-Boigny à Faranah, lui propose une réconciliation. A cette condition : qu’il lui livre les réfugiés guinéens en Côte d’Noire. « A Faranah, notera la journaliste Claude Gérard qui côtoya les deux hommes, les deux anciens compagnons de lutte ne parlèrent pas le même langage. L’aîné, selon son habitude, laissa s’exprimer son cœur et sa sagesse africaine. Le plus jeune ne sut accorder la parole qu’à sa Révolution ». Houphouët rejette l’exigence de Sékou. Senghor en fera de même. Conakry reprendra ses accusations contre Abidjan et Dakar.
Tout au long de l’année 1973, Houphouët et Senghor « traîtres et fantoches », se voient de nouveau accusés d’« entraver la réconciliation » que la Guinée souhaite avec la France. Le 7 septembre, Radio Conakry « révèle » l’arrestation de « cinquante-neuf opposants formés en Côte d’Ivoire, dont un tueur à gages avec un appareil photo muni d’un silencieux ». Sékou lance un appel à tous les patriotes africains à « descendre leurs dirigeants traîtres » sans hésitation, « car ils iront tout droit au paradis ». Il accuse le Sénégal d’avoir aidé « un mouvement subversif ayant son siège à Genève et dirigé contre la Guinée ». Et organise des prières du vendredi pour implorer l’aide d’Allah « contre l’impérialisme ». En ajoutant : « Nous demandons au peuple sénégalais de prier pour le débarasser du traître Senghor… Nous le combattrons jusqu’à la mort. Nous l’anéantirons ». Le gouvernement sénégalais commente : « Quand on est Sékou Touré, avec tout ce qu’on a sur la conscience, on invoque Dieu pour demander pardon et non pour maudire qui que ce soit. » Le 18 septembre 1973, le Sénégal rompt les relations diplomatiques avec la Guinée.
Dès l’année suivante, pourtant, Sékou Touré cherche le contact avec ses frères ennemis. Son pays participe, avec la Côte d’Ivoire et le Sénégal, à la création de la CEDEAO (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest). En 1975, les relations diplomatiques sont rétablies avec la France. Sékou Touré ne peut plus reprocher ni à Houphouët ni à Senghor de l’avoir empêché. Il lui faut maintenant tenter le rapprochement en faisant oublier ses excès d’hier.
En juin 1977, le ministre sénégalais de la Jeunesse et des Sports est invité à Conakry par son collègue guinéen. Le 19 décembre 1977, célébrant la victoire du Hafia football club de Conakry (sur l’équipe ivoirienne) en Coupe d’Afrique des clubs champions, Sékou Touré exhorte la jeunesse guinéenne à normaliser ses relations avec la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Et dans son message de Nouvel An, il souhaite « que 1978 soit une année de compréhension totale, de coopération sincère et de solidarité effective avec le Sénégal et la Côte d’Ivoire ».

Sekou Toure et Senghor (1979)
Entre Sénégal et Guinée la rupture de 1963 paraissait définitive.
En fait, c’est la réconciliation qui devait l’être en novembre 1979 ;
consacrée par une visite de Sékou à Dakar.

La diplomatie secrète fait son œuvre. Le président libérien William Tolbert a obtenu, sans difficulté, l’accord d’Houphouët pour une réconciliation avec Sékou Touré. Le Sénégalais Senghor, lui, ne croyait pas vraiment à la sincérité du Guinéen. Il était disposé à la réconciliation, mais ne manifestait aucun empressement. La date prévue de la rencontre ne lui convenait pas, disait-il : il devait se rendre en Arabie saoudite. Il a fallu des démarches américaines et françaises pour qu’il modifie son programme. Le 17 mars 1978, Sékou Touré, accompagné du Togolais Gnassingbé Eyadema, arrive à Monrovia où l’attendent le Libérien William Tolbert, le Gambien Dawda Jawara ainsi que l’Ivoirien Félix, Houphouët-Boigny et le Sénégalais Léopold Sédar Senghor. Le lendemain le pacte de « réconciliation définitive » est scellé. Sékou Touré, toujours aussi lyrique, jure de ne plus jamais demander à ses voisins de lui livrer ses opposants et promet : « Rien ni personne ne réussira désormais à nous faire fâcher à nouveau avec la Côte d’Ivoire, le Sénégal et la France. »

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Camp Boiro

18 Octobre 1971, au pied du Mont Kakoulima, une autre forfaiture de Sékou Touré

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Ce message est le cri de u coeur de Hadja Hadiatou après une visite à un site au pied du Mont Nimba où des personnalités avaient été sacrifiées (dont son papa et le mien) par le regime sanguinaire de Sékou Touré. Il a été publié sur la page Facebook d’Alpha M Diallo le 19 octobre 2014.

L’Horreur !!

Comme chaque année, la date anniversaire des exécutions massives du 18 Octobre 1971 nous rappelle les périodes inconcevables d’une République digne de ce nom. A la vue des photos des disparus, avec toutes empreintes de douleur que leurs visages nous renvoient, notre cœur se serre, et pleure encore plus fort que les autres fois.

La première visite de l’endroit où ces exécutions ont eu lieu, au pied du Mont Kakoulima, en 2011 par un groupe composé d’enfants, d’amis et de rescapés de cette douloureuse date était encore bien triste. Toute l’atmosphère était enveloppée de deuil. Chacun pensait au sien, absent pour toujours.

Ce jour-lā, ā 13h, après avoir visité tous les sites où étaient enterrées les victimes de ces exécutions, le groupe se retrouva ā l’improviste devant une petite maisonnette fermée. Du petit banc où ils étaient assis sur la véranda d’une petite maisonnette, deux petits vieux, en caftan et petit bonnet blanc laiteux, firent un petit salut de la tête au groupe.

Au même instant, quelqu’un dans le groupe murmura: « C’est l’endroit où se faisaient les sacrifices humains » !!!

Une bombe n’aurait pas fait autant d’effet et de dégâts.

On murmura, les yeux écarquillés, incrédules : « SACRIFICES HUMAINS ! « ,  » SACRIFICES HUMAINS !!  » à plusieurs reprises. Chacun pensa immédiatement au sien!

Certaines femmes tombèrent, secouées par l’émotion. Des hommes portèrent les mains à la tête, criant : « Allahou Akbar, La ilaha Illalahou !! » en chœur.

D’autres essayèrent de tenir la bouche des deux mains pour ne pas hurler. Des groupes se formèrent, s’agglutinant les uns aux autres pour aller vers la maisonnette tout en éprouvant de la crainte et de la répulsion.

Les deux petits vieux, pas impressionnés se levèrent et ouvrirent la petite porte aux visiteurs.

Une petite salle vide, glacée, avec un plancher en ciment. Deux ouvertures béantes, en forme de carré. On imagine alors la suite: « l’arrivée des exécutants masqués, portant sur leurs épaules les corps ligotés des victimes qu’ils déposent à terre.

En suite ils sortent leurs outils et s’en approchent Alors sortent des entrailles de ceux-ci les cris stridents remplis d’horreur, suivi du sang abondant qui gicle inondant la main et le couteau pointé à la gorge.

Puis viennent les râles très forts au début, semblant ne jamais s’arrêter pour se terminer par un murmure à peine audible.

Peu après on entend le « plouf », du bruit du corps inerte qui tombe au fond du trou. La deuxième victime suit, ainsi de suite jusqu’au dernier. »

Les deux petits vieux connaissant la scène macabre par cœur imaginent facilement ce que pensent les visiteurs de ce jour. Ils préférèrent disparaitre.

La stupéfaction et l’horreur se lirent sur les visages, chacun s’imaginant à la place des victimes ligotées, ne pouvant même pas faire le moindre mouvement.

Chacun sort en marche arrière, effaré, comme anesthésié. On marche aveuglement en titubant vers les véhicules, avec le secret désir d’en finir une fois pour toute avec cette visite éprouvante.

Bien à vous.

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Femmes et sociétés

Au Soudan, les femmes et les minorités victimes de harcèlement en ligne ne bénéficient d’aucune protection juridique

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Alaa Salah est devenue un symbole du rôle des femmes dans le soulèvement contre le chef autocratique du Soudan Omar al-Bashir, qui a été évincé par l'armée. Les images d'elle chantant des chansons traditionnelles lors des manifestations à Khartoum sont devenues virales sur les réseaux sociaux, où les femmes et les minorités au Soudan sont souvent confrontées à un harcèlement en ligne intense. Capture d'écran via VOA / YouTube, 16 avril 2019.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndt]

Au cours des dernières années, Internet tient au Soudan un rôle de plus en plus important dans la politique et la société. Lors de la révolution soudanaise de 2019, les manifestant.e.s et les militant.e.s se sont tourné.e.s vers les médias sociaux pour s’organiser,  communiquer et documenter les violations de leurs droits.  

Leurs efforts ont finalement renversé Omar el-Béchir, qui a dirigé le pays d’une main de fer pendant 30 ans.

Malgré ces progrès, le harcèlement en ligne reste un problème majeur au Soudan, où le taux de pénétration d’Internet est estimé à 31 pour cent. Le harcèlement – notamment le doxing, la cyber-intimidation, le harcèlement moral et les discours haineux – touche particulièrement les femmes et les minorités. 

Diverses campagnes ont tenté de lutter contre ces violations, mais le harcèlement en ligne nécessite plus d’attention ainsi qu’une réforme – notamment la mise place d’une législation solide. 

En juillet, une page Facebook a partagé [ar] des photos de Weam Shagi [ar], une militante connue des droits des femmes soudanaises, qui la montraient en train de subir des tortures, lors de la dispersion d’un sit-in, par les forces de sécurité dans la capitale, Khartoum. Mme Shagi avait précédemment partagé []ar] ces photos sur sa propre page Facebook. Certaines personnes ont écrit des commentaires humiliants vis-à-vis de son corps pour l’attaquer.  

Ce n’est qu’un des nombreux exemples de harcèlement en ligne au Soudan.

Se moquer des gens en fraison de leur région d’origine est également courant. En août, une page Facebook connue avec 170 145 followers appelée “Capture d’écran soudanaise” a partagé un message qui se moquait des filles d’Omdurman [ar], soutenant que les filles devraient être utilisées comme moyen pour arrêter les inondations meurtrières du Nil qui affligent actuellement Khartoum et Bahri. Les commentaires insinuent que ces filles sont moins importantes et moins belles, à cause de leur région d’origine. Lorsque la publication a été signalée, Facebook a répondu que la publication ne violait pas ses normes communautaires.

Facebook a estimé qu’un message dont l’auteur se moquait des filles d’Omdurman, disant qu’elles devraient être utilisées pour arrêter les inondations du Nil, ne violait pas ses normes communautaires. Capture d’écran prise par l’auteur, 23 septembre.

Le harcèlement en ligne n’est pas pratiqué exclusivement par des civil.e.s. L’armée s’est également livrée auparavant à des comportements malveillants en ligne. En juin, selon un rapport de l’organisation de défense des droits humains Human Rights Watch, « le personnel de l’armée a menacé une jeune manifestante qui apparaissait sur un clip largement diffusé sur les réseaux sociaux scandantdes slogans contre l’armée. Elle et sa famille ont reçu plusieurs appels d’hommes qui se sont identifiés comme des officiers militaires, menaçant de porter plainte contre elle pour “injures contre l’armée” ».

Dans certains cas, le harcèlement en ligne a été utilisé comme un outil pour intimider les militant.e.s politiques par l’ancien régime.

Selon le rapport de 2018 sur la liberté sur le Internet au Soudan [pdf], « plus de 15 militantes ont été victimes de doxing sur la fausse page Facebook Les femmes soudanaises contre le hijab [ar], où leurs photos privées ont été publiées sans leur consentement avec des commentaires mensongers sur le fait qu’elles s’opposaient au port du voile et la religion ». La page a ensuite été supprimée par Facebook après que beaucoup l’aient signalée comme une violation des normes communautaires de la plateforme.

Les femmes soudanaises réagissent

Ces dernières années, les femmes soudanaises ont utilisé de nombreuses tactiques pour se protéger contre le harcèlement continu en ligne. Par exemple, un groupe de femmes a créé un groupe Facebook appelé “Inboxat” [ar],  une modification du mot anglais “inbox” (en français : messagerie), pour dénoncer leurs harceleurs en partageant les messages que ceux-ci leur avaient envoyés.

Malgré le succès relatif du groupe, elles ont été critiquées pour avoir partagé les captures d’écran de contenu abusif de leurs harceleurs, car cela violerait peut-être la vie privée de ces derniers.

Des hashtags ont également été utilisés pour dénoncer le harcèlement en ligne. Par exemple, le hashtag “dénonce un harceleur” est toujours activement utilisé par les femmes soudanaises pour partager leurs histoires personnelles. Le hashtag s’est transformé en un outil de discussion en ligne sur la nature du harcèlement ainsi que les avantages et les inconvénients de le dénoncer, bien que certain.e.s affirment que cela pourrait également porter atteinte à la vie privée et conduire à une diffamation.

Le harcèlement en ligne peut avoir des conséquences psychologiques majeures telles que l’anxiété, la dépression et le stress post-traumatique, mais il reste un sujet sous-étudié. Selon une étude publiée par Amnesty International en 2018, des femmes interrogées dans huit pays ont déclaré ne pas se sentir physiquement en sécurité et souffrir d’anxiété et de crises de panique en raison du harcèlement en ligne.

Le rôle des journaux et magazines en ligne

Les journaux en ligne se livrent également au cyber-harcèlement. En décembre 2016, Sudafax [ar], un journal soudanais en ligne, a publié une série d’articles sur les immigrant.e.s éthiopien.ne.s vivant dans un quartier de Khartoum, dans lesquels il citait des plaintes de résidents pleins de propos racistes et abusifs. 

Les articles comportaient des titres haineux tels que La colonie d’Éthiopiens et Addis Soudanais, attisant les sentiments anti-immigrés envers les Éthiopiens.

De nombreux lecteur.trice.s dans la section des commentaires ont critiqué le journal pour avoir publié un tel discours haineux en ligne, mais jusqu’à présent, le journal n’a pris aucune mesure pour répondre à ces inquiétudes et Sudafax n’a pas de politique officielle relative au contenu qu’il publie.

Une analyse de 25 sites internet d’information, forums en ligne et magazines soudanais [fichier excel] révèle que rares étaient ceux qui publiaient des politiques de contenus concernant le harcèlement et les discours haineux. Sudaneseonline, une plateforme en ligne bien connue, partage sa politique de contenus promettant de supprimer les messages indésirables ou le langage abusif mais ne résout pas le harcèlement. De nombreuses autres plateformes ne partagent pas du tout leur politique liée à la modération des contenus, même si certaines partagent des règles relatives à la protection de la vie privée des utilisateur.trice.s.

Des lois floues

Le Soudan fait actuellement très peu pour protéger les femmes, les autres groupes et les communautés à risque contre le harcèlement, menaçant de diminuer leur capacité à exercer leurs droits fondamentaux en ligne, ainsi que leur bien-être et leur santé mentale. 

En décembre 2016, le gouvernement soudanais a publié un cadre stratégique national pour protéger les enfants et les jeunes en ligne. La stratégie comprenait un plan de travail 2018-2020 et abordait explicitement le harcèlement ciblant les enfants, les lacunes juridiques et la nécessité d’une sensibilisation.

Le système juridique soudanais lui-même n’utilise pas directement le terme « harcèlement », mais d’autres termes vagues qui entrent dans cette catégorie apparaissent dans divers documents juridiques.

Par exemple, la loi de 2007 sur la cybercriminalité interdit les comportements tels que « l’intimidation », « l’incitation » et le « chantage »La loi interdit également l’envoi de matériel qui viole le  « caractère sacré de la vie privée ».

En revanche, la loi de 2018 sur les délits informatiques interdit l’utilisation de « tout moyen de communication ou d’information pour inciter à la haine contre les étrangers, provoquant discrimination et hostilité ». Cependant, le texte final de cette loi n’a pas été partagé avec le public et a été adopté par le régime déchu.

En juin 2018, le parlement soudanais a adopté un amendement [ar] à la loi de 2009 [ar] sur la presse et le journalisme qui a ajouté le journalisme en ligne à son contenu. L’article 26 de la loi interdit aux journalistes de diffuser des contenus racistes en ligne.

Pour lutter contre le harcèlement en ligne et y mettre fin, les législateurs doivent réformer la législation actuelle afin d’inclure des définitions claires de tous les types de harcèlement, tels que le doxing, le cyberharcèlement, les discours discriminatoires et les menaces de violence. 

Des réformes juridiques devraient également être promulguées conformément aux normes internationales des droits humains et ne devraient pas être utilisées par le gouvernement comme une excuse pour porter atteinte au droit fondamental à la liberté d’expression. 

Ce processus devrait également impliquer les groupes vulnérables tels que les femmes et les minorités qui sont souvent oubliés, mais qui sont les plus touchés. Les cas précédents devraient servir d’exemples pour comprendre la complexité et la nature évolutive de ce problème.

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Mohamed Suliman a écrit ce billet pour globalvoices.org qui l’a publié le 12 octobre 2020. M. Suliman s’intéresse  à l’intersection de l’information avec le droit.

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Droits de l'Homme

Le « socialisme » de Sékou Touré

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Ce billet est extrait du Chapitre IX intitulé Le « socialisme » de Sékou Touré du livre Noviciat d’un évêque : huit ans et huit mois de captivité sous Sékou Touré, de Mgr Raymond Marie Tchidimbo archevêque de Conakry. L’homme d’église analyse le pseudo socialisme du tyran, qu’il a connu et aidé avant son accès au pouvoir

« Chers frères et soeurs africains, vous n’avez pas à vous leurrer sur les vertus d’idéologies qui vous font miroiter un bonheur complet toujours remis à demain » (Jean-Paul II, Abidjan, 12 mai 1980).

La méprise française

On a longtemps cru en France, et un peu partout en Europe, que le socialisme de Sékou Touré était simplement une technique de développement et non un dogme. C’est pour cette raison que, vingt-six années durant (1958-1984), le dictateur de la Guinée aura bénéficié de la bienveillance des uns, et de la complicité des autres.

Il importe d’ajouter que Sékou Touré lui-même, au travers des « discours de bonne volonté » dont lui seul avait le secret, aura contribué à entretenir cette illusion sur sa personne. Mais écoutons-le plutôt.

A des journalistes qui, en 1959, lui posaient la question de savoir s’il était marxiste, Sékou Touré avait répondu : « Je vous mentirais, si je ne reconnaissais pas avoir lu beaucoup d’oeuvres de Mao-Tsé-Toung et beaucoup d’oeuvres des grands penseurs du marxisme… En Guinée, poursuivait-il, ce pays essentiellement croyant, nous pensons que ce sont les principes d’action concrète qui pourraient être adaptés à ses nécessités évolutives, et permettre ainsi l’action du peuple sur la nature et sur lui-même.»

Il avait dit « principes d’action concrète ». Il importe de tenir ce membre de phrase ; nous y reviendrons un peu plus loin.

Lire également: Il y a 5 ans Msgr Raymond-Marie Tchidimbo, rescapé du Camp Boiro, nous quittait

Certes, il reste vrai que son capital intellectuel ne permettait pas à Sékou Touré d’être au fait de l’idéologie marxiste ; mais grâce à des stages successifs dans la centrale syndicale française de la C.G.T., et grâce aussi à des périodes de formation répétées en Tchécoslovaquie, Sékou Touré était parvenu à assimiler les méthodes d’action du marxisme.

Le vrai personnage

Sékou Touré, sous ce rapport, était communiste ; un communisme passablement primaire, un peu vague et mystique.

Nous pouvons dire, en schématisant un peu, que pour Sékou Touré, le capital, c’était la puissance coloniale ; et le travail, c’était le peuple colonisé de Guinée. Aussi postulait-il dès 1944 la suppression de l’un des termes de cette relation, sans saisir vraiment le lien immanent, et encore moins les possibilités de dépassement de ces deux termes colonialisme et peuple exploité.

Cette connaissance un peu étriquée du communisme de Marx aura fait du communisme de Sékou Touré un communisme de caractère exclusivement négatif ; soit un communisme on ne peut plus simpliste

C’est ce qui explique, qu’une fois en possession du pouvoir, Sékou Touré se sera attaqué, pour les détruire, non seulement aux colons et aux commerçants, étrangers et guinéens tous confondus, mais aussi aux officiers guinéens formés dans le creuset de l’armée française, aux intellectuels guinéens formés dans les universités françaises ; enfin à tout ce qui ne peut devenir propriété de tous, tout ce qui est personnel et inégal, comme le talent et l’intelligence, et même la foi, malgré toutes les apparences de religiosité qu’il affectait.

Certes, la fortune peut bien être nivelée, mais pas le talent ; et encore moins l’intelligence et la foi !

Le communisme vulgaire de Sékou Touré l’aura conduit à nier la personnalité de « l’homme guinéen » dans sa prétention bien primaire d’incarner lui-même le peuple guinéen.

Ainsi aura-t-il essayé, sans y réussir, de détruire la culture et la civilisation guinéennes pour instaurer la nouvelle société qui devait naître de son communisme politique. Voilà l’explication du pouvoir despotique de Sékou Touré ; lui qui, tel un rouleau compresseur, se sera évertué à réduire en poussière la société guinéenne ; celle de notre enfance dans laquelle la liberté personnelle échappait à l’empire de la communauté, à l’emprise du pouvoir colonial, celle où l’homme guinéen était respecté en tant que tel.

Il faut ici avoir la probité intellectuelle de reconnaître que le pouvoir colonial quant à lui avait compris — malgré plusieurs erreurs dans l’exercice du pouvoir — que la sphère de la liberté personnelle demeurait celle qui échappe et échappera toujours à l’emprise de la société et du pouvoir.

Les méfaits d’une idéologie

Dans le domaine économique

Sékou Touré, avec son socialisme archaïque et inadapté, était arrivé, en vingt-six années de règne, à tout démolir de ce qui avait été construit patiemment en soixante années de colonisation.

Oh ! certes, ce qui avait été fait par les colons et l’administration française était encore loin de la perfection ; mais cela avait quand même le mérite d’exister.

Sur le plan économique

Sékou Touré avait provoqué le déséquilibre, ce qui est reconnu aujourd’hui. Plus grave, il avait confisqué pour le seul profil de son clan, le capital national de la Guinée ; lequel capital était constitué par la bauxite, l’or et le diamant. L’agro-pastoral ne fut pas davantage épargné ; et la pêche non plus.

Sékou Touré, en collectivisant l’un et l’autre de ces secteurs, avait réussi un tour de force : il avait ramené la Guinée au dernier rang des anciennes colonies françaises de l’Ouest-Afrique. Cette Guinée qui, grâce au travail laborieux des colons français et des agriculteurs guinéens, était devenue, dans cette zone de l’Afrique, le premier pays exportateur de bananes, de café et d’ananas.

Lire également: Les femmes à Sékou Touré: « Vingt ans de crimes, c’est assez! », c’était il y a 40 ans 

Grâce à la politique avisée des gouverneurs de la Guinée française, ce beau pays s’était constitué un cheptel ovin et vin de bonne qualité, et qui n’avait rien à envier à celui des pays voisins.

Il faut ajouter ici quelque chose qui chatouillera probablement l’épiderme de nos frères ivoiriens, mais qui est pourtant vrai ; à savoir que la Côte-d’Ivoire aura dû, en partie, son décollage économique aux échecs successifs de Sékou Tourédans son système de développement. La Côte-d’Ivoire, quant à elle, en la personne de son président, M. Félix Houphouët-Boigny, avait su tourner le dos à un prétendu « socialisme africain », pour expérimenter ce qu’il appelait son « capitalisme d’État ».

Sur le plan politique

Comme nous l’avons déjà évoqué, Sékou Touré parlant du marxisme mettait plutôt l’accent sur, je cite, « les principes d’action concrète » ; et nous y voici.
Avant la loi cadre, Sékou Touré s’était employé à domestiquer le mouvement syndical, au profit de la politique de son parti le R.D.A.-P.D.G. (entendez par ce sigle: le Rassemblement démocratique africain – Parti démocratique de Guinée).

L’agitation syndicale était devenue pour une arme privilégiée de combat pour accéder au pouvoir.

Il avait, entre-temps, réussi à s’infiltrer dans la police et à y constituer le syndicat des policiers ; une police qui, par la suite et avec la bénédiction du haut-commissariat de la République française à Dakar, fermera les yeux sur les actes de violence commis par le P.D.G.-R.D.A. de Guinée.

Le directeur de la Sûreté nationale à cette époque-là était M. Humbert, un Français de souche vietnamienne. Dès l’instauration de la loi cadre et le fonctionnement des gouvernements autonomes dans les territoires français d’outre-mer, Sékou Touré devenu vice-président fera de M. Humbert, son directeur de cabinet, pour services rendus au P.D.G.-R.D.A. Ce dernier, du reste, le suivra à l’Élysée guinéenne, la Guinée étant indépendante depuis le 2 octobre 1958.

Sous la loi cadre, Sékou Touré, vice-président du gouvernement autonome de Guinée, procédera sans délai à la suppression des dirigeants traditionnels, pour les remplacer par des cadres de son parti. Et, avec le concours de ses tueurs à gage tels que les Momo-Jo et les Momo Koulé-Khanyi, il organisera la terreur dans la ville de Conakry qui abritait les principaux leaders des autres partis politiques. Certains durent choisir l’exil, pour échapper au coutelas des tueurs de Sékou Touré. Ceux qui avaient quand même voulu demeurer en Guinée aboutirent dans les geôles de Sékou Touré ; plusieurs y trouvèrent la mort, comme les Kaba Dia Fodé, les Barry III, les Barry Diawadou.

La fameuse loi cadre permettra aussi à Sékou Touré de se débarrasser définitivement du pluralisme syndical. Le secrétaire général de la C.A.T.C. (Confédération africaine des Travailleurs croyants), David Soumah, verra sa propriété de Conakry saccagée, et sa maison détruite. C’est sous la protection de l’armée française qu’il pourra, à bord d’un avion, prendre la route de l’exil. Son adjoint, Firmin Coumbassa, connaîtra la prison, par trois fois.

L’indépendance de la Guinée permettra à Sékou Touré d’achever de tisser sa toile d’araignée sur l’ensemble de ce qu’il appelait, avec la morgue que nous lui connaissions, « son peuple » ; effectivement le peuple-martyr de Guinée, son peuple !

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*Né à Conakry en Guinée (colonie française en Afrique de l’Ouest jusqu’en 1958), Mgr Raymond Marie Tchidimbo est entré dans la Congrégation du Saint-Esprit en 1949 et a été ordonné prêtre deux ans plus tard.

Créé archevêque de Conakry en 1962, il est chargé par le pape Jean XXIII de renouer le dialogue avec le communiste Ahmed Sékou Touré, premier président de Guinée dont le régime répressif conduit des milliers de Guinéens à la mort. Arrêté en 1970, condamné à la prison à vie, Mgr Tchidimbo passera neuf ans dans le camp de Boiro.

Libéré et expulsé de Guinée le 7 août 1979, le pape Jean-Paul II le reçoit à Castelgandolfo quelques jours plus tard. Après plusieurs années à Rome, il prendra sa retraite dans l’archidiocèse d’Avignon, à l’Institut Notre-Dame de Vie, à Vénasque, puis non loin, dans le village de Saint-Didier.

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Droits de l'Homme

Le référendum du 28 septembre 1958 fut le premier et le dernier acte légal dans la Guinée indépendante

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Un autre 28 septembre, le jour où les Guinéens répondant à l’appel de tous leurs dirigeants politiques à voter NON au référendum avaient massivement choisi l’indépendance. Malheureusement, Sékou Touré avait trahi tous leurs espoirs d’une vie meilleure en transformant le pays en un immense camp de concentration. Il n’empêche que le référendum d’il y a 62 ans fut le premier et le dernier acte légal en matière électorale que nos peuples ont connu.     

Ce billet est extrait du livre de Sako Kondé Guinée, le temps des fripouilles paru chez La Pensée Universelle, Paris en 1974 qui peut être consulté ici gratuitement grâce à feu Prof. Tierno Siradiou Bah créateur du site campboiro.org qui n’est malheureusement plus accessible directement.  

On n’exagère rien en disant que le référendum du 28 septembre 1958 fut le premier et le dernier acte légal dans la Guinée indépendante. Le régime colonial n’a jamais brillé par le respect de ses propres lois et des droits des colonies. Mais force est de dire qu’en Guinée, l’indépendance est devenue vite synonyme de destruction, de négation des quelques droits élémentaires que reconnaissait le colonisateur. Et après ? Après ce fut l’arbitraire pur et simple porté à un degré, il faut bien le dire, encore plus révoltant qu’avant, puisque les nouveaux gouvernants sont des gens qui ont tout oublié de l’univers africain, mais rien des méthodes des maîtres d’hier.

On imagine aisément ce que peuvent produire de monstruosité sociale, des individus sans amarres culturelles.

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On sait depuis longtemps que dans la Guinée P.D.G., le « complot » n’est autre chose qu’un moyen de gouvernement, qu’une arme politique utilisée par le despote quand il comprit que s’usait cette autre arme : la démagogie primaire et grasse. Il n’est que de remonter la longue chaîne des « complots » pour se convaincre que le « procès » de janvier, malgré son exceptionnelle ampleur, ne tranche nullement sur les précédentes turpitudes baptisées telles. On retrouve les mêmes constantes, le même scénario, désormais inséparables des méthodes du despote et ses complices : intoxication, arrestations plus ou moins massives, annonce du « complot » plus souvent imaginaire que réel, érection d’un « tribunal révolutionnaire », « jugement », rebondissement et, de nouveau, arrestations arbitraires…

Le processus haineux se poursuit jusqu’à ce que le tyran ait liquidé tous ceux qu’il visait, et assouvi sa soif de sang. Pendant qu’il tonitrue à la radio et qu’il terrorise la population, on continue de torturer et d’assassiner, sans autre forme de procès, dans ses camps de dantesque réputation. Notamment au Camp Alpha Yaya, de Camayenne et de Kindia.

Dans ces sinistres lieux, la vie et la mort n’ont plus aucune signification. C’est pourquoi, les anciens prisonniers politiques sont plutôt rares. On sait aujourd’hui que les pensionnaires des camps du P.D.G. vivent dans des conditions infrahumaines. Nous ne les ferons pas parler ici, puisqu’on pourrait les soupçonner d’exagération, de passion partisane. Nous préférons plutôt rappeler le témoignage d’un non-Guinéen 3. Si l’on garde à l’esprit qu’il s’agit d’un cas remontant au premier « complot » de mars-avril 1960, et concernant un prisonnier non guinéen, c’est-à-dire un privilégié relatif, alors on se fera une idée plus précise de la conception que le despote se fait des droits et de la vie de l’homme.

«La prison de Kindia, écrit l’auteur, est emplie d’une étrange clientèle : des anciens combattants soupçonnés de « complot », des métis, suspects en raison de leur ascendance française ; des enfants : les habitants d’un village entier ayant été arrêtés, des bébés sont nés en prison. »

Puis, après avoir dit qu’au début, on laissa le détenu (M. Rossignol, un Français) dans sa cellule (2,20 m sur 1,50 m) pendant vingt jours sans nourriture, l’auteur ajoute :

« La prison de Kindia ne désemplit pas. Au bout d’un certain temps, Rossignol est parvenu à une macabre constatation : les détenus africains meurent généralement le samedi. Explication : l’infirmier du camp passe la visite le vendredi ; soit inexpérience, soit ordres reçus, il fait à certains détenus des piqûres mortelles dont ils succombent le lendemain… Presque tous des morts sans jugement, des cadavres non enregistrés dans la macabre comptabilité du régime.

Voilà comment se conçoit, s’exerce et s’applique la « justice » sous le règne de Sékou Touré. Le mot : arbitraire est faible. Ces quelques lignes lèvent suffisamment le voile sur ses traits monstrueux, sur ces autres constantes de sa façon de régner : procès expéditifs, racisme, génocide.

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C’est volontairement que nous avons choisi cet exemple remontant à une date où le régime avait à peine plus d’un an et demi. Déjà ses méthodes fascistes étaient évidentes. Le silence qui les avait entourées ne change pas grand-chose à leur nature intrinsèque.
Mais allons plus loin. Demandons-nous si de telles conceptions et méthodes ne sont pas, en quelque sorte, congénitales au « Parti Démocratique de Guinée ». Il suffit de remonter aux deux ou trois ans qui ont précédé l’indépendance. C’est-à-dire à une époque où ce parti était devenu majoritaire, et qui coïncide en gros avec le temps d’application de la Loi-cadre de 1956 accordant l’autonomie interne aux territoires français d’outre-mer. Le parti n’avait donc pas les mains tout à fait libres. Mais que pouvait-on voir déjà? Un R.D.A.-P.D.G. de plus en plus sûr de lui, intolérant et démontrant à sa manière sa force : incendies de maisons, et assassinats des militants non R.D.A. qualifiés par lui de « saboteurs »…

Les « saboteurs » d’hier, dans la terminologie P.D.G , sont devenus les « comploteurs », « traîtres », « valets de l’impérialisme », « agents de la 5è colonne » aujourd’hui. Les provocations et démonstrations de force d’alors annonçaient les « complots » et « procès » de l’ère d’indépendance. Bref, les méthodes employées naguère par le P.D.G. étaient en soi tellement révélatrices qu’on se demande aujourd’hui quel aveuglement a bien pu empêcher les Guinéens d’en tirer les enseignements qui s’imposaient avec tant d’évidence. Engagés alors dans la lutte anti-coloniale, ils n’avaient pu y prêter l’attention voulue, ni penser qu’elles pouvaient être utilisées contre eux, contre leur dignité d’homme, leur liberté et tout ce pour quoi ils se battaient.

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Il n’y a donc pas eu, en janvier 1971, mutation profonde dans la nature du pouvoir P.D.G., ni « tournant ». Tout juste, a-t-on assisté à une accélération de la machine de mort du despote, accélération qui lui a imprimé, pour ainsi dire, le régime de croisière qu’on lui connaît depuis.

C’est cette vérité élémentaire pourtant qu’on a ignorée même dans certains milieux de l’émigration guinéenne au lendemain du « procès ». Là, on s’est efforcé, mais en vain, de dresser un bilan en énumérant d’une façon incomplète d’ailleurs des personnalités et anciens camarades d’université victimes de la démesure du tyran. Mais où sont donc tous ces Guinéens disparus avant, pendant et après le « procès », sans jugement même arbitraire ? Que sont devenus ces centaines et centaines de Guinéens de toutes conditions sur qui se sont refermées les portes des sinistres camps de Sékou Touré ? Nous renonçons d’avance, pour notre part, à faire cet impossible martyrologe. Disons simplement que le gâchis humain est effroyable.

En un mot, disons une fois de plus que les chiffres officiels ne rendent compte que d’une façon très imparfaite de l’ampleur des forfaits perpétrés par un tyran aujourd’hui ivre de sang. Tout au plus, le « carnaval » du mois de janvier 1971 a-t-il aidé à une certaine prise de conscience chez nombre de Guinéens de la diaspora 4.

Reste la seconde série de raisons : la démentielle publicité orchestrée par le régime autour de ce « procès ». Pourquoi le tyran de Conakry, ce récidiviste de l’assassinat collectif perpétré à l’insu de l’opinion internationale et même guinéenne, pourquoi donc est-il sorti cette fois des ténèbres ?

Pourquoi a-t-il étalé à la face de l’Afrique et du monde ses hideux forfaits ?

Les raisons en sont bien simples. La première réside dans l’affaiblissement du sens moral du despote. Absolument corrompu par l’exercice illimité et sans contrôle du pouvoir, il ne se soucie plus du tout des échos de ses tueries dans l’opinion internationale. On se souvient avec quelle arrogance il accueillit le mouvement d’indignation provoqué par son « carnaval ». On se rappelle aussi la désinvolture dont il fit preuve dans sa réponse au Saint-Père intervenu en faveur de Mgr Tchidimbo, archevêque de Conakry, arrêté en fin 1970 et soumis à un traitement d’une sauvagerie insoutenable. Manifestement, il jubilait, il se glorifiait d’être au centre de cette étrange publicité. On s’en rend compte encore aujourd’hui : il ne se passe pas de mois sans qu’il fasse parler de lui, accuse tel ou tel pays de « complot », profère quelque grossière injure contre le responsable de tel ou tel Etat voisin…

Il faut rappeler ici les allusions fréquentes et concordantes faites sur l’état de santé mentale du tyran guinéen. Le président Senghor, chef d’Etat connu pour sa modération et sa patience face aux vociférations incendiaires du despote, a pu dire de lui, pendant les événements de 1970-1971, qu’il était en état de « déséquilibre mental » 5.

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Abdoulaye Bah konakryexpress

Je concentre mes articles surtout sur les violations des droits humains sous le régime de Sékou Touré, le Camp Boiro et les autres camps de concentration qu’il avait semés dans tout le pays en publiant des extraits et des témoignages des nombreux ouvrages qui ont été écrits par d’anciennes victimes qui ont survécu aux tortures.

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