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La bataille des identités : pourquoi le Kremlin prétend parler au nom des « russophones » en Ukraine

Parler russe ne signifie pas que vous vous sentez Russe

Un concept clé dans le récit de Moscou autour de sa guerre en Ukraine est le terme « русскоговорящие » (russophones) ou « русскоязычные » (russophone) faisant référence aux citoyens utilisant la langue russe. À quoi ce terme fait-il référence et pourquoi est-il politiquement instrumentalisé ?

Linguistiquement parlant, le russe, l’ukrainien et le biélorusse forment ce qu’on appelle la branche orientale des langues slaves. Elles sont toutes issues du slave commun qui était la principale langue de communication dans la Rous’ de Kiev, une civilisation qui a émergé dans ce qui est aujourd’hui Kiev et a rayonné de là vers l’Ukraine, la Biélorussie et la partie européenne de la Russie du IXe au XIIIe siècle. Malgré leurs nombreuses différences, les trois langues utilisent l’alphabet cyrillique et permettent un certain degré de compréhension mutuelle sans traduction. Ils sont toujours intrinsèquement séparés et ont une littérature et des contextes distincts.

Jusqu’à la fin de l’Empire tsariste russe en 1917, les territoires où ces trois langues étaient parlées étaient pour la plupart sous contrôle russe et polonais. La Russie tsariste a imposé le russe comme langue de l’administration, de l’armée et de l’enseignement, tandis que l’ukrainien et le biélorusse étaient parlés à la maison, dans la rue, dans les églises et à certaines périodes dans les écoles. Dans la plupart des régions de l’Empire tsariste, les élites étaient bilingues, car parler russe offrait des privilèges sociaux et économiques.

La notion soviétique de «russophones» 

Lorsque le nouvel État soviétique a émergé et renforcé ses institutions dans les années 1920, il a mis en œuvre diverses politiques; mais au bout du compte, en 1938, il a déclaré le russe obligatoire dans toutes les écoles soviétiques.

Le russe était censé devenir la langue dominante de tous les peuples du bloc soviétique dans un avenir communiste utopique – une langue de la science, des progrès et de paix. Le russe, dans cet esprit, était souvent décrit par une citation de l’écrivain russe du XIXe siècle Ivan Tourgueniev comme « великий, могучий русский язык », ou la « grande et puissante langue russe ».

Ainsi, les politiques tsaristes antérieures ont été renforcées et ont amené de nombreuses élites non russes à envoyer leurs enfants dans des écoles exclusivement russes, plutôt que dans des écoles dont le programme d’études était rédigé dans la langue dominante de l’une des 14 républiques soviétiques non russes. Le russe était renforcé à la maison et devenait la langue principale à la télévision. En conséquence, un grand nombre de Russes non ethniques sont devenus des locuteurs natifs du russe, avec des degrés variables de connaissance de leur langue d’origine. Celles-ci étaient souvent considérées comme non attrayantes ou inutiles. Pour certaines nationalités, il était tout simplement impossible d’apprendre la langue d’origine, car il n’y avait pas d’écoles, pas de manuels et pas de professeurs pour faciliter leur processus d’apprentissage. C’était le cas des Coréens, des Juifs (considérés comme une communauté ethnique et non religieuse selon la définition soviétique des nationalités) et des Allemands.

Petit à petit, le terme « russophone » est devenu un signe de sophistication, d’éducation supérieure, de meilleures perspectives de travail et de carrière, de niveau de vie plus élevé et une partie de la notion soviétique de « культурный человек » (homme de culture) – ou une personne ayant une bonne éducation et des qualités intellectuelles progressistes qui pouvait accéder à la connaissance grâce aux traductions en russe.

Chute de l’Empire et identités floues

Lorsque l’Union soviétique a cessé d’exister à la fin de 1991, toutes les républiques ex-soviétiques, y compris la Russie, se sont lancées dans la redécouverte de leur identité historique, culturelle et linguistique qui avait été largement censurée et déformée par l’idéologie soviétique.

Les Russes ethniques, qui avaient souvent été privilégiés en tant que porteurs de la « grande et puissante » langue russe dans toutes les républiques autres que la république russe, ont dû faire des choix inattendus. Ils pouvaient soit adopter le nouveau discours culturel de leurs nouvelles patries, où le russe perdait, dans la plupart des endroits, son statut de langue officielle, et voir leurs positions supérieures prises par les nouvelles élites locales – généralement des membres de l’ethnie dominante des nouveaux États ou des États récemment ressuscités. Ou bien ils pouvaient s’installer dans la nouvelle Russie où ils pensaient ne pas avoir à subir ce qu’ils considéraient comme une perte de statut.

À ce stade, le terme russophone en est venu à décrire deux groupes différents qui peuvent être distingués sur une base ethnique. Le premier groupe fait référence aux Russes de souche, et par extension aux Slaves de souche, mais comprend également les Juifs, les Allemands, les Grecs et qui sont une minorité dans leur nouveau pays de résidence.

Le deuxième groupe comprend les personnes du groupe ethnique dominant, comme les Azerbaïdjanais ou les Kirghizes, qui parlent le russe comme leur langue maternelle, parfois uniquement, rejetant souvent les références au renouveau religieux que connaissent les autres, et sont considérées comme un groupe distinct par la majorité.

Bien sûr, les frontières entre tous ces groupes sont floues et peuvent changer au cours de la vie des individus.

Une Russie vide s’érige en protectrice de tous les russophones

Pour la Russie d’aujourd’hui, il s’agit des communautés russophones qui vivent dans les États d’Estonie, de Lettonie, de Lituanie, de Biélorussie, d’Ukraine, de Moldavie, d’Azerbaïdjan, du Kazakhstan, du Kirghizistan, du Tadjikistan et d’Ouzbékistan (l’Arménie, la Géorgie et le Turkménistan comptant aujourd’hui de petites communautés qui s’identifient comme russophones), soit entre 12 et 16 millions de personnes.

Ce grand groupe est stratégique pour la Russie pour plusieurs raisons. Premièrement, la Russie est un pays largement vide avec une population en constante diminution en raison des mauvaises conditions de vie de sa majorité, d’une faible espérance de vie et d’une fuite massive des cerveaux.

Deuxièmement, la Russie s’appuie sur des russophones qui consomment généralement des médias produits par la Russie pour représenter ses intérêts dans un certain nombre de pays et créer des lobbies locaux qui favorisent les intérêts commerciaux et politiques russes. 

Troisièmement, Moscou instrumentalise ces communautés lorsqu’elle veut s’opposer à des gouvernements locaux ou étrangers en jouant la carte de minorités prétendument privées de leurs droits culturels ou linguistiques. Cela est souvent fait pour contrarier l’Union européenne via les communautés russophones des États baltes. Cela sert d’excuse pour continuer à soutenir la Transnistrie et a finalement été utilisé dans la justification de Moscou pour occuper la Crimée, des parties des régions de Louhansk et de Donetsk, et plus récemment, l’ensemble de l’Ukraine.

Aujourd’hui, Moscou manipule délibérément la notion diverse et complexe de russophones pour nier leurs propres identités spécifiques : beaucoup de personnes, y compris en Ukraine, qui parlent russe comme leur langue maternelle ou sont bilingues, ne s’identifient pas comme Russes ethniques et certainement pas avec la Russie. Pourtant, Moscou affirme prendre leur défense.

La réalité est que lorsqu’elle bombarde une ville comme Kharkiv dans le nord de l’Ukraine, l’armée russe bombarde à la fois des Russes de souche et des russophones.

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Ce billet que j’ai traduit de l’anglais en français a été écrit par Filip Noubel, rédacteur en chef de Global Voices pour ce réseau qui l’a publiée le 15 mars 2022.

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