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Gouvernance

Comment l’essence de la culture Kpèlè fut détruite ?

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Photo empruntée au site Kpèlè Culture.

Le 25 novembre, l’historien et webdocumentaliste guinéen Paul Théa a publié sur sa page Facebook un commentaire sur la culture kpèlè qui a retenu mon attention.  M. Paul Théa est l’un des plus grands experts de notre temps pour la Traite Négrière au Rio Pongo et au Nunez.

Etant donné le peu d’écrits disponibles sur nos cultures, il serait utile que ceux qui connaissent notre passé partagent avec vous leurs connaissances.

Enfant, il arrivait que des anciens me racontent quelques traditions Kpèlè, j’écoutais intéressé mais je ne posais jamais de question. Quand plus tard, j’ai commencé à parler de notre culture, j’ai regretté mes manques de questions qui auraient pu me permettre d’en savoir plus. Ces personnes ne sont plus de ce monde malheureusement.

J’ai eu par la suite l’occasion de côtoyer Mgr TEA (RIP) qui était une véritable bibliothèque de la culture kpèlè.

De par ces expériences, de par mes lectures et mes observations, je vous présente ici le résumé d’un de mes exposés dans une Université, sur la culture kpèlè.

La question que l’on me pose souvent, c’est quoi la forêt sacrée ? Existe-t-elle encore?

Les Kpèlè avaient un système d’éducation et de formation qui se faisait dans un camp situé dans un endroit isolé de la forêt ; une formation qui durait sept ans. Je dis bien formation et je dis bien 7 ans. Le nom du système est appelé Pölon. C’était le rite des hommes. Certains livres français, le présentent comme un rite d’initiation (ce qui est acceptable) et d’autres comme un rite de passage de l’adolescence à l’âge adulte (ce qui est faux). Des adolescents et des adultes y allaient en même temps. Des photos prises par un missionnaire blanc qui y est allé, le prouvent. Certains de ces missionnaires qui s’y aventuraient, encourageaient leurs fidèles à y aller en leur conseillant de ne pas accepter des fétiches. Ces missionnaires voyaient bien le coté formation.

Pendant 7 ans, les kpèlès apprenaient l’agriculture, la chasse, la médecine traditionnelle et l’art de la guerre. C’est pendant cette période que les tatouages se faisaient. Un Kpèlè tatoué, est celui qui est allé dans le Pölon, c’est le signe de reconnaissance.

Je ne connais pas les secrets liés aux rites qui s’y pratiquaient et je ne cherche pas à savoir.

Comme dans d’autres civilisations, un mythe est crée autour de tout le processus. C’est le mythe du Nyömou, l’être des bois. Il y en a plusieurs et au dessus de tous, le Nyömou Nia (Nyömou femelle). Le plus sacré, quand il devait arriver au village, rien que par son cri, tous les non initiés et les femmes devaient s’enfermer pour ne pas le voir, s’y aventurer pouvait conduire à la peine de mort.

Le mythe est que, c’est le Nyömou femelle, qui mange le Kpèlè et le rend au bout de 7 ans un kpèlè parfait selon l’expression de Mgr TEA. Les tatouages sont donc les traces des dents du Nyömou sur le corps de ceux qu’il a mangé. Les non initiés et les femmes y croyaient fermement. Même si certains affirment que certains hommes mariés racontaient à leurs femmes leur séjour au camp. Les prénom des Kpèlè sont donnés par rang de naissance mais à la Pölon, le kpèlè choisissait un nouveau prénom Pölon na, c’est à dire le nom reçu dans le Pölon.

Quand une civilisation crée un mythe, elle fait tout pour le protéger. Raison pour la quelle le Pölon va se faire dans un endroit isolé de la forêt. Les initiés cultivent leur riz, ils font la chasse, alors ils devaient faire toutes ces activités en restant invisible aux femmes et au non initiés jusqu’à la fin de la formation. Leur retour au village était célébré dans une liesse indescriptible.

L’arrivée des colons français va changer la donne. C’est à eux que les autochtones vont dire qu’un non initié ne peut pas aller dans cet endroit de la forêt. Là bas c’est sacré on ne peut y aller. Cette forêt ? Oui. Ainsi naquit le nom forêt sacré. En adoptant ce nom, la compréhension sera qu’il y a un endroit de la forêt qui est sacré.

Les Kpèles au camp vont cultiver le riz dans les champs crées autour du camp ; au fil des années, un camp devenant un peu plus exposé, les organisateurs le déplaçaient. Et quand le camp n’y était plus, des non initiés ou des femmes pouvaient y accéder, voire y cultiver.

A cause de la guerre d’Indochine et différentes guerres, la France eut besoin de soldas et ce sont les colons français qui vont diminuer la durée du Pölon, de sept à cinq ans dans un premier temps, ensuite à trois ans et en fin de compte à un an. C ‘est là le premier coup d’arrêt d’un système de formation.

Les Tomas une monnaie et une écriture à titre d’exemple.

La Guinée accède à l’indépendance le 2 Octobre 1958 et adopte un système communiste, la Révolution guinéenne. C’est Sékou Touré et le Parti Démocratique de Guinée (PDG) qui vont interdire purement et simplement le Pölon.

L’opération de démystification sera lancée, les Kpèlès seront contraints de rendre les masques, certains jetèrent leurs talismans dans Tilé, une des rivières de N’Zérékoré. Les chants du Nyömou nia sont exécutés en plein jour devant tout le monde pour démonter le mythe.

Dans la chanson Gobiabia du Nimba Jazz de N’Zérékoré (disponible sur youtube), le chanteur dit « Avant c’était le zogo (le culte ancien qui se pratiquait), avant c’était tel rite et maintenant le PDG est venu il a tout banni, grâce au PDG tout le monde est maintenant libre ». C’est le cout de grâce. Comme si le Pölon était une sorte d’esclavage dont on a libéré le kpèlè. On a jeté l’eau du bain du bébé avec le bébé. Le savoir n’est plus transmis par son canal habituel. Le Pölon devint un sujet tabou.

Après la mort de Sékou Touré, des Kpèlès vont demander au nouveau Président Lansana Conté, l’autorisation de réinstaurer le Pölon. Maintenant elle dure un à deux mois.

Je ne veux rien critiquer mais je trouve ces pratiques symboliques.

D’après toutes ces explications, ma conclusion est que la forêt sacrée comme on l’imagine, n’a jamais existée; c’est une mauvaise traduction du Kpèlèwo (la langue Kpelè) en Français.

Avec la suppression de ces centres de formation, très peu de Kpèlès connaissent aujourd’hui les masques et leur signification. Beaucoup de danses et des instruments de musiques n’existent plus.

L’UNESCO, si je ne me trompe, avait financé un projet pour retrouver les différents instruments de musique kpèlè pour les revaloriser et les enseigner aux jeunes. Je ne connais pas la suite du projet.

Monsieur Fassou, un artiste, metteur en scène, avait ressorti un pan de la culture Kpèlè avec sa troupe DAZATO. Da Zato, littéralement, veut dire qu’ils ont annoncé sa mort ou sa mort est annoncée. Parce qu’à la mort d’un Roi kpèlè, l’annonce du décès était faite des jours plus tard, le temps de régler sa succession et de procéder à certains rites. Ensuite sa mort était annoncée. La tournée européenne de cette troupe fut un franc succès. Mr Fassou est maintenant dans son village, il n’a pas de soutien financier.

Quand je vois des artistes Kpèlè chanter le coupé-décallé, au lieu de puiser dans leur culture, je vois bien leur ignorance de la richesse de leur culture.

Pour ce qui concerne la connaissance des plantes, à part Dr Malo, le propriétaire de l’Université UDECO, qui travaille avec une industrie pharmaceutique du Canada (il va chercher des plantes en forêt pour ces compagnies) et Mr Jérémie qui travaillait au Mont Nimba (il est à la retraite je crois), très peu de kpèlès connaissent les vertus médicinales des plantes de la forêt.

Je ne fais plus de recherche sur la culture Kpèlè par manque de temps et de fonds, je me concentre uniquement sur la Traite Négrière au Rio Pongo et au Nunez. Par contre j’encourage les jeunes historiens à le faire car une grande et riche culture est entrain de disparaître complètement.

Cette publication a généré plusieurs commentaires sur Facebook, dont voici quelques uns:

Kamite GuineeDadis, est l’une des conséquences de la disparition ou de la simplification du Pölon. Si seulement il avait passé 07 ans de sa vie dans l’un de ces camps, il aurait su comment se comporter pour garder son pouvoir. Le post démontre encore une fois le mal causé par notre occidentalisation et ses conséquences sur nos valeurs et notre mode de vie. Il faut sortir de ça et embrasser notre culture. Merci à l’auteur. Hotep

Marie Françoise Rigaud: E mama ! Le Père Joachim Kolie, il y a qq années a fait une thèse de doctorat:  » rites de l’initiation traditionnelle et rites du baptême chrétien – convergence – dépassement – accomplissement « . Cela pourrait t’intéresser.
Francdo DramouC’est bien mais apprenons à nos enfants à bien parler notre langue maternelle car cela est devenu un problème dans la communication de notre Culture Kpele
Jean Moussa KouroumaMalheureusement nous sommes dans le modernisme etrique et mal compris! A part tout ce que vous avez citer ci-haut, il y a encore une raison d’esperer, Notre culture n’est pas encore totalement morte, on peut bien la faire revivre, mais pour cela, IL faudra recuperer le peu de connaissances qui a ete retransmise de generation en generation et les mettre sur papier. En 2014, j’avais mener une recherche dans difderentes sous-prefectures de N’zerekore et j’ai compris qu’ils y avaient encore des monuments vivants de Notre histoire et de Notre culture qui existent encore, Il faudrait juste que nous Les utilisions avant qu’ils ne meurent avec ces tas de connaissances. IL faudrait qu’on s’y mette tous, personnellement c’est quelque chose qui me passionne, malheureusement le temps et la distance ne me le permettent pas pour le moment, Mais chaque kpele qui a les capacites intellectuelles de faire ce travail devrait le faire sans hesitation, Notre future et celle des generations a venir en dependent. Je paraphrase quelqu’un pour dire, qu’il n’ y a point de peuple sans histoire, et un peuple sans histoire ni culture est un peuple sans ame! Un gros travail de sensibilisation devrait etre fait en sens! Oublions Notre culture et perissons!

Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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Gouvernance

La couverture du COVID-19 par les médias français ignore les spécialistes issu·e·s des minorités

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Un garçon tenu par son père porte un masque. Photo par Xavier Donat via Flickr, sous licence CC BY-NC-ND 2.5.

Ce billet que j’ai traduit en français a été écrit par Eric Tevoedjre* par le réseau social globalvoices.org qui l’a publié le 14 septembre 2020. L’auteur jette un regard critique sur l’invisibilité des scientifiques d’origine africaine dans les débats sur le COVID-19 dans sur les plateaux des télévisions françaises.  

Il y a quinze ans, un best-seller du sociologue Eric Maurin, Le Ghetto Français, décrivait les processus responsables de la ségrégation sociale et géographique qui caractérise la société française.

La télévision française reproduit-elle les mêmes processus ? Souvent accusée de ségrégation contre les minorités, notamment les Noir·e·s, la télévision française ne s’est pas corrigée. La couverture de la pandémie COVID-19 en est un bon exemple.

Le 12 mars, un record d’audience a été atteint : 35 millions de personnesont regardé le président Emmanuel Macron expliquer qu’il avait décidé d’imposer un confinement à l’échelle nationale pour empêcher la propagation du nouveau coronavirus.

Presque immédiatement, les grandes chaînes de télévision ont commencé à organiser de longs débats avec des médecins, des chercheur·e·s et des spécialistes de la santé publique des hôpitaux, écoles ou laboratoires les plus réputés de France, de Suisse et des États-Unis. Des millions de citoyen·ne·s ont retenu leur souffle alors que ces expert·e·s transmettaient, jour après jour, des informations clés qui apaiseraient leurs craintes et pourraient potentiellement sauver des vies.

Bien qu’informatifs, ces débats quotidiens ont révélé une triste et douloureuse vérité : aujourd’hui, dans une France multiethnique, les personnes qui sont apparues à la télévision parce qu’elles étaient considérées comme les plus qualifiées pour expliquer les crises mondiales et suggérer des solutions aux problèmes du monde avaient la même couleur de peau. Elles étaient toutes blanches.

Par coïncidence, dans son rapport annuel sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie [pdf], la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNDH), a fait l’une de ses grandes recommandations pour l’année 2020 :

La CNCDH recommande au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) d’encourager la représentation des hommes et des femmes noires, y compris dans des fonctions d’expertise.

Cette recommandation ne fait que confirmer ce que des dizaines d’articles, de journaux et de sites Internet dénonçaient depuis plusieurs années : le fait que trop souvent, les chaînes de télévision françaises ne présentent pas des personnalités issues des minorités dans des positions de leadership positives. Ceci est important parce que la télévision a le pouvoir de fabriquer des modèles et ainsi de permettre aux jeunes de toutes origines d’avoir confiance en leurs capacités.

Tenter de corriger un mépris séculaire pour les minorités

La France, ancienne puissance coloniale, est bien consciente qu’elle doit faire un meilleur travail de promotion et d’intégration des minorités.

Une étude réalisée en 2013 par Catherine Ghosn a comparé la représentation des minorités à la télévision américaine, belge, britannique, canadienne et française. La chercheuse en Sciences de l’information et de la communication a noté que les politiques françaises dans ce domaine sont beaucoup moins efficaces et efficientes que dans tous les autres pays de l’étude.

En 2007, la chercheuse Catherine Humblot a observé que si la France a fait des progrès dans sa représentation des minorités, il reste encore beaucoup à faire. Elle explique, par exemple, que ce n’est qu’en 2006 qu’une grande chaîne de télévision française a pris la décision audacieuse de faire présenter le journaliste noir, Harry Roselmack, aux heures de grande écoute – et ce n’était que sur une base provisoire. En comparaison, la même année, selon le journaliste néerlandais Stefan de Vries, la première femme noire à présenter les informations à la télévision néerlandaise partait à la retraite.

On ne croit que ce que l’on voit

À la fin de l’année dernière, Judy Woodruff, l’animatrice de l’émission PBS Newshour, diffusée aux États-Unis, a présenté [en] une jeune ingénieure biomédicale afro-américaine nommée Elizabeth Wayne en ces termes :

Plus de la moitié des enfants des écoles américaines sont de couleur, mais leurs professeur·e·s sont majoritairement blanc·he·s. [Ce soir] une ingénieure biomédicale afro-américaine nous explique pourquoi il est si important de se voir [représenté·e] devant la salle de classe.

La Dre Elizabeth Wayne explique avoir eu une expérience marquante pendant ses études supérieures, lorsqu’elle a assisté à une conférence où l’une des intervenantes était une femme noire :

Je n’avais jamais réalisé que je n’avais jamais eu quelqu’un qui me ressemblait, m’enseignant. … J’ai toujours pensé qu’on ne croit que ce que l’on voit…

La découverte d’Elizabeth Wayne a été publiée et discutée par la suite dans plus de 700 articles. Elle dit que certains des e-mails qu’elle a reçus provenaient de personnes qui lui confiaient : « Je n’ai jamais vu une femme noire en blouse de laboratoire photographiée pour avoir contribué à une découverte majeure. »

Le problème en France est-il peut-être d’une autre nature ? Se pourrait-il que la France compte trop peu de spécialistes issu·e·s des minorités dans le corps médical ? Probablement pas. En 2007, le quotidien français Libération citait un responsable des Nations Unies, Habib Ouane, qui s’exclamait : « Il y a plus de médecins béninois rien qu’en Ile-de-France que dans tout le Bénin ! »

Et le journaliste Majed Nehme écrivait en avril dernier [en] :

Le système de santé français profite de plus en plus de l’afflux massif de professionnel·le·s de santé d’Afrique subsaharienne venant notamment du Sénégal, du Mali, du Bénin, du Burkina Faso, du Congo et de tous les pays francophones.

Il pourrait bien y avoir une raison sinistre expliquant pourquoi les minorités, en particulier les Noir·e·s, sont constamment cantonnées à des rôles spécifiques et stéréotypés à la télévision française. Bien sûr, les grands modèles des minorités dans le divertissement sont essentiels et les jeunes des minorités les admirent souvent, sachant qu’ils peuvent un jour être lauréats d’un Oscar ou devenir un·e athlète olympique légendaire. Mais qu’en est-il des jeunes scientifiques prometteurs issus des minorités qui pourraient aider à découvrir le prochain remède ?

Les médias, en particulier la télévision, jouent un rôle important dans la façon dont les individus se perçoivent. La télévision peut aider à créer des modèles positifs pour les enfants issus des minorités, en les aidant à aller au-delà de ce qu’ils ont jamais cru possible.

Nous avons tous entendu l’histoire de « l’aigle qui vivait comme un poulet » [en] : après être tombé de son nid, un aigle atterrit dans un poulailler où il est rapidement adopté par les poussins. Il grandit en pensant qu’il est poulet. Un jour, il rencontre un aigle plus âgé qui lui apprend à voler et l’aide à développer son véritable potentiel.

La politique de ségrégation continue et systématique de la télévision française empêchera non seulement l’émergence de modèles positifs pour les minorités, mais pourrait bien exacerber les tensions sociales en consolidant les anciens ghettos.

___

Eric Tevoedjre est originaire du Bénin, en Afrique de l’Ouest. Il a un doctorat. en relations internationales de l’Université Johns Hopkins aux États-Unis et enseigne à l’Université catholique de Lille, France.

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Droits de l'Homme

Les familles kényanes souffrent des retombées des fermetures d’écoles

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École primaire de Kibera, Nairobi, Kenya, 18 septembre 2012. Photo via ARC / Flickr, sous licence CC BY 2.0.

[box type= »shadow » ]Ce billet que j’ai traduit de l’anglais en français a été écrit par Bonface Witaba pour globalvoices.org qui l’a publié le 16 août 2020. L’auteur est un professionnel des TIC multidisciplinaire avec une expérience de travail en tant que; Rédacteur, traducteur (Eng-Swa), formateur, chercheur, consultant en matière de gouvernance et de politique de l’Internet.[/box]

[Sauf mention contraire, tous les liens mènent vers des sources en anglais.]

Note de la rédaction : cet article a été co-écrit par Bonface Witaba, contributeur de Global Voices et Sri Ranjini Mei Hua, un chercheur et écrivain de Singapour.

En mars, le gouvernement kényan a annoncé la suspension des cours dans les écoles dans le cadre des mesures visant à freiner la propagation du COVID-19. L’annonce a jeté le pays dans le désarroi, affectant 18 millions d’apprenants dans tout le pays, et a également menacé de faire dérailler les progrès vers une éducation inclusive, équitable et de qualité, comme le décrit l’Objectif 4 [fr] de développement durable des Nations Unies.

Dans le cadre des efforts visant à assurer un apprentissage continu tout en protégeant la santé, la sécurité et le bien-être des apprenants et des éducateurs, le ministère de l’Éducation, en collaboration avec les partenaires et les parties prenantes, a conçu le plan d’intervention d’urgence COVID-19 [pdf] pour l’éducation de base au Kenya, avec l’objectif de promouvoir « l’apprentissage hors des classes » par la radio, la télévision, le cloud et les téléphones mobiles.

Aujourd’hui, malgré les efforts du Kenya Institute of Curriculum Development (KICD, en français : Institut kényan de développement des programmes éducatifs) pour étendre la diffusion de contenu en ligne, on estime que 80 % des apprenants n’ont toujours pas accès à des cours à distance, selon une étude réalisée par le réseau de recherche sur l’éducation Usawa Agenda [fr].

Cela est dû, en partie, à un accès inégal aux technologies telles que les ordinateurs de bureau, les ordinateurs portables ou smartphones, ainsi qu’à des coûts d’Internet prohibitifs et à un service peu fiable, en particulier pour les apprenants issus de familles défavorisées et de communautés marginalisées. Même là où la technologie est disponible, il y a des préoccupations concernant l’utilisation d’Internet par les jeunes enfants sans surveillance.

Avant le confinement, les élèves avaient accès à des repas gratuits à l’école. Les filles pouvaient accéder aux serviettes hygiéniques grâce à une initiative visant à les leur fournir gratuitement. Cependant, en raison de la fermeture prolongée, le secrétaire de cabinet chargé de l’éducation, George Magoha, déclaré l’année scolaire « perdue ».Cela signifie que les écoles resteront fermées jusqu’en 2021, laissant des milliers d’élèves dans une situation désastreuse car leurs familles, qui ont récemment subi des pertes d’emploi, ne peuvent pas se permettre de leur fournir la nourriture et les nécessités de base.

Par exemple, à Kibra*, un quartier considéré comme la plus grande zone de résidence informelle de Nairobi (et d’Afrique), la plupart des élèves ne peuvent pas accéder aux programmes d’apprentissage hors des classes du KICD et n’ont pas d’endroit où étudier, encore moins de place pour les jeux ou l’exercice.

Dans une interview Skype avec Asha Jaffar, une journaliste résidant à Kibra qui écrit sur le sort de la communauté locale, celle-ci a déclaré à Global Voices qu’il y avait un nombre limité de bibliothèques gratuites qui permettaient à 10 élèves à la fois de faire leurs devoirs. Cependant, ces élèves doivent céder leur place au groupe suivant après environ une heure. Elle a ajouté que les initiatives de formation gratuite pour les jeunes ont dû être réduites en raison des règles de distanciation sociale imposées par le gouvernement et les responsables de la santé.

La journaliste Asha Jaffar, en gilet réfléchissant orange, montre l'étendue du quartier informel de Kibra à Nairobi, depuis une route avoisinante.

Asha Jaffar, journaliste et résidente de Kibra, indique l’emplacement de son quartier. Photo de Kibra Food Drive, août 2020, utilisée avec permission.

L’impact à long terme des fermetures d’écoles est vaste et encore plus dévastateur pour les familles vivant en dessous du seuil de pauvreté. Étant donné que la sécurité alimentaire prime sur l’éducation, les élèves – en particulier les filles et les jeunes femmes – issu⸱e⸱s de familles vulnérables doivent souvent travailler dans des exploitations agricoles et contribuer aux tâches ménagères ou prendre soin de leurs proches au lieu d’apprendre. Cela s’est produit pendant le confinement, qui coïncidait avec le pic de la saison des semailles en mars.

Certaines filles peuvent même être sujettes à des mariages précoces, ce qui les expose à un risque plus élevé d’abandonner l’école, souvent en raison de grossesses précoces. Par conséquent, les résultats scolaires des enfants issus des familles les plus vulnérables en pâtiront car elles n’auront guère de raisons de les envoyer à l’école lors de la réouverture.

En mars, Mme Jaffar a lancé l’initiative Kibra Food Drive pour aider à soulager la faim dans la communauté de Kibra, grâce à des dons de colis alimentaires aux familles les plus vulnérables. Elle a commencé par la sollicitation de dons via l’application mobile de transfert d’argent M-Pesa, dans le but de nourrir 100 familles vulnérables par semaine. Cependant, les besoins allant croissant, l’initiative a nourri 2 400 familles, à la date du 5 août. Mme Jaffar reconnaît que fournir des repas gratuits ne suffit pas car les familles ont finalement besoin de soutien pour démarrer de petites entreprises. Cependant, la communauté reste dans une impasse alors que le commerce et l’activité économique stagnent.

Un homme en gilet de sécurité portant l'inscription "Kibra Food Drive" porte un gros sac de jute sur son épaule pendant une distribution de nourriture dans le plus grand quartier informel de Nairobi.

Un bénévole livrant de la nourriture aux résidents de Kibra dans le cadre de l’initiative Kibra Food Drive à Kibra, Kenya, août 2020. Photo de Kibra Food Drive, utilisée avec permission.

Le Kenya prévoit la réouverture des écoles pour une nouvelle année scolaire en 2021, mais tout dépend du nombre d’infections au COVID-19, selon le secrétaire de cabinet chargé de l’éducation, M. Magoha.

Plusieurs experts en éducation affirment que cette période est le moment opportun pour le gouvernement de mener une analyse des lacunes du système éducatif et d’effectuer un redémarrage complet en vue d’un accès équitable à l’apprentissage pour tous, comme le prévoit le Plan de réponse d’urgence COVID-19 pour l’éducation de base au Kenya. La première étape consisterait à allouer un budget à l’amélioration des infrastructures scolaires en termes d’éclairage, de bureaux et de chaises et à fournir une alimentation électrique fiable – en particulier dans les zones rurales. Ensuite, le gouvernement pourrait réduire les tarifs de l’eau et de l’électricité pour les écoles, car ces coûts énormes nuisent à leur fonctionnement.

Ce n’est que lorsque ces priorités seront résolues que les efforts pourront reprendre sur un projet d’alphabétisation numérique lancé en 2013 par le gouvernement, actuellement au point mort. Ce programme visait à garantir que les élèves du premier cycle du primaire (3 premières années d’école) puissent utiliser la technologie numérique et les outils de communication, avec pour objectif primordial de transformer l’apprentissage au Kenya en un système éducatif ancré dans le XXIe siècle.

Le projet a eu beaucoup de mal à démarrer après sa phase pilote, en raison de l’incapacité à atteindre les résultats escomptés et du manque de préparation des enseignant⸱e⸱s pendant la période de généralisation de l’initiative. La réussite de ce programme nécessiterait une formation approfondie en technologies de l’information et de la communication (TIC) pour les enseignant⸱e⸱s, qui leur permettrait d’utiliser efficacement ce matériel électronique et de régler les problèmes techniques.

Le Kenya est passé d’un programme d’éducation primaire universelle [pdf] à un programme d’éducation pour tous [fr]. L’éducation primaire universelle, le deuxième Objectif du Millénaire [fr] pour le développement déclaré par les Nations Unies, visait à faire en sorte qu’avant 2015, tous les enfants du monde terminent l’école primaire, alors que l’éducation pour tous était un mouvement mondial dirigé par l’UNESCO[fr], visant à apporter les avantages de l’éducation à « tous les citoyens dans chaque société ». Avec ces gains, le Kenya ne peut pas se permettre de revenir sur ses progrès.

Le prochain défi du Kenya est maintenant de s’assurer que les élèves aient accès à des projets d’alphabétisation numérique qui fournissent non seulement une éducation conventionnelle, mais un apprentissage holistique, autonome et basé sur les compétences, afin de réaliser sa vision de l’éducation et ses objectifs de développement durable d’ici 2030.

*Pendant de nombreuses années, le quartier a été appelé « Kibera », une mauvaise prononciation du mot nubien kibra, qui désigne la forêt. La communauté nubienne du Kenya estime que l’utilisation de « Kibera » les prive de leur identité.

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Droits de l'Homme

Surveillance de masse et espionnage au Rwanda, une réalité effrayante

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Dans le cadre de l'édition 2017 de la Semaine de la croissance verte du Rwanda, un participant illustre des matériaux de construction zéro carbone. Photo du Fonds vert du Rwanda via Flickr, sous licence CC BY-ND 2.0

[box type= »shadow » ]Je vous propose cet article que j’ai traduit de l’anglais. Il a été écrit par l’avocat rwandais Louis Gitinwya, membre du Media Defence East African Lawyers Network, une ONG basée au Royaume-Uni qui forme des avocats pour faire progresser les droits numériques et la liberté des médias pour globalvoices.org qui l’a publié le 6 aout 2020.[/box]

[Sauf mention contraire, tous les liens mènent vers des sites en anglais, ndt.]

Cet article fait partie d’UPROAR, une initiative de Small Media [petits médias] qui exhorte les gouvernements à relever les défis des droits numériques lors de lExamen périodique universel (EPU) [fr]. 

L’État rwandais est construit sur deux récits concurrents.

D’une part, le Rwanda est le «chouchou des bailleurs de fonds » occidentaux, considéré comme un brillant exemple de développement africain, en particulier en ce qui concerne Internet et la transformation numérique. Le Rwanda a été mondialement reconnu pour sa large couverture de réseau mobile, son impressionnante couverture réseau 4G et sa fabrication locale de smartphones [fr]

D’un autre côté, il fonctionne comme un État autoritaire doté d’un pouvoir hégémonique et étroitement centralisé. Le parti au pouvoir, le Front patriotique rwandais (FPR), s’est positionné comme le seul garant de la paix, de la sécurité et du développement après une transition politique massive à la suite du génocide et de la guerre civile de 1994, lorsque de nombreux politiciens, journalistes et acteurs de la société civile ont été tués, déplacés ou discrédités. 

L’État justifie son contrôle strict sur la liberté des médias, la suppression de la dissidence et l’hostilité envers l’opposition comme des questions d’unité nationale, de sûreté et de sécurité, ciblant spécifiquement une diaspora politiquement active qui a fui le Rwanda pour vivre en exil après la guerre, y compris d’anciens membres des mouvements rebelles basés dans l’est de la République démocratique du Congo, ainsi que d’anciennes personnalités gouvernementales qui ont fui le Rwanda pour rejoindre des partis politiques en Europe et aux États-Unis. 

Compte tenu de l’histoire de violence ethnique qui divise le pays, le gouvernement a élaboré une stratégie sophistiquée de surveillance active et de démantèlement des voix de l’opposition par la cybersurveillance, les menaces et la violence – non seulement dans la région des Grands Lacs mais dans le monde entier.  

Au cours des trois dernières années, l’État a également élargi ses capacités locales de surveillance de masse avec la mise en place récente d’un réseau de caméras de télévision en circuit fermé (CCTV) dans les quartiers de Kigali, la capitale. 

L’État est soupçonné d’avoir fait usage à de nombreuses reprises d’outils technologiques contre des dissidents et des membres de l’opposition, comme en témoignent plusieurs affaires judiciaires où l’accusation a présenté des communications privées provenant d’applications de messagerie mobile. 

En septembre 2017, des preuves ont montré que le service de sécurité nationale et de renseignement utilisait diverses technologies et des logiciels espions pour surveiller les activités en ligne des dissidents et des membres de l’opposition.

Par exemple, quelques mois seulement après que la politicienne Diane Rwigara [fr] ait annoncé sa candidature à la présidentielle en 2017, elle a été arrêtée, avec sa mère et sa sœur, sur la base de fausses accusations d’évasion fiscale et d’incitation à la haine contre le gouvernement. Lors de l’audience préparatoire au procès, l’accusation a présenté un message audio WhatsApp prétendument pris sur les téléphones portables de Mme Rwigara et de sa mère comme preuve contre elles. On pense que les autorités ont saisi les messages grâce à des logiciels espions.

En 2019, un rapport d’enquête du Financial Times a mis davantage en lumière la tendance de l’État à surveiller de près l’utilisation des médias sociaux par les citoyens. Le rapport a révélé l’utilisation possible par l’État du logiciel espion Pegasus, fabriqué par une société de technologie israélienne.  

Grâce à ce logiciel, les agences de sécurité peuvent collecter les données [fr] des smartphones des citoyens sans laisser de trace. Cela concerne les appels téléphoniques, les contacts, les mots de passe et toutes les données transmises via des applications comme WhatsApp ou Skype.

Le droit à la vie privée [fr] est inscrit dans la constitution de la République du Rwanda ainsi que dans le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) [fr] dont le Rwanda est signataire. 

Mais la loi n º60 / 2013 réglementant l’interception des communications autorise le procureur à émettre un « mandat verbal » au service de sécurité nationale et de renseignement pour surveiller, intercepter et décrypter toute information générée, transmise, reçue ou stockée dans toute ressource informatique pour des raisons de sécurité nationale.

En outre, l’absence de législation spécifique sur la protection des données à caractère personnel a donné aux services de sécurité rwandais toute latitude pour collecter des données en toute impunité.

Lorsque l’État abuse des outils de surveillance, il met tous les citoyens en danger. Le Rwanda manque actuellement d’un cadre juridique approprié pour guider l’utilisation des technologies en ligne dans le contexte de la sécurité nationale. 

L’État doit réfléchir à la manière de réglementer l’utilisation et l’application de ces nouvelles technologies. L’autorisation doit reposer sur des preuves objectives provenant d’un juge ou d’un autre organe juridique indépendant. En outre, l’État devrait interdire la collecte systématique de données à caractère personnel, n’accordant des autorisations qu’en cas de nécessité absolue.

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Camp Boiro

Le 27 août 1977: La révolte des femmes contre Sékou Touré

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Les femmes de Guinée sont spéciales. Chaque fois que le pays se trouve dans une situation difficile, ce sont elles qui se sont levées pour y faire face, aujourd’hui contre les abus pour imposer le 3ème mandat d’Alpha Condé, hier contre les colons et ensuite contre la dictature de Sékou Touré. Contre Ebola elles furent également en première ligne dans les foyers et les hôpitaux ce sont elles qui poussèrent le sacrifice jusqu’à en perdre la vie. C’est pour cela qu’elles furent plus nombreuses à être infectées. Il y a 43 ans, le 27 aout 1977, elles se levèrent pour faire face au tyran Sékou Touré lorsque sa politique démagogique avait détruit les bases de l’économie guinéenne.

Le peuple souffrait d’une faim chronique, les denrées et divers condiments étaient rationnés. Dans les hôpitaux, où on était soigné par d’anciens infirmiers promus docteurs en médecine par décret présidentiel, les malades devaient apporter de chez eux une bassine d’eau et la nourriture. Les prescriptions médicales devaient comporter le choix entre plusieurs médicaments car les pharmacies étant mal approvisionnées. Les médecins devaient faire ainsi car si le malade ne trouvait pas de médicaments, ils étaient accusés de créer eux la pénurie et ils pouvaient être taxés de saboteurs de la révolution. Et surtout la production de riz, denrée alimentaire de base des Guinéens avait dégringolé de 282 700 tonnes en 1957—veille de l’indépendance—à moins de 30 000 tonnes. 

Fatiguées des tracasseries de toute nature que la population subissait, les femmes sont sorties pour crier leur ras-le-bol à Nzérékoré  Macenta, Gueckédou,  Kissidougou,  Beyla et Kankan. Le responsable suprême de la révolution et de nos malheurs, Ahmed Sékou Touré, tente de récupérer la situation.

À l’occasion de ce 43ème anniversaire, l’association des victimes du camp Boiro a publié le communiqué de presse suit:

On dit souvent que « l’histoire est têtue » surtout quand elle est cousue de faits poignants comme cette révolte des femmes guinéennes un certain 27 août 1977.

Comment oublier cette date qui marqua le début de la fin de la dictature sanglante de Sékou TOURE ? Non elle ne peut être occultée tant elle constitua le début de la décadence du pouvoir exterminateur de Sékou TOURÉ pendant 26 ans. 

Pour rappel, la révolte des femmes partit le 27 août 1977 de la résistance de l’une des commerçantes face aux exactions des sbires du régime, les agents communément appelés « Police économique ». Une bagarre entre un agent et cette commerçante devint virale et embrasa l’ensemble du pays. Ce fut la goutte d’eau de trop qui entama la descente aux enfers d’un régime qui détruisit très tôt les espoirs de développement de tout un peuple. Combien de femmes tombèrent ce jour-là ? On l’ignore. Mais ce qui est certain, c’est que le rouleau compresseur, la machine à tuer du régime, le camp BOIRO se mit en marche et fit d’innombrables victimes parmi nos braves femmes. Ironie du sort, celles qui avaient fabriqué le dictateur étaient désormais, ce 27 août les victimes désignées pour le CAMP BOIRO.

Comment oublier ces faits si douloureux où des femmes se battant pour leurs libertés se retrouvent par dizaines broyées par le régime de celui qui les avait toujours trompées ?

L’Association des Victimes des Camps Boiro se souvient et appelle à commémorer ce 27 août 2020 sous le signe de « l’honneur de ces femmes » qui ont par leur bravoure fragilisé un régime moribond qui ne s’illustra que par le crime pour se maintenir au pouvoir.

Braves femmes de Guinée, souvenez-vous de ce que vous avez accompli en mettant fin au mythe du Syli intouchable. Vous avez par cette révolte sauvé vos enfants, vos maris et avez montré que mensonge et duplicité seront toujours mis à nus. Ce combat restera dans la mémoire collective comme celui qui montra à la face du monde les horreurs bien dissimulées de Sékou TOURÉ. Enfin il était démasqué. En s’attaquant aux femmes de Guinée, il avait commis un sacrilège de trop. La chute commença et se poursuivit jusqu’au 26 mars 1984 date de sa fin sur cette terre.

En cette date anniversaire, honorons nos braves FEMMES de Guinée disparues dans les geôles des CAMPS BOIRO. Honorons celles qui y furent exécutées. Honorons celles qui y furent violées ; Honorons celles qui connurent l’opprobre pour avoir résisté. Honorons-les toutes. Ne les oublions pas car elles ont payé cher le prix de notre liberté d’aujourd’hui.

 

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Droits de l'Homme

L’implantation d’une « dynamique de violence», avant l’indépendance

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Ce billet est tiré de la contribution de Bernard Charles intitulée Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-1958) à l’oeuvre collective L’Afrique noire française : l’heure des Indépendances parue en 1992, reprise dans webguinee.net.

Vu la longueur du texte je l’ai divisé en trois parties, dont celle-ci est la deuxième. La première a été publiée le 15 août et la troisième le sera le 25 août 2020

Du même auteur: Cadres politiques et administratifs dans la construction nationale en Guinée

La question des responsabilités quant à l’implantation d’une « dynamique de violence» au sein de la société guinéenne n’est pas simple. Elle se posait depuis longtemps, non seulement aux protagonistes dans leurs efforts de justification auprès de l’opinion guinéenne mais aussi, évidemment, aux autorités du territoire ainsi qu’à celles de la métropole.

Mentionnons tout d’abord l’existence et la perpétuation d’une très ancienne forme de violence, « légale » celle-là, puisque exercée par la chefferie de canton dans le cadre et sous le couvert de l’administration coloniale. Les rapports administratifs et les plaintes des populations soulignent tant et plus les extorsions par la force, les exactions et la brutalité des chefs 16. Leur dénonciation sans relâche fournira au PDG-RDA un magnifique tremplin pour se rallier la population rurale, sauf au Fouta.

Par ailleurs, il semble bien que les luttes politiques prendront çà et là une coloration ethnique dans la mesure même où le bastion du PDG sera Conakry et la basse Guinée de population soussou alors que celui de ses adversaires BAG se situera au Fouta de population peulh avec un fort appui des chefs traditionnels de la région.

Le fonctionnement de la chefferie et les antagonismes ethniques (activés au besoin) constituent comme une toile de fond pour les affrontements politiques. C’est à ces derniers que nous nous attacherons.

Deux enquêtes administratives et une mission de l’Assemblée de l’Union française apportent une réponse. Leurs conclusions ainsi que les jugements portés par les gouverneurs successifs de Guinée et certains fonctionnaires sont singulièrement convergentes, par-delà les nuances propres à chacun, quelles que soient les différences dues à une évolution sociopolitique extrêmement rapide du pays. Toutes concourent à faire porter une responsabilité écrasante au PDG-RDA et à son chef incontesté, Sékou Touré ?

Les premiers troubles graves 17, consécutifs à l’élection comme député de Barry Diawadou et à l’échec électoral de Sékou Touré, qui se produisirent de juillet 1954 à février 1955 sont analysés de manière très approfondie par l’inspecteur général H. Pruvost dès février 1955, suite à la mission que lui avait confiée le ministre de la France d’outre-mer, J. Juglas.

Dans son sommaire chronologique, la quasi-totalité des incidents et bagarres ont été provoqués par des éléments RDA, la riposte de leurs adversaires pouvant à l’occasion aboutir à des blessés. Dans un rapport, il relève que « la responsabilité de Sékou Touré dans les émeutes récentes peut être évoquée sans verser dans la témérité 18 » et il en avance une explication:

« Qu’il ait voulu — car les incidents ont été sans doute préparés, de même que le retour au calme fut nettement commandé … — donner un sérieux avertissement à l’Autorité française d’avoir à s’abstenir, lors des prochaines élections législatives du jeu qu’il lui prête, c’est une explication plausible des incidents, quant à l’immédiat : rancune du passé, inquiétude pour l’avenir personnel.

D’aucuns estiment que Sékou Touré a été débordé sur sa gauche … On ne saurait, d’autre part, éliminer l’hypothèse d’une démonstration, à l’adresse du RDA orthodoxe, de l’efficacité de la branche, plus avancée, de Guinée. » 19

Pour lui, la gravité des troubles tient en ce qu’ils révèlent un « véritable noyautage de la population par le RDA » ; la mise en place d’une « organisation fantoche », même en brousse, grâce à laquelle le parti élimine rapidement … tous les éléments « réfractaires au RDA », y compris les chefs coutumiers ; l’objectif de l’« éviction ou de la quasi-éviction française».

La portée politique de ce qui se jouait en Guinée n’avait pas échappé, non plus, aux dirigeants du RDA à l’échelle de l’Afrique. Le responsable politique du comité de coordination, Ouezzin Coulibaly, se rendit en Guinée. Sa venue et les instructions en sept points, qu’il adressa le 12 février 1955 aux responsables du PDG, constituèrent un véritable cran d’arrêt … provisoire.

« Le RDA a un organisme directeur [ … ] auquel tous les adhérents doivent obéissance. Le RDA est un parti de gouvernement [ … ]. Il tient donc avant tout au respect de la légalité républicaine et à l’ordre [ … ]. Ses responsables doivent enseigner [ … ] que la possession d’une carte RDA ne confère à personne le droit de se soustraire à la légalité [ … ]. Le RDA est loin d’être un parti d’agitation [ … ]. Le RDA interdit toutes les manifestations à caractère fasciste, telle la création de groupes de choc, des dénommés commissaires et gendarmes avec port de brassards et galons sur la voie publique [ … ]. Il doit enseigner le respect de la liberté des citoyens [ … . Personne n’a le droit de se rendre justice. » 20

Sékou Touré dût, de plus ou moins bon gré, s’incliner et répercuter ces instructions dans un communiqué du bureau exécutif du PDG. Il y était affirmé « avec vigueur que le programme du RDA ne peut comporter rien de subversif et que ses activités ne peuvent tendre à provoquer du désordre ou des incidents ! » 21

En novembre 1956, la mission Chiarisini 22, venue s’informer sur les émeutes du mois précédent (8 morts et 263 blessés), retracera le fil des événements en remontant à juillet 1954 et s’efforcera, elle aussi, d’en établir les causes et d’en dégager les conséquences. Ses conclusions sont on ne peut plus claires :

« La responsabilité du PDG apparaît entière au cours des incidents qui se sont déroulés en Guinée depuis juillet 1954. »

La mission dresse encore le catalogue des moyens d’actions utilisés par le PDG dans sa conquête systématique du pouvoir: violences contre les personnes et les biens des non-PDG, hiérarchie parallèle avec le port d’insignes de « fonctions », noyautage de la police 23 et de l’administration, recours systématique à la calomnie et à des méthodes franchement illégales contre les « îlots de résistance » (administration, forces de l’ordre autres que la police, adversaires politiques qualifiés de « saboteurs », chefs coutumiers).

Nous avons là, sous des termes analogues, sinon identiques, les mêmes caractéristiques et constats que ceux établis par H. Pruvost sans que, semble-t-il, les membres de la mission en aient eu connaissance. Dans l’un et l’autre cas, les auteurs réfutent également, avec des arguments de poids, chacune des explications (de type socio-économique ou politique) avancées par le PDG sans vouloir pour autant exonérer de toute responsabilité les adversaires politiques de celui-ci.

Toutefois, le contexte politique est devenu tout autre avec l’élection des deux principaux responsables du PDG-RDA comme députés en janvier 1956, la reconnaissance de ce statut avec ses prérogatives par l’administration, les changements de gouverneur en Guinée et de gouvernement en France. Sur ce point, la mission Chiarisini ne s’est pas fait faute de souligner la« politique contradictoire de Paris » 24.

Mais c’est surtout l’adoption de la loi-cadre Defferre en juin 1956 qui vient bouleverser fondamentalement les institutions et les règles du jeu (collège unique et suffrage universel, conseil de gouvernement et élargissement des pouvoirs de l’assemblée territoriale).

À vrai dire, l’enjeu pour le PDG n’est plus de conquérir le pouvoir mais de l’exercer seul sans opposition. Une véritable lutte à finir s’engage avec ses adversaires. Plus question de se soucier des instructions de O. Coulibaly, elles sont devenues lettres mortes. L’action du parti s’est perfectionnée dans ses méthodes, les mêmes que celles de 1954, mais utilisées de manière plus radicale.

Ceci troublera quelque peu le nouveau gouverneur de Guinée dont l’un des objectifs était d’aboutir à une « période de décantation puis de stabilisation politique » 25 par la reconnaissance de la place majoritaire acquise par le PDG dans le système politique à la suite des élections de janvier 1956.

Deux extraits suffiront pour le montrer. S’attachant à analyser, en octobre 1955, les causes profondes qui poussent les partis politiques à la violence, le gouverneur écrit :

« Il est un fait que le BAG fait figure de victime, qu’il a subi certainement de nombreuses atteintes et [qu’]il couvrait déjà l’ensemble des citadelles que le RDA agressait systématiquement. Mais [ … ] ce rassemblement de victimes prit conscience de sa force et songea désormais à se défendre puis à prévenir les attaques. Lancée des bastions solides tenus par le BAG dans les chefferies et autour de l’administration, cette contre-attaque eut beau jeu pour se développer devant le caractère fruste et maladroit du RDA. » 26

L’année suivante, à la suite des nouveaux troubles survenus en octobre 1956, il note:

« Le RDA majoritaire à 80 % à Conakry, normalement destiné à prendre demain des responsabilités majeures dans le pays, ne devrait pas avoir besoin de recourir à la violence comme voie d’expression normale [ … ]. C’est dans la nature profonde du RDA-Guinée que l’on peut trouver [ … ] la raison d’une attitude qui recherche le désordre, paralyse la vie du territoire, sape les confiances et aboutit à faire régner une véritable terreur sur tout ce qui ne relève pas du parti. » 27. Avant d’ajouter de manière désabusée, mais prémonitoire : « Après avoir pendant un an essayé avec lui de construire, j’en viens à me demander s’il peut ou s’il a les moyens de mener à bien une action autre que violente [ … ]. Sa responsabilité paraît dans tous les cas engagée [ … ]. »

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Notes:

16. Voir J. Suret-canale, « La fin de la chefferie en Guinée}), Journal of African History, VU, 3, 1966, pp. 459-493.

17. Pour une thèse diamétralement opposée, voir S.K. Keita. Le PDG, Artisan de l’indépendance nationale en Guinée (1947-1958), Conakry, INRDG, 1978.

18. H. Pruvost, Incidents de 1954-1955 en Guinéefrançaise, 11 mars 1955, p. 21.

19. H. Pruvost, note sur les incidents de 1954-1955 en Guinée, 12 mars 1955. Dans l’un de ses quatre rapports, il relèvera explicitement comme l’une des caractéristiques des troubles d’avoir été « délibérés et systématiques ».

20. O. Coulibaly, « Instructions aux responsables du PDG », in H. Pruvost, Incidents … annexe 3. Voir aussi J.R. de Benoist, L’Afrique occidentale française de 1944 à 1946, Nouvelles Éditions africaines, 1982, p. 216.

21. Communiqué du bureau du PDG, 18 février 1955, signé par les cinq membres du bureau exécutif (S. Touré, Abdourahamane Diallo, N’Famara Keita, Sinkoun Kaba, Camara Bengaly). Il semble qu’un ou deux membres du bureau furent alors contraints de le quitter.

22. « Rapport d’information fait au nom de la commission de politique générale sur la mission d’information chargée de rechercher les causes et les responsabilités des récents événements de Conakry, par MM. Chiarisini, Max André, Odru, Roulleaux-Dugage, conseillers de l’Union française ». Documents — Assemblée de l’Union française, annexe n° 135, 2e séance, 29 novembre 1956, pp. 168-176.

23. « Sa carence […] atteint un degré te! que l’on peut la considérer comme une véritable complaisance}) (elle serait d’ailleurs à 90 % pro-PDG). Rapport … op. cit., p. 174.

24. L’un de ses membres, M. Odru, ne s’est pas rallié au texte des 2e et 6e parties du rapport parce que, pour lui, « dans les événements de Guinée, ce sont les responsabilités gouvernementales [françaises) qui sont essentielles ».

25. Rapport n° 2726 du gouverneur Bonfils au haut commissaire à Dakar, 16 octobre 1956.

26. Lettre n° 520 au haut commissaire à Dakar, 22 octobre 1955.

27. Rapport n° 2726, op. cit.

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Abdoulaye Bah konakryexpress

Je concentre mes articles surtout sur les violations des droits humains sous le régime de Sékou Touré, le Camp Boiro et les autres camps de concentration qu’il avait semés dans tout le pays en publiant des extraits et des témoignages des nombreux ouvrages qui ont été écrits par d’anciennes victimes qui ont survécu aux tortures.

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