Une réunion de l’Association des victimes du camp Boiro
Une réunion de l’Association des victimes du camp Boiro

« Les colons étaient plus africains que nous ». Partie II

Ce billet est la deuxième partie d’un entretien, d’une durée initiale de trois heures, que Mme Kadidiatou Diallo Telli a accordé à Mme Pascale Barthélémy dans le cadre de sa thèse de doctorat publiée sous le titre Africaines et diplômées à l’époque coloniale (1918-1957), Rennes, PUR, 2010. L’entretien en entier a été publié sur journals.openedition.org Mme Pascale Barthélémy est Maîtresse de conférences en histoire contemporaine, ENS de Lyon et auteure de plusieurs ouvrages sur les intellectuelles africaines. Vu sa longueur, je l’ai divisé en 3 parties. Celle-ci est la deuxième partie. La première a été publiée le 25 août 2020 et la troisième le sera le 10 septembre 2020.

 

A : Et donc est-ce que vous avez le souvenir de ce que ces femmes-là représentaient, les premières promotions, lorsqu’elles sont sorties, quelle réaction elles ont suscité ces premières intellectuelles en fait ?

: Les premières intellectuelles… on les craignait. Nous avons eu une directrice, Mme Le Goff, qui avait essayé de former une élite. Elle était à Dakar, elle a visité l’École normale de Sébikotane, où se trouvaient les garçons, elle a trouvé là des centaines et des centaines de jeunes gens, et elle a demandé une audience au Gouverneur général et elle est allée le voir. Elle lui a dit “je viens de visiter l’École de médecine, je viens de visiter l’École normale de Sébikotane des garçons, où est-ce que vous voulez trouver des femmes à ces jeunes gens que vous formez, vous allez les lâcher, ils vont aller épouser une cousine au village, qui est-ce qu’elle est, est-ce que vous pensez que vous allez obtenir là un progrès ? Vous savez moi, d’après mon expérience, quand vous éduquez un homme et que vous n’éduquez pas sa femme, lui il descendra au niveau de sa femme, donc tout ce travail que vous êtes en train de faire il est inutile”. Alors il lui demande “mais qu’est-ce que vous proposez ?” “Il faut créer une École normale de jeunes filles pendante à celle-là, vous avez des enfants dans les écoles primaires et tout ça… mais ouvrez une École, préparez des femmes à ces hommes-là”. C’est son idée à elle, c’est son idée à elle ! À l’École normale, pour se débarrasser d’elle on lui a donné des magasins désaffectés. On lui a dit “débrouille-toi pour implanter ton École”. Et elle a été la première directrice.

A : D’accord. Et donc tout ça pour m’expliquer qu’on vous craignait lorsque vous êtes sorties ?

B : Oui. C’était des filles évoluées, d’abord elles avaient besoin d’une montre, Mme Le Goff nous avait habituées à un certain niveau de vie à Rufisque alors quand on sortait elle donnait une montre à chacune, on avait une montre au poignet, bon, c’était pas très bien vu… et puis alors quand on discutait en groupe avec les garçons on disait toujours “ah il faut un frigidaire”, alors on nous appelait pendant quelques temps “les jeunes filles frigidaires”. Alors certains se disaient “ah je peux pas me marier dans ce milieu-là parce que je peux pas trouver un frigidaire” (rires). Donc on a eu ce problème-là. Au départ y’a beaucoup d’entre nous qui ont traîné longtemps avant de trouver un mari parce que les hommes avaient peur de nous.

A : Et même les garçons de Sébikotane ?

B : Même les garçons de Sébikotane, même eux, même eux ! Mais finalement comme il y avait très peu de filles par rapport aux garçons on a toutes fini par se marier (rires). Chacune de nous a eu au moins 5, 10, 15 candidats, donc nous, nous avons eu le choix. Pour eux c’était la lutte pour s’établir, avant l’autre, ou bien pour déloger l’autre et s’installer.

A : Cette anecdote du frigidaire quand même c’est très significatif. Comme vous aviez votre salaire finalement vous n’aviez pas forcément besoin d’un mari pour pouvoir l’obtenir le frigidaire, même si ça coûtait très cher ?

B : Oui, mais vous savez qu’en Afrique, une femme qui n’est pas mariée, elle perd toute considération, donc chacune d’entre nous avait à l’idée de se marier, de faire ses enfants, de vivre en famille, ça vous savez, la femme africaine on peut difficilement faire autrement. Non, on s’est installées, au contraire elles ont fait les meilleurs ménages, parce que elles n’attendaient pas tout du mari, elles avaient leur propre salaire, elles ont épousé des jeunes fonctionnaires qui avaient leur revenu également ce qui fait qu’on a tout de suite appris à vivre un ménage partagé. Donc ça a tout de suite bien marché. Et on a été immédiatement pratiquement des exemples. Adja Nima5 par exemple c’est la première femme à Conakry ici qui a piloté sa voiture. Les gens la regardaient dans la rue et puis quand ils se retrouvaient avec son mari “tu n’as pas peur d’avoir ta femme dans une voiture là, tu sais pas où elle va, tu sais pas quand est-ce qu’elle va ?” il disait “c’est son salaire, avec son salaire qu’elle a acheté sa voiture, qu’est-ce que tu veux que moi je dise, moi je n’ai pas de voiture… je ne peux être son pilote, je travaille”. Alors ça s’est généralisé après.

A : Mais c’était quand même une révolution.

B : Ah c’était une révolution, absolument, c’était une révolution. Parce que l’homme africain est un dictateur, quand il a une femme elle doit leur obéir, or nous à Rufisque on nous avait un peu ouvert les yeux et on était pour la coopération, on n’était pas pour l’esclavage, donc les hommes ont très mal pris ça ! Même les hommes intellectuels, même, surtout eux, surtout eux ! Parce que l’Africain a beau être intellectuel on voit actuellement avec des médecins, des professeurs et tout ce monde là, il arrive un moment, bon, il marche avec le progrès mais il arrive un certain moment, vous découvrez tout de suite qu’ils ont une deuxième femme ! On dirait qu’à partir d’un certain moment, eux, ils régressent !

A : Oui, oui oui. En fait tout ce qui est ouverture d’esprit acquise par l’éducation à votre avis ça s’ancre plus fortement chez les femmes que chez les hommes ?

B : Oui. Les hommes ont en eux quelque chose qui à un certain moment les freine et ils peuvent plus avancer, et ils sont même capables de reculer.

A : Et donc vous êtes entrée à l’École normale en 1944, et vous vous souvenez de l’atmosphère de l’École ? Personnellement, qu’est-ce que vous avez retenu de vos années à Rufisque ?

  • 6 La fondation a été créée en 1992.

B : Ce que j’ai constaté à Rufisque c’est que nous venions de sept ou huit pays africains différents, le Sénégal, la Mauritanie, le Mali, la Guinée, la Côte d’Ivoire, ça allait jusqu’au Cameroun. Et on arrivait là, on avait une chose en commun pratiquement c’est la langue française. Des traditions différentes, souvent des religions différentes et on se retrouvait là, une promotion de trente filles, qui venaient de tous les horizons et ce qui m’a le plus frappé c’est que en quelques mois nous devenions des sœurs. Et une entente vraiment parfaite ! On vivait quatre ans comme ça, quand on partait on sentait vraiment la déchirure de sœurs qui se séparent et ça, ça m’a bouleversée. Et tout dernièrement je discutais avec un ministre à Dakar, je lui dis “avec le temps je me rends compte que les dirigeants de la colonisation en Afrique étaient plus africains que nous”. Il me dit “pourquoi ?” je lui dis “ils ont créé les écoles fédérales, Sébikotane, Rufisque, l’École de médecine, et tout ça là, ils ont regroupé là tous les Africains de langue française, ils ont fait de nous des frères et des sœurs !” Je vois nous à Rufisque, chaque fois qu’il y avait une manifestation culturelle à Sébikotane, on nous embarquait dans le bus, on nous envoyait là-bas. On allait passer la journée, on revenait, les jeunes gens, le samedi, ils faisaient la route à pieds pour venir à Rufisque, comme ils ne pouvaient pas payer le transport, ils n’avaient pas d’argent, ils faisaient la route à pieds et ils rentraient le soir. Et puis pendant les vacances de Noël, de Pâques et tout ça on se retrouvait tous à Dakar dans les mêmes familles, on a tissé une fraternité entre les Africains de tous ces États-là. Quand nous nous sommes retrouvées il y a trois ans6 à Rufisque pour lancer la Fondation femmes d’Afrique et Culture, on avait l’impression qu’on s’était séparées hier, c’était vraiment impressionnant ! On a créé une solidarité, même avec les garçons je vous dis, chacune d’entre nous quand elle arrive dans une capitale d’un pays africain, elle demande un nom, le repas suivant ou le repas du lendemain on nous rassemble toutes les Rufisquoises et à ce moment-là, y’en a une d’entre elles qui donne un cocktail et on invite les anciens de l’École normale de garçons, on se retrouve là des vieillards, avec des petits pleurs, c’est une atmosphère tout à fait particulière. Alors je disais au ministre là, je dis les colons étaient plus africains que nous, ils ont créé l’union africaine avant nous ! Il me dit “oui, oui ils sont quand même plus intelligents que nous comme tu dis parce que ils ont cassé ça avant de partir…” (rires) À vous de reconstruire ! (rires) ils sont partis, depuis qu’ils sont partis y’a quarante ans vous n’avez pas réussi à reconstruire, vous n’avez pas compris !

A : C’est-à-dire qu’ils l’avaient créé aussi sur une toute petite minorité, malgré tout, en tout sur toute la période y’a pas tant de femmes et de garçons que ça…

B : Oui oui mais c’était, c’était une mince couche… Mais ça avait marché, c’était une petite couche mais ça avait marché.

A : Et vous pensez que le tempérament maternel de Germaine Le Goff a justement joué son rôle dans la reconstitution d’une famille ?

B : Ah oui. Beaucoup, beaucoup. Parce qu’elle nous a suivies dans les salles de classe, elle nous a suivies dans les salles de récréation, elle a organisé des manifestations culturelles, elle nous faisait venir des conférenciers et puis elle avait créé à l’École là-bas un coin qu’on appelait “la case”. La “case” était à la disposition des filles d’un État pendant un mois, on décorait au style de la région, et il y avait un jour où on recevait. Par exemple, quand la Guinée était là, on faisait une chambre guinéenne, on préparait des mets guinéens pour les élèves le jour de la réception. Ce qui fait que chacune d’entre nous finissait par avoir là les éléments de la vie dans l’autre pays. Et dans les manifestations culturelles également, chacun était amené à montrer ce qui se passe chez lui. Ce qui fait qu’entre nous on a fini par se connaître. Souvent même pendant les vacances, y’ a une fille de Côte d’Ivoire qui disait “ah oui moi cette année je vais aller jusqu’en Guinée et puis après seulement je vais continuer en Côte d’Ivoire”. L’École formait mais dans le but de renvoyer chacun chez lui, donc ils n’ont pas voulu la rupture avec le milieu familial.

A : Et par rapport à ceux qui critiquaient le fait que vous soyez européanisées ou “occidentalisées” ou acculturées, à votre avis quel était l’objectif de Germaine Le Goff de ce point de vue ?

B : Elle a voulu, à mon avis, faire des filles au-dessus de la moyenne pour faire des mères exemplaires pour le milieu, et des enfants qui avaient plus de chances au départ que les pères et les mères. Elle disait toujours : “on peut vous craindre au départ, mais le jour où le rythme sera lancé, vous allez voir que chacune de vous va avoir 50 candidats… au mariage”. Et ça a été ça.

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Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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