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Le parlement cubain a maintenant trois vice-président.e.s noir.e.s. Pourquoi on n’en parle pas ?

(De gauche à droite) Inés María Chapman Waugh, Beatriz Jhonson Urrutia et Salvador Valdés Mesa. Montage par l’auteur à partir de photos sur EcuRed.

Le 19 avril 2018, la République de Cuba a investi à sa présidence l’ex-professeur d’université Miguel Díaz-Canel Bermúdez, et le 9ème Congrès de l’Assemblée nationale du Pouvoir populaire – l’organe suprême de la direction – a élu un nouveau Conseil d’État. Mais l’euphorie et l’incertitude entourant un supposé “Cuba sans les Castro” et d’autres sujets connexes ont éclipsé un autre développement majeur: la présence de quatre dirigeants noirs dans le nouveau gouvernement jusqu’en 2023.

Les Cubains noirs représentent 10% de la population mais leur représentation dans les cercles du pouvoir est très limitée, en dépit des idéaux d’égalité après la révolution.

Avant Bermúdez, le précédent Congrès avait deux hommes noirs à des postes de responsabilité : le premier vice-président Juan Esteban Lazo Hernández et Salvador Valdés Mesa, président de l’Assemblée nationale. Avec la sélection d’Inés María Chapman Waugh et de Beatriz Jhonson Urrutia comme vice-présidentes, Cuba a, pour ainsi dire, “ajouté plus de couleur” au gouvernement.

Avant de parler de ces deux femmes, je veux consacrer une minute à Valdés Mesa et Lazo Hernández.

Valdés, qui a occupé auparavant les postes de secrétaire de l’Union centrale des travailleurs de Cuba, de ministre du Travail et de la Sécurité sociale, et secrétaire des travailleurs agricoles, ne fait pas partie de la génération de “los históricos”, ceux qui ont dirigé la Révolution cubaine de 1959 et qui ont généralement cédé le pouvoir qu’une fois évincés ou morts. Il est issu de la génération qui a suivi, tout comme Lazo, qui a été élu président de l’Assemblée nationale en 2013 et conservera son poste jusqu’en 2023, quand il aura 79 ans.

Lazo a eu une trajectoire longue et variée dans la politique cubaine. Il a été secrétaire du Parti communiste cubain pour les provinces de Matanzas, Santiago de Cuba et La Havane, membre du parlement cubain depuis 1981 et vice-président du Conseil d’État depuis 1992. Lazo a également représenté les affaires étrangères de Cuba pour les pays des Caraïbes, d’Afrique et d’Asie. Il a été élu président de l’Assemblée nationale du pouvoir populaire le 25 février 2013.

Nouvelle phase de test

Les deux nouvelles vice-présidentes sont relativement jeunes selon les normes parlementaires, si l’on considère l’âge moyen à l’Assemblée législative – où seulement 13% des députés ont moins de 35 ans.

Ines María Chapman Waugh, originaire de Holguín, est ingénieure, actuellement présidente de l’Institut national des ressources hydrauliques. Pour les Cubains, son nom est familier. Depuis longtemps, elle est le visage de l’agence qu’elle dirige, offrant au public des informations importantes pendant la saison des ouragans. Elle a été députée de l’Assemblée nationale pour le Congrès précédent et du Conseil d’État depuis 2008. En 2011, elle a été élue au Comité central du Parti communiste cubain.

Beatriz Jhonson Urrutia est également ingénieure. En 2011, elle a été élue vice-présidente de l’Assemblée provinciale du pouvoir populaire dans sa province natale, Santiago de Cuba. Elle est Présidente de cette instance depuis 2016. Lors du 7ème Congrès il y a une dizaine d’années, elle a été élue au Comité Central. Elle est devenue députée en 2013.

Toutes les deux viennent de la base et ont développé des carrières professionnelles avant ou à côté de leur trajectoires politiques. En tant que femmes noires, elles ont dû travailler dur pour obtenir leurs diplômes et construire leur carrière. Et ces dernières nominations ne signifient pas qu’elles sont arrivées. Elles entrent à présent dans une nouvelle épreuve, où elles seront “évaluées” en raison de leur couleur et soumises à un examen raciste et à l’attente que, tôt ou tard, elles vont sans doute tout faire foirer.

Le silence est aussi du racisme

Pourquoi la presse cubaine et internationale, et les gens en général, n’ont-ils pas accueilli et salué ces développements avec enthousiasme ? Je trouve cela suspect, considérant que dans le scénario politique actuel c’est une plus grande surprise que la nomination Díaz-Canel, qui était attendue. Les médias ont préféré porter l’attention sur la première dame et d’autres futilités tout en continuant à ignorer cette information essentielle.

Invisibiliser est l’un des moyens utilisés par le racisme. Parfois, le silence en dit plus que les mots ne le pourraient jamais. Ce que je pense être à l’œuvre ici c’est une combinaison de peur de la Négritude et du néo-racisme désinvolte au quotidien. Avec la notion officielle, à Cuba, que parler de Négritude, de racisme et de discrimination raciale divise la nation.

Sur ce dernier point, je voudrais ajouter que même parmi les militants sociaux et politiques les plus engagés et les non-initiés, l’idée persiste que considérer les questions raciales de quelconque façon dilue un “but suprême” vaguement défini. C’est à partir de cette position que sont contestées les notions allant du terme “afro-cubain” à l’existence d’un racisme structurel dans le pays.

Si on peut supposer à juste raison qu’il n’y aura pas de changement dans les politiques liées à la race, il convient de souligner que l’arrivée de ces trois législateurs noirs, en particulier les deux femmes, augure favorablement de la tendance vers l’inclusion. Ou, à tout le moins, cela indique qu’elle a été prise en compte dans les sphères les plus élevées du pouvoir de l’île.

Nous pouvons supposer que nul parmi ceux qui siègent à l’Assemblée nationale n’a de programme politique antiraciste explicite. En tant que membres du Parlement cubain, comment le pourraient-ils ? Et je vois cela comme une preuve de racisme, avec les particularités du système électoral cubain et les complexités de l’entrée en “politique” à Cuba. C’est un pays où l’activisme indépendant se situe en dehors des espaces de pouvoir légitimés – ce qui crée une situation anormale où des personnes complètement dépourvues d’intérêt pour la politique ou de reconnaissance publique peuvent siéger, pendant cinq ans, dans l’organe suprême du gouvernement.

Pour changer cela, il faudrait convaincre ceux qui sont dans les couloirs du pouvoir que le racisme est actuellement le problème le plus urgent de Cuba. Il est connecté à beaucoup d’autres, comme la pauvreté. Il limite la jouissance des droits fondamentaux et universels tels que l’accès à l’université.

La crainte de s’attaquer au problème est évidente dans l’impact minimal que tant de publications, de recherches et de thèses liées à la race ont eu sur les décideurs de Cuba. Je me demande ce qui est nécessaire pour susciter une reconnaissance ouverte de cette question et de tout ce qu’elle comporte – ainsi que les propositions de politique publique qui en découlent pour lutter contre le racisme.

Les questions raciales ne sont répertoriées comme sujet / objectif dans aucun des dix groupes de travail permanents de l’Assemblée nationale du pouvoir populaire. Je pense à au moins trois de ces groupes qui sont importantes pour la question de la race : la Commission pour l’attention à l’enfance, à la jeunesse et à l’égalité des droits pour les femmes ; la Commission des questions économiques ; et la Commission de l’éducation, de la culture, de la science, de la technologie et de l’environnement.

Il n’y a pas de racisme à Cuba, ¿de verdad?

S’il y a un sujet sur lequel les Cubains situés aux extrémités opposées du spectre politique sont d’accord, c’est la discrimination raciale. Les partisans et adversaires du gouvernement cubain affirment la main sur le cœur qu’”à Cuba, noirs et blancs, c’est pareil”. Pour les partisans du gouvernement sur et hors de l’île, la situation semble assez bonne, y compris sur cette question. Pour les opposants du monde entier, les choses à Cuba sont si terribles et tout le monde est tellement opprimé que la discrimination raciale ne mérite pas une attention particulière. Ces dynamiques détournent la discussion et nous empêchent d’aller de l’avant. Parmi certains membres de la communauté en exil, le racisme à la cubaine a même supplanté l’animosité antigouvernementale.

Une capture d’écran de Facebook: “Diaz Canel n’est pas le pire de tout. C’est le “N ***** -erie” laissé par [euphémisme cubain homophobe, raciste et xénophobe] se référant à] Raúl Castro à quelques centimètres du pouvoir. Le prochain gouvernement cubain, formé à partir de l’exil, doit exclure les candidats noirs … aucun lien avec le régime, la sorcellerie, la paresse, le vol et les médiocrités “

À l’heure actuelle, nous aurions dû mettre en œuvre des solutions, par exemple, au problème de la surreprésentation des Cubains noirs et métis dans la population carcérale. Il devrait déjà y avoir des progrès vers une discrimination positive dans les projets communautaires d’auto-entreprenariat.

Néanmoins, le fait qu’il y ait maintenant plus de politiciens de haut niveau représentant les Cubains noirs, même imparfaitement, me remplit d’optimisme. Je ne demande rien à nos trois vice-président.e.s noir.e.s que je ne demanderais pas aussi aux autres législateurs, mais lutter contre le racisme et la discrimination à Cuba exige la participation de tous les membres de la société, dans les espaces de pouvoir et de privilège que chacun d’eux occupent.

Cet article est paru sur le blog Negra cubana tenía que ser.

Publié sur globalvoices,org en anglais le 19 mai, traduit par moi en français et publié le 22 mai.

À propos konakryexpress

Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie. Elle est vieille de bientôt 4 ans, mais entretemps il n'y a pas eu beaucoup de changement: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

2 plusieurs commentaires

  1. Sandra AbdAllah-Alvarez Ramirez

    Gracias por compartir/Merci d´avoir partagé

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