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Camp Boiro: L'étrange cadeau de Noel en 1972

En ces jours de fête, occasion d’échanger des cadeaux dans plusieurs régions du monde, je vous invite à vous souvenir avec moi de la période la plus horrible que notre peuple ait vécue durant toute la période dictatoriale de Sékou Touré.

Extrait de Camp Boiro. Parler ou périr d’Alsény René Gomez

Ma vraie expérience de vie en cellule

Le 25 décembre 1972, jour de Noël, j’avais eu quant à moi mon petit cadeau car ce jour je fus déplacé de nouveau, pour changer de bâtiment et me retrouver à la cellule n°24. La cellule était légèrement plus grande et la porte était en bois. Détail important, les murs ne montaient pas jusqu’au ras des tôles. J’ai retrouvé dans cette cellule :

  • Kaba Sory Sylla, barman
  • Dramé Saïkou, tailleur
  • Keita Kemoko, dit Metheko, instituteur.

Ils étaient tous trois de Labé, arrêtés à cause d’Emile Cissé. Il y avait un quatrième, du nom de Sadabou Chérif, chasseur originaire de Boké. Plus tard d’autres sont venus nous rejoindre, tels que Sylla Morlaye, un agent garde républicain, Baldé Diogo, de Tougué. Kaba Sory Sylla, plus connu sous le nom de SKS, était mon voisin immédiat.

De gauche à droite, Alsény Gomez, Kaba 41 et un troisième dont je n'ai pas réussi à trouver le nom

De gauche à droite, Alsény Gomez, Kaba 41 et un troisième dont je n’ai pas réussi à trouver le nom. Source: campboiro.org

Nous étions tous couchés à même le sol, tête côté porte et les pieds vers le fond. Il y avait un pot pour deux personnes. En réalité c’est à là cellule n°24 que j’ai commencé la vraie expérience de la vie en cellule. En observant tout ce monde, je me disais qu’il y avait là, sur moins de onze mètres carrés, un mélange social hétéroclite composé de personnes venant de différentes régions du pays.

Tout entre nous était différence. L’origine sociale, la langue, l’éducation, la formation, les activités professionnelles, jusqu’à la pratique religieuse.

Alors je me demandais : Quelle était réellement la légitimité de ce régime, contre lequel complotaient des intellectuels, des commerçants, des artisans, des paysans, des religieux, des militaires, des femmes et même des enfants qui étaient dans le ventre de leurs mères. Que pouvait-il alors prétendre représenter ?

Seulement à Boiro on était toujours interrompu dans ses pensées car la réalité quotidienne prenait toujours le pas sur les réflexions.

Difficile de se soustraire aux contraintes liées à la promiscuité et au surnombre. D’ailleurs à lui tout seul, mon voisin était un cas particulier. J’avais rarement eu l’occasion de rencontrer un homme aussi peu courageux. Il pouvait passer une nuit blanche, sous prétexte qu’un agent l’aurait regardé avec un mauvais oeil au moment de la vidange. Il était toujours inquiet, et ne tarda pas à confirmer la très peu flatteuse opinion que j’avais de lui

En effet le 20 janvier 1973, il devait être minuit passé lorsqu’un coup de feu éclata au lointain. Aujourd’hui encore, je suis incapable de dire qui a été le plus rapide, entre le coup de feu et Kaba Sory. En effet, au moment même où nous réalisions qu’il s’agissait d’un coup de feu, Kaba Sory était déjà sur le pot, victime d’une diarrhée instantanée.

Très tôt le matin, nous allions apprendre qu’un attentat avait été commis contre Amilcar Cabral, premier responsable du PAIGC, dont la résidence se trouvait à Conakry. Dans la nuit on avait arrêté un important contingent de militaires du PAIGC pour les enfermer au bloc Boiro. Nous avions donc été réveillés avec des tou-tiou-tiou tonitruants venant des cellules des bâtiments 5 et 6. C’étaient des lusophones, et il paraît que c’était leur manière de se dire bonjour. Nous étions surpris par leur nombre d’abord, puis par leur chahut, pratique totalement inconnue à Boiro.

Leur situation ne semblait nullement les inquiéter. D’ailleurs leur séjour fut finalement réduit à un simple transit de quelques jours.

Après cet intermède, nous avons renoué avec la monotonie, car sans nouveaux venus et sans interrogatoires. Si nous étions en bateau on aurait dit: “calme plat.”

Quatre mois plus tard, plus précisément le jeudi 24 mai 1973, ce fut une journée de grandes émotions. Les agents ouvraient les portes les unes après les autres. Chaque cellule était délestée de deux ou trois de ses occupants.

Ce fut tout naturellement des manifestations de joie, d’autant plus qu’on avait demandé aux heureux élus de laisser leurs affaires en place. Pas de doute possible cela devait être une libération. En ce moment il devait être dix heures du matin. Une fois le mouvement terminé, deux groupes se sont retrouvés face à face. D’un côté “les oubliés”, tapis dans leurs cellules dont les portes étaient entrebaillées, regardant leurs anciens compagnons avec envie.

De l’autre côté, dans les cellules ouvertes du bâtiment n°1, qui se trouvait en face du nôtre, se trouvaient trente-quatre anciens compagnons habillés et impatients. L’attente se prolongea jusqu’au repas de midi. Il était déjà 14 heures et nous étions toujours dans les mêmes positions. A présent, la joie et l’espoir avaient fait place à une inquiétude toujours grandissante.

Puis ce fut le coup de théâtre lorsqu’un ordre fut transmis aux partants de prendre leurs tenues. Nous avons alors assisté à des scènes déchirantes. Il y avait ceux qui étaient restés, qui pleuraient car ils ignoraient la destination de leurs anciens compagnons. De l’autre côté, les partants aussi pleuraient parce qu’ils ne voulaient plus partir. Parmi eux, se trouvait mon camarade d’enfance, Baldé Mamadou Alpha, dit Marlon.

Tout le monde était dans l’attente ; agents comme détenus car personne ne connaissait la destination du convoi. On attendait l’ordre.

Vers la fin de l’après-midi, l’ordre fut donné et l’embarquement eut lieu devant le portail du bloc, où ils ont dû passer au milieu de deux rangées d’agents armés, avant de monter dans un camion militaire. C’était déjà le crépuscule. Plus de doute possible, cela n’avait rien d’une libération. Une fois en route, les passagers se regardaient et se comprenaient sans même se parler, car chacun pensait au pire. Le suspense fut à son comble, lorsqu’à 50 kilomètres de Conakry, le véhicule s’arrêta, et que des agents mirent pieds à terre, pour rentrer dans la brousse. Alors leur revenait en mémoire la formule très imagée utilisée par les agents pour designer les pelotons d’exécution, à savoir : “La corvée bois”. Etait-ce pour se soulager ?

Dans tous les cas si c’était pour les torturer, cela ne pouvait pas être mieux fait. Tous les versets du Saint Coran, les psaumes de l’Évangile avaient été récités. Il y eut finalement deux autres arrêts avant l’arrivée à Kindia vers 22 heures, avec toutes les lumières éteintes à la prison centrale, au moment de leur débarquement. Sombre décor qui laissait présager un non moins sombre séjour.

À propos konakryexpress

Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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