L’épopée des parachutistes basés à Labé

Ce billet est extrait du livre du Dans la Guinée de Sékou Touré : cela a bien eu lieu du Lieutenant-colonel Camara Kaba 41 [1939-1995]. Il nous livre un témoignage horrible sur comment ont été éliminés de 3 parachutistes guinéens basés à Labé.

Le corps des parachutistes, comme les autres corps de la nouvelle armée guinéenne, a pour ossature d’anciens éléments de l’armée française qui ont opté pour le nouvel Etat. Après l’Union Soviétique, de 1959 à 1961, les parachutistes firent un stage au Caire. Leur base est à Labé, tout près de l’aéroport. Le camp militaire de Labé, en 1969, était commandé par le commandant Keïta Cheick, parachutiste lui aussi, tandis que le lieutenant Koumbassa Aly, ancien enfant de troupe de Saint-Louis, commandait le corps des parachutistes. Il avait pour adjoints d’autres enfants de troupe comme :

  • Camara Boubacar dit M’Beng
  • Keita Lanciné
  • Diallo Mouctar
  • Namory Keïta

Le Général Diané Lansana avait remplacé Keïta Fodéba au Ministère de l’Armée. Le Colonel Kaman Diaby, premier pilote de chasse de l’ex-AOF, était Chef d’Etat-Major-adjoint.

Dès la création de l’Armée, Sékou Touré la divisa en ethnie (Soussous, Peulhs, Malinkés, Forestiers) et les opposa les unes aux autres. A l’intérieur de chaque ethnie, il a ses hommes, surtout parmi les subalternes qu’il oppose aux officiers. Sur dix militaires, six au moins sont ses agents. A la tête de chaque camp, de chaque armée, il a placé un officier malinké parce que lui-même se réclame de cette ethnie. Il faut tout de suite dire que les Malinkés sont les plus nombreux dans l’Armée. Sur dix militaires, on peut compter un Soussou, un Peulh et un Forestier.

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Le règne de Sékou, c’est le règne des Malinkés. Ces dispositions sont les mêmes dans l’administration, dans le Parti et cela à tous les échelons, jusqu’au sein du Bureau politique national et du Comité central.

Je vous ai dit que l’une des méthodes de Sékou est de prêcher le faux pour avoir le vrai, mais au fond le vrai même est faux. Suivez-moi, lecteurs, quand je vous dis que Sékou est un génie du mal : Sékou et Emile Cissé vont tisser savamment le complot de 1969.

Voici les faits :
A Labé, comme dans toutes les villes du pays, certains cadres, pour échapper aux critiques, pour échanger leurs idées et opinions, se retrouvaient dans des endroits cachés, généralement au domicile de l’un d’eux, évitant ainsi de se faire repérer dans les bars, dancings ou « maquis ». A Labé donc, le petit club d’amis formé par Emile Cissé, Koumbassa Saliou (inspecteur d’académie), lieutenant Koumbassa Aly, le lieutenant Boubacar M’Beng, le lieutenant Diallo Mouctar et l’adjudant Kéita Namory, sans oublier le commandant Kéita Cheick, se retrouvait chez l’Inspecteur d’Académie.

A part les deux civils, tous les autres étaient des parachutistes. Autour d’un pot de bière, ces messieurs causaient de tout, fort tard la nuit. Au centre des discussions amicales, la littérature, les femmes, la politique.

Un jour, le lieutenant parachutiste M’Beng dit à Emile Cissé:

— Cher ami, si tu ne fais pas attention en dépit de la confiance dont tu jouis auprès de Sékou, il va te cravater ».

Emile se crut blessé par ce terme. M’Beng le sous-estimait, lui, Emile qui appelait Sékou « Papa », lui, Emile, qui pouvait se permettre tout en Guinée, sans aucune inquiétude.

Le fils du « Génie du Mal », blessé dans son amour-propre, saisit la belle occasion pour dire que les parachutistes veulent « cravater » le président Sékou Touré et qu’ils sont en train de préparer un sérieux complot.

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Emile dit cela à Sékou et Sékou y crut. Sans attirer l’attention des autorités politiques et administratives de Labé, il chargea Emile, son Emile, de mener des enquêtes et de lui en rendre compte. Satan en personne se mit alors à jouer, à jouer avec la liberté et la vie des hommes.

Emile avait son organisation personnelle. Il mit à la trousse de ses propres amis, amis et proches, sa compagnie d’agents de renseignements tous dévoyés, démagogues, chercheurs de femmes pour les « patrons ».

Evidement, Emile collectait de faux renseignements qu’il envoyait à Sékou.
Un jour, un agent de Emile, le nommé Safir, poursuivit un élève parachutiste du nom de Diallo Mouctar (différent du lieutenant Diallo Mouctar). Il y eut des altercations entre le soldat et l’agent. La scène se passait précisément à Diari, assez loin de Labé-centre. Evidemment, Safir envenimait et dirigeait la querelle. Il nota des bribes malveillantes à l’endroit de Sékou. En vrai fils de son père, Emile fit de l’élève parachutiste son ami.

Il lui donnait à boire à volonté et lui offrait des cadeaux. Quand il eut assez d’éléments pouvant « coller », il fit un rapport cohérent à Sékou qui prit l’affaire au sérieux, c’est-à-dire qu’il lui accorda de l’importance sachant au fond que rien ne « collait ».

N’oublions pas que nous sommes en 1969 au lendemain du coup d’Etat au Mali. N’oublions pas non plus que Sékou, le lendemain de ce coup d’Etat, a juré qu’il n’y aurait jamais de coup d’Etat militaire en Guinée. Que cette affaire tourne autour des parachutistes, quelle chance pour toi, Sékou !

A l’époque, c’est Magassouba Moriba qui était ministre délégué à Labé. Sékou lui demanda d’instruire l’affaire. Magassouba s’exécuta. Tous ceux qui étaient sur la liste dressée par Emile furent entendus, en présence du Bureau fédéral du Parti, organisme politique. Les interrogatoires dirigés par Magassouba avaient lieu dans les belles cases de la cité de l’OERS à Labé.

Après de nombreuses et laborieuses séances d’interrogatoires, il résulta que rien de tout cela ne se rapportait à un complot quelconque. Le rapport de cette première commission d’enquête fut envoyé au Bureau politique national. Il innocentait les suspects. Dès que Emile le sut, il prit sa voiture et fonça sur Conakry pour dire à Sékou que les enquêtes avaient été sabotées et que Sékou devait envisager « quelque chose ». C’est ainsi que le rapport de Magassouba Moriba n’a pas été accepté par le BPN et l’on chargea le Général Diané Lansana, membre du BPN et Ministre de l’Armée, de reprendre les enquêtes.

Diané se rendit à Labé, accompagné par le commissaire Boiro Mamadou. Ils vinrent par route de Conakry à Labé. Diané, lui, faisait ses interrogatoires au domicile du Ministre délégué.

La deuxième commission d’enquête aboutit à la même conclusion que la première : il n’y avait pas l’ombre projetée d’un complot.

Mais Diané, en tant que Ministre de l’Armée, trouva que le petit club devrait être dispersé. Il prit sur place la décision d’affecter trois des officiers parachutistes les plus chauds sans informer les intéressés.

Ce furent M’Beng, Mouctar Diallo et Kéïta Namory : le premier à Conakry, le deuxième à N’Zérékoré et le troisième à Macenta.

Sans être menottés, les trois grands suspects furent embarqués à bord de l’AN 12. C’est le lieutenant Dian Baldé, l’inspecteur de la garde républicaine à Labé, qui fut désigné seul pour accompagner les trois parachutistes. C’est alors que le commissaire Boiro Mamadou qui, vous vous souvenez, venu par route de Conakry à Labé avec le général Diané Lansana, tenant à rentrer immédiatement, insista pour convoyer les trois suspects à la place du lieutenant Dian Baldé. Cela lui fut accordé par le Général. C’était l’erreur fatale, mais qui pouvait imaginer la suite ?

Boiro et ses trois convoyés prirent l’AN 12 devant transiter à Kankan. Il y avait avec eux, la présidente des femmes de Kankan, Diédoua, qui devait descendre là. Tous à terre, Boiro et les parachutistes se rendirent à l’aérogare pour les toilettes et pour un « petit verre ». C’est là que Boiro, fanfaron, dit à son collègue de Kankan, le commissaire de l’aéroport

— Je conduis trois parachutistes comploteurs à Conakry. Ils passeront devant le Comité révolutionnaire.

Ce sont ces deux petites phrases qui mirent le feu à la poudre, parce qu’elles furent entendues, par hasard et par malheur pour le peuple de Guinée, par le lieutenant Boubacar Camara dit M’Beng qui était aux toilettes. Le fanfaron commissaire ne le savait pas.

— Dites donc, savez-vous qu’on nous conduits à Conakry comme comploteurs? dit M’Beng, sans émotion.

Très vite, avant de regagner l’avion, les trois spécialistes du combat rapproché s’organisèrent et décidèrent de ne plus aller à Conakry.

L’avion décolla direction Conakry. C’est entre Dabola et Dinguiraye que les trois parachutistes désarmèrent aisément le commissaire Boiro qui ne s’attendait à rien.
— C’est donc ça, Boiro ? Tu nous conduis au Comité révolutionnaire ? Tu paieras avant nous, mon cher, dit M’Beng.

Le commissaire, désarmé, fut vite largué dans le vide, et armés, les trois parachutistes se précipitèrent dans la cabine de pilotage.
Le sous-lieutenant Sidibé, pilote de chasse, était aux commandes; son copilote étant Rachid Bah.

— Changez de cap ! nous allons en Côte d’Ivoire, ordonna Namory.
— Nous n’aurons pas assez d’essence pour y arriver, dit le pilote.
— Ta gueule, lieutenant ! Nous allons tous mourir plutôt que d’aller à Conakry. On nous a trahis.

M’beng ricanait, le moteur tournait bien, le pilote réfléchissait intensément. L’équipage savait ce qui était arrivé au commissaire Boiro. « Ces cocos-là sont prêts à tout », pensait le pilote ; de plus, il avait contre sa nuque un gros pistolet plutôt froid. En réalité, c’est lui qui avait chaud : pilote et copilote transpiraient à grosses gouttes.

— Dans quelques minutes, on n’aura plus de carburant. Nous volons depuis longtemps sur la réserve, dit le lieutenant Sidibé.
M’Beng se baissa : l’aiguille, celle que lui montrait le pilote, n’était pas loin du zéro.

— Atterrissons à Dabola qu’on survole, je crois, dit Mouctar.
— D’accord
Ils atterrirent et firent le plein puis repartirent sans incident.

Diallo Mouctar qui avait des notions de pilotage, ordonna sèchement sans consulter ses deux compagnons :

— On change de cap ! Nous n’allons plus en Côte d’Ivoire mais au Mali, à Bafoulabé précisément, qui n’est pas loin de la frontière.

Le cap fut changé et c’est au-dessus de Maléa, dans la région de Siguiri, que le pilote, qui n’avait pas d’autre solution, déclara très sérieusement :

— Il nous manque encore de l’essence. Nous sommes condamnés à atterrir !
Et ils firent un atterrissage forcé. Il n’était pas du tout sur la réserve. Les pilotes avaient joué et gagné. Eux aussi allaient trahir leurs camarades officiers ; ils allaient aider la Révolution en déclenchant un processus d’extermination jamais vu depuis 1965.

Je pense qu’il est inutile ici de relater comment nos trois malheureux ont pu être pris à Maléa, comment ils se sont battus comme des diables. La suite est facile non à deviner, mais à savoir, et à en être convaincu. Sachez seulement qu’il y a du sang dans la crème comme il y en a dans la dent, et le sang guinéen et la crème guinéenne vont couler en ce mois de février 1969.

De Kankan, on dépêcha le lieutenant Finando pour convoyer les trois «comploteurs » de Siguiri à Kankan. Finando, le coeur meurtri, pleurait dans son âme, ravalant ses regrets et sa profonde peine en voyant ses camarades dans cette situation et dans un état indescriptible : amarrés comme des boeufs fougueux qu’on mène à l’abattoir. Tous les trois parachutistes étaient ses jeunes frères, ses jeunes frères d’armes, de l’école d’Enfants de troupe de Saint-Louis du Sénégal. Il osa poser une question à Namory :

— Mais mon frère, pourquoi avez-vous fait cela ?

Namory qui avait la tête baissée, ne la releva pas et ne répondit pas. Il balançait la tête légèrement de gauche à droite, rongé par le regret d’avoir été pris avec ses deux compagnons. Il savait qu’ils étaient perdus, perdus pour rien puisqu’ils laissaient en vie le tyran de Guinée. Le mal est qu’ils n’avaient jamais comploté et c’est cela qui lui faisait mal. S’ils avaient échoué au moins après une tentative de complot ! Ils n’avaient pas peur de mourir, mais mourir si jeunes et si bêtement sans liquider Sékou Touré, torturait les trois héros vaincus plus que les cordes qui se perdaient dans leur vigoureuse chair.
Le jour même de l’atterrissage forcé de l’AN 12, Sékou Touré et Emile Cissé se trouvaient à Mamou, au Fouta-Djallon.

C’est là qu’on leur annonça la perdition de l’avion. C’est là qu’ils apprirent le largage du commissaire Boiro et l’arrestation des trois parachutistes par les paysans de Maléa. Sékou fit venir les autorités politiques et administratives de Labé sans oublier le général Diané Lansana. Vous vous souvenez que c’est à Labé qu’eurent lieu, au début de cette affaire, de nombreuses et infructueuses enquêtes.

Le ministre de l’Armée, Diané Lansana, et le ministre délégué de Labé, Magassouba Moriba, furent traités d’incapables et d’insuffisants par Sékou Touré avec des insanités qu’on ne saurait traduire ici. Le « complot des Paras » venait de naître. C’est là, à Mamou, que les deux pilotes Sidibé et Kourouma firent leur rapport à Sékou. C’est encore là que les trois prisonniers le trouvèrent. C’est là, à Mamou, que Namory Keïta traita Sékou Touré et son entourage de chiens :

— Tôt ou tard, vous payerez, leur dit-il, haineux et admirable quoique ficelé jusqu’aux orteils.

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Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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