Interview de Hassatou Baldé pour Guineenews à Maurice Jeanjean auteur de « Sékou Touré, un totalitarisme africain »

Je reprends ici une partie de l’interview que Maurice Jeanjean a accordée à la journaliste Hassatou Baldé pour Guinéenews le 26 mars 2005, à l’occasion de la sortie de son livre intitulé « Sékou Touré un totalitarisme africain ». Maurice Jeanjean a été témoins direct des dérives autoritaires de notre tyran, d’abord dans es fonctions administratives publiques ensuite comme faisant partie du secteur privé. 

Malheureusement, n’ayant pas trouvé l’original, j’ai dû me replier sur la version de guineelibre.over-blog.com.

 

Hassatou Baldé– Monsieur Jeanjean, vous venez de publier aux éditions l’Harmattan, un livre intitulé « Sékou Touré un totalitarisme africain », qu’est-ce qui vous a conduit à consacrer un ouvrage à la Guinée de Sékou Touré ?
Maurice Jeanjean — Je remercie tout d’abord Madame Hassatou Baldé de m’avoir proposé cette interview qui va me permettre de préciser ce qui m’a amené à écrire ce livre sur Sékou Touré, et d’en donner le fil directeur.Je suis d’autant plus satisfait que cette interview est réalisée par une journaliste guinéenne. J’ai décidé d’écrire un livre sur Sékou Touré pour quatre raisons essentielles :
Tout d’abord j’ai été le témoin, de juillet 1957 à avril 1961, habitant Conakry durant cette période, des évènements fondateurs de la Guinée indépendante : mise en place de la loi cadre, visite du général de Gaulle, triomphe du non au référendum du 28 septembre 1958, proclamation de l’indépendance, création du Franc Guinéen le 1er mars 1960, dénonciation le 1er avril 1960 d’un premier complot.
Deuxièmement, j’ai toujours suivi de près la politique guinéenne qui avait une incidence marquée sur notre activité. Arrivé en Guinée en juillet 1957 dans la fonction publique, appelé par le gouverneur Ramadier et affecté à la direction des finances qui va devenir le Ministère des Finances, j’ai été en rapport avec Dramé Alioune qui mourra de la Diète Noire en 1977 et son directeur de cabinet Ousmane Baldet, qui lui sera pendu en 1971.
A l’indépendance en octobre 1958, j’ai été chargé de liquider les traitements des fonctionnaires en partance. Puis j’ai été embauché comme juriste au sein de la Compagnie Fria, avec l’accord du gouvernement guinéen pour m’occuper des problèmes d’achat de terrain, d’autorisation administrative et de la fiscalité. En avril 1961, lorsque l’usine Fria a démarré, j’ai été muté à Paris pour m’occuper d’expédier l’alumine dans les différentes parties du monde et toute l’alumine de Péchiney produite en Australie, en Grèce et en Guinée. En plus des activités juridiques, j’ai été chargé de suivre l’évolution de la politique guinéenne, faisant la revue de presse. Péchiney devait rassurer les autres actionnaires Américains, Anglais, Allemands et Suisses qui n’avaient pas bonne connaissance de la Guinée.
L’Enigme était Sékou Touré, qui était-il ? Etait-il un Marxiste, un Pan-Africain ? Un modéré ? Un opportuniste ? Ce livre est une réponse sur qui était Sékou Touré, qu’a-t-il fait de son pouvoir. Il s’est pris à son propre jeu.
Troisièmement, j’ai suivi les complots successifs et leurs répressions sanglantes. J’ai lu les témoignages de plusieurs prisonniers qui ont eu la chance d’être sortis vivants de ces geôles. Enfin, j’ai découvert Hannah Arendt et son livre essentiel sur le Totalitarisme, et j’ai noté de nombreuses similitudes entre les régimes totalitaires qu’elle analysait et le régime mis en place par Sékou Touré.La lecture de Annah Arendt qui analyse le totalitarisme, montre une similitude avec Sékou Touré. Qu’est-ce qui caractérise le totalitarisme ? C’est la création de l’homme nouveau. Le Guinéen ne correspond jamais à cet homme idéal que veut créer Sékou Touré. L’Homme en question doit travailler, être dévoué au parti et à ses concitoyens, qui ne doit pas détourner des fonds. En 1982, Sékou Touré avait déclaré à un Directeur de Péchiney que « je crois que je n’arriverais jamais à faire travailler les Guinéens comme les Européens ».Le totalitarisme est aussi marqué par l’ignorance du passé et du présent, on exalte le futur qui est porteur de toutes les promesses. On rejette le passé ou on le reconstruit. Le totalitarisme pour se maintenir a besoin de victimes coupables ou pas.

Guinéenews — Aux premières pages de votre livre, vous faites une dédicace à votre ami Karim Fofana, qui était-il ?

Maurice Jeanjean — Karim Fofana a été mon condisciple au Lycée de Montpellier en Math. Elem c’est à dire la classe du 2ème bac. M’intéressant déjà à l’Afrique, j’avais sympathisé avec lui, d’autant qu’il était un agréable compagnon. Particulièrement doué, il avait intégré l’Ecole des Mines de Nancy. En 1957, par hasards de la vie, nous nous sommes retrouvés à Conakry. Il débutait une carrière de haut-fonctionnaire avant de devenir secrétaire d’Etat aux mines sous la dépendance d’Ismaël Touré. Comme je l’ai dit, il était brillant et avait fait de solides études, ce que ne lui a pas pardonné Ismaël Touré. Il a fini au Camp Boiro à l’occasion du 4ème complot dit « des officiers félons et des politiciens véreux » et a été fusillé après avoir subi la diète noire.

Guinéenews — Dès la couverture du livre, vous donnez le ton, vous qualifiez le règne de Sékou Touré de totalitarisme africain, en vous inspirant de la théorie de Hannah Arendt qui a décrit le système totalitaire comme une rupture plus radicale avec tous les régimes ayant existé, en particulier le despotisme, la tyrannie ou encore la dictature. Comment en êtes-vous arrivés à cette conclusion extrême ?

Maurice Jeanjean — Ma conclusion décrivant le régime de Sékou Touré comme un totalitarisme n’est pas extrême, mais réaliste. En effet, qu’est-ce que le totalitarisme ? Un régime avec un parti unique auquel la population obéit de façon inconditionnelle sans esprit critique vis à vis d’un discours de propagande fondé sur des mensonges. Sékou Touré a voulu créer un homme nouveau en dehors de toute réalité. Mais l’homme guinéen, la femme guinéenne, n’ont pas voulu entrer dans ce moule. D’où la mise en place de ce système de répression. En effet, le totalitarisme ne vise pas à condamner et rejeter l’opposant mais à le faire adhérer à sa Révolution, d’où l’importance des aveux extorqués sous la torture. Je donne dans mon livre de nombreux éléments qui prouvent le caractère totalitaire du régime.

Lire également: Sékou Touré en Aout 1976 aux Guinéens « EGORGEZ LES PEULHS, NOUS ASSUMONS ! »

Guinéenews — Vous décrivez Sékou Touré comme une personne qui joue un jeu double, se présentant à la fois comme un rassembleur, mais qui en sous mains sème la division. Qu’est qu’il en est? L’avez-vous personnellement rencontré ? Si oui quelle impression vous a-t-il donné ?

Maurice Jeanjean — Je n’ai jamais rencontré Sékou Touré en tête à tête mais je l’ai approché dans des réceptions ou des manifestations officielles. Ce que j’en sais provient des nombreux comptes-rendus d’entretiens qu’il a eus avec les dirigeants de Fria et de Péchiney, ou de la dizaine d’interviews qui m’ont été accordés par des Guinéens, dont certains ont été ses proches collaborateurs. J’en ai retenu que Sékou Touré avait deux visages. Il pouvait être charmeur, persuasif, raisonnant rationnellement. Mais dès que l’on touchait à son pouvoir ou qu’il le sentait menacé, il devenait féroce et fermé à tout argument.

Guinéenews — Sékou Touré qui a acquis plusieurs qualificatifs, en bien ou en mal ou les deux combinés comme « le héros et le tyran » ou «l’ange exterminateur», a tout de même une qualité, c’est un stratège qui a su tirer profit des opportunités pour se hisser au sommet et devenir le vice- gouverneur puis président de la République. Vous décrivez parfaitement comment il s’est placé à la tête du PDG-RDA, puis comment il a tiré profit de ses activités syndicales et surtout de la loi cadre pour arriver à presque concentrer tous les leviers du pouvoir bien avant l’arrivée du Général de Gaulle en Guinée en août 1958 et le référendum du 28 septembre 1958. Comment expliquer une telle ruse politique ?

Maurice Jeanjean — Comment expliquer la montée au sommet de Sékou Touré, de simple syndicaliste à Responsable Suprême de la Révolution, disposant d’un pouvoir sans partage ? Il avait une ambition phénoménale, nourrie de frustrations du temps de sa jeunesse et de son adolescence (il n’a pas suivi la filière noble dans les études en allant après le Lycée de Conakry à William Ponty à Dakar), qui le pousse à se mettre toujours au premier rang de tous les organismes auxquels il a appartenu. Il y a ensuite son charisme indéniable qui repose sur son maniement du discours et la mise en scène de ses apparitions. Il exerçait une certaine fascination sur les foules. Mais, comme toujours avec des Hommes hors du commun comme Napoléon, Hitler, Staline, il y a une part de mystère indéchiffrable. Ils exercent une fascination irrationnelle.

Guinéenews — La période 1957-58 a été déterminante dans l’ascension de Sékou Touré vers le pouvoir. Plusieurs facteurs y ont concouru. Il y a eu entre autres des affrontements initiés par le PDG à l’encontre d’autres partis politiques, les empêchant ainsi de tenir des meetings politiques. Ces affrontements se sont produits sans qu’il n’y ait l’intervention de la France dont le Gouverneur a laissé faire. Selon certaines informations, beaucoup d’agents de l’administration coloniale à cette époque étaient des communistes favorables à Sékou Touré qui lui ont fourni conseil et assistance quant à la meilleure stratégie à adopter, et parallèlement le gouverneur et le patronat français pour ne pas subir les effets des grèves que Sékou Touré n’aurait certainement pas manqué d’organiser, avaient aussi misé sur la carte Sékou Touré aux détriments d’autres acteurs, d’où la non intervention des forces de l’ordre contre ces affrontements provoqués par le PDG RDA, que savez-vous de ces évènements ?

Maurice Jeanjean — Votre question appelle plusieurs réponses.

Tout d’abord sur les affrontements meurtriers : le PDG est un parti qui est né dans la violence bien avant l’indépendance. Sékou Touré a profité de périodes durant lesquelles le pouvoir « colonial » était faible : transition en octobre 1956 entre les Gouverneurs Bonfils et Ramadier, et en mai 1958 face à un Gouverneur [Mauberna] mis récemment en place et disposant de peu de pouvoir. Sékou Touré avait l’art de diaboliser ses adversaires et de les rendre responsables des violences. J’ai vécu les évènements sanglants de mai 1958 et j’ai hébergé une nuit trois jeunes Peuls qui craignaient pour leur vie s’ils descendaient dans la rue.

Le deuxième point concerne la protection dont aurait bénéficié Sékou Touré de la part de la Métropole. Effectivement, le Gouverneur général Cornut- Gentille a protégé Sékou Touré selon le principe souvent appliqué en politique qu’il vaut mieux amadouer un adversaire que le laisser développer ses nuisances. Mais Sékou Touré, tout en profitant de cette protection, n’y a pas succombé. La suite des évènements au moment du référendum a montré que Cornut-Gentille avait perdu toute emprise sur Sékou Touré.

Enfin sur le dernier point, Sékou Touré avait des conseillers marxistes mais pas membres de l’administration coloniale. Sékou Touré avait appartenu à la CGT, il a aussi eu des conseillers Sénégalais.

Guinéenews — Dès son accession au pouvoir, Sékou Touré a commencé à faire état des complots contre lui et la révolution et il va procéder à l’élimination physique de ceux qui lui portent ombrage et pousser à l’exil ou au silence des millions d’autres Guinéens. Vous énumérez tous les grands complots qui avaient lieu en moyenne tous les deux ans. Mais un complot semble revenir de façon reminescente, c’est le complot dit de la cinquième colonne dont l’origine remonte à 1970 mais qui semble se poursuivre même en 1977, pouvez-vous nous en parler ?

Maurice Jeanjean — Le complot dit de « la cinquième colonne » a été inventé à la suite du débarquement de Portugais et d’opposants guinéens le 22 novembre 1970 à Conakry. Les militaires portugais et des guinéens de la diaspora avaient chacun des objectifs différents. Pour les Portugais il s’agissait de libérer les prisonniers détenus par le PAIGC (mouvement de lutte pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap Vert dirigé par Amilcar Cabral). Ces prisonniers étaient à Kindia et quelques jours avant le débarquement, ils ont été transférés à Conakry. Sékou Touré était au courant. On dit qu’Amilcar Cabral avait conclu un accord avec les Portugais où il monnayait les prisonniers. Sékou Touré avait refusé cet accord et dit « qu’ils viennent et nous les recevrons ». A partir du débarquement, Sékou Touré a inventé un complot. Après ce complot, Sékou Touré avait nommé une commission avec à sa tête Alassane Diop pour savoir s’il avait des complices à l’intérieur. La commission avait conclu à l’inexistence des complices à l’intérieur. Sékou Touré l’avait remercié et a demandé à Alassane Diop d’aller se reposer en Bulgarie. Aussitôt il a nommé une nouvelle commission avec à sa tête Ismaël Touré qui a conclu à l’existence des complices, y compris Alassane Diop. A partir de là ce fut la terreur où chacun est appelé à dénoncer les autres. Comment peut-on comprendre que certains Ministres nommés en 1970 soient considérés comme des traîtres et liquidés ?

Guinéenews — La PDG et sa structuration va permettre à Sékou Touré d’exercer un pouvoir absolu. Vous décrivez les relations ambiguës entre ces trois concepts de l’Etat : le peuple qui est présentée comme la 1ère valeur qui créé toutes les autres, le parti dont est membre tout Guinéen à partir de (sept) 7 ans, qui organise, dirige et contrôle toutes les valeurs du pays et au dessus de tout, se trouve Sékou Touré, Responsable suprême de la Révolution.

Maurice Jeanjean — Sékou Touré a mis en place un schéma de pouvoir absolu, poussant à l’extrême le schéma marxiste en inventant le Parti-Etat. Théoriquement le pouvoir appartient au peuple, entité floue et indéterminée, qui le délègue à Sékou Touré qui développe une logomachie révolutionnaire pour justifier son organisation.

Le schéma figurant en annexe 3 de mon livre décrit un système de pouvoir unique au monde. C’est un système totalitaire dans lequel Sékou Touré dit que le rôle primordial revient au peuple d’où provient tout le pouvoir. Le totalitarisme hitlérien reposait sur la race, celui de Staline sur les classes et Sékou Touré sur le peuple qui est la partie saine de la Nation. Sékou Touré détermine le peuple et donne des notes à chacun, étant donné que les plus mauvaises notes sont attribuées aux hauts fonctionnaires.

Guinéenews — peut-on dire que Sékou Touré a instauré un régime clanique dont le noyau central était constitué de sa famille biologique et de sa famille par alliance procédant à l’élimination méthodique des éléments qui se trouvent sur les cercles concentriques que constituent les autres couches de la société ? Il a opéré des purges et fait éliminer des personnes appartenant à toutes les ethnies. Après les complots des différentes corporations (syndicats des enseignants, armée et commerçants etc…), en 1976 il a clairement indexé une des populations composantes de la Guinée dans le complot peul . Ce qui est aussi surprenant, c’est qu’il se sert des complots pour éliminer ses amis qui, à un moment donné, se sont opposés à lui comme l’ancien Ministre de l’Intérieur et fondateur des ballets africains, Fodéba Kéita, le Ministre des Affaires sociales, Madame Loffo Camara, l’épouse de l’écrivain Camara Laye, ou des personnes qui l’ont vu dans une situation embarrassante comme le général Noumandian Kéita, chef d’état-major qui est à l’origine de la création de l’armée guinéenne. Existe-il une logique à cette façon d’agir ? Parfois, on avance l’argument selon lequel Sékou Touré n’aurait pas toujours été au courant de certains agissements de ses frères, notamment Ismaël qui aurait ainsi profité de sa position pour régler ses comptes personnels. Un tel argument est-il plausible ?

Maurice Jeanjean — Effectivement, à partir du complot de « la cinquième colonne », Sékou Touré a concentré le pouvoir autour de sa famille et de quelques compagnons inconditionnels comme Lansana Béavogui, Camara Damantang, Keita N’Famara.

Pour montrer l’importance de la famille, en 1979 il y a eu une brouille entre Sékou Touré et son frère Ismaël Touré et Sékou l’a déchu de ses titres dans le parti et dans le gouvernement. Le 4 juin 1979, à Faranah, le frère aîné Amara a présidé une réunion de famille pour les réconcilier. Le mystère demeure quant aux raisons qui l’ont amené à éliminer physiquement des compagnons très proches comme Keïta Fodéba. Mais un régime totalitaire doit générer des victimes, même si elles ne sont pas coupables, afin de faire régner la terreur sur la population. Quant à l’assertion selon laquelle Sékou Touré n’aurait pas été au courant des agissements de son frère, je n’y crois absolument pas. Les témoignages des victimes sorties vivantes indiquent qu’elles devaient aller remercier Sékou Touré de leur libération. Cela n’a pas empêché Ismaël de régler des comptes personnels. Rien n’échappait à l’œil de Sékou Touré. Comme il le dit à Diallo Telli qu’il reçoit deux heures avant de le faire arrêter : « il y a une qualité que tu dois m’accorder, c’est que jamais je ne me laisse surprendre ». Nous avons là une clef de son comportement : le meilleur moyen de ne pas se laisser surprendre consiste à prendre les devants.

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Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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