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La personne arrêtée est emprisonnée dans une cellule de 0,90 m sur 2,20 m. avec deux trous d’aération de 5 cm sur 20 cm

Maurice Jeanjean a été témoins direct des dérives autoritaires de notre tyran, Sékou Touré, d’abord dans ses fonctions administratives publiques coloniales ensuite comme faisant partie du secteur privé.

Il est auteur de Sékou Touré: un totalitarisme africain, deuxième partie, chapitre VII
intitulé Le Complot Permanent d’où est tiré ce billet. Il nous décrit les conditions dans lesquelles la personne arrêtée est tenue et les tortures qu’elle subit jusqu’à la confession satisfaisante pour ses geôliers de crimes qu’elle n’a jamais commis. Il nous décrit aussi comment le tyran, Sékou Touré, entretenait de la correspondance avec certains détenus feignant de compatir pour le traitement que celle-ci subit et la priant de confesser les crimes que seule la tête d’un psychopathe pouvait concevoir. 

La personne arrêtée est emprisonnée dans une cellule de 0,90 m sur 2,20 m. avec deux trous d’aération de 5 cm sur 20 cm, ne comportant ni couverture, ni lit, ni pot hygiénique. Elle baigne dans l’humidité, souffre du froid et du bruit lancinant de la pluie sur les tôles ondulées durant la saison des pluies.

Quand arrive la saison sèche, ces tôles sont chauffées à blanc, diffusant dans la cellule une chaleur accablante. Le prisonnier est menotté si son cas est considéré comme grave, et automatiquement soumis à la diète d’accueil qui consiste en une privation totale de nourriture et d’eau pendant 5 à 10 jours. On le laisse croupir dans ses déjections. Ses appels restent vains. Il est devenu un numéro. Il s’agit d’avilir le prisonnier, de le dépouiller de toute dignité, et de le préparer ainsi aux aveux.

L’interrogatoire a lieu en deux phases : la phase politique devant le comité révolutionnaire, et la phase militaire à la cabine technique, qui n’est autre que la salle des tortures. C’est un parent ou proche de Sékou Touré qui préside le comité : Ismaël Touré, Mamadi Keïta, le général Diane Lansana, Moussa Diakité, entouré de policiers et du commandant inamovible du Camp Boiro, Siaka Touré.

Le scénario se déroule alors, immuable. Le président de la commission prononce un réquisitoire soulignant la participation active du prisonnier dans le complot « qui avait pour but d’assassiner la Révolution et son Guide Suprême ». Tout cela est étayé par quelques faits réels dont on tire des conséquences sans aucun lien de causalité, et par des motivations d’intérêt ou d’ambition que l’on attribue à l’accusé.

Alpha-Abdoulaye Diallo, dit Porto, aurait trahi par suite de sa mutation du ministère des Affaires étrangères à celui de la Jeunesse. Et ce long monologue complètement déconnecté de la réalité se termine ainsi :

« Je sais que Porto a rendu d’importants services à la Révolution … C’est pourquoi nous avons beaucoup hésité à l’arrêter, et c’est la mort dans l’âme que le Responsable Suprême de la Révolution, devant la concordance et le nombre de dénonciations, a finalement accepté qu’on l’arrête … Je demanderai à Porto d’être responsable et courageux, de nous aider, d’aider son ami le Responsable Suprême qui l’a toujours aimé comme son fils, à sauver et à renforcer la Révolution. Je ne doute pas qu’il nous aidera … Mais si jamais il persistait dans son attitude de contre-révolutionnaire, je dois le prévenir très honnêtement que si nous agissons de façon à convaincre en douceur les traîtres, nous disposons aussi d’une section semi-militaire qui travaille avec d’autres méthodes plus convaincantes à la cabine technique» 40.

Tout est dit : nous voilà en plein délire. Après avoir demandé l’opinion des autres membres de la commission, qui acquiescent servilement, le président tend à l’accusé une fiche destinée à recueillir les aveux que l’on va lui dicter. Le prisonnier est privé de parole et doit dans les dix minutes boucler ses aveux. Pour les personnages importants on fait appel à un « voyant ». Dans le cas de Porto, c’est Gbéléma Fodé, le grand marabout de Kankan, qui est chargé de le conseiller pour lui éviter de trop souffrir. Devant le refus de Porto de se plier à ce simulacre, Ismaël Touré fait appel aux tortionnaires qui l’entraînent à la cabine technique 41. Elle est sous le contrôle de gardes et de gendarmes originaires de Faranah, la ville du président, ou de la région forestière. Une nouvelle tentative est faite auprès de l’accusé pour obtenir ses aveux.

Mais devant l’absurdité des accusations, Porto a décidé de résister. Il va passer à la torture de la corde, de l’électricité, et refusera de signer des aveux par lesquels il devrait reconnaître être membre fondateur en Guinée du réseau foccardien 42, membre très influent du réseau SS nazi et de la CIA, et en contact avec les services d’espionnage de la Grande-Bretagne. Porto refuse de signer ce qu’il appelle « un tissu d’imbécilités », et décide d’adresser au président de la commission une lettre dans laquelle il s’explique sur toutes les accusations dont il est l’objet … Porto pense qu’il va pouvoir se défendre devant la commission, mais il est conduit à la cabine technique pour une 2ème séance de torture.

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Devant son nouveau refus de signer il est contraint d’assister aux tortures de plusieurs accusés de sa connaissance et menacé d’être soumis aux tortures du 2ème degré infligées dans une cabine spéciale où l’on accède par une porte ornée d’une tête de mort, et où la magnéto à manivelle est remplacée par un groupe électrogène. Ramené pour une 3ème séance à la cabine technique, il se trouve entre les mains d’un vieux garde plus humain qui lui conseille : « Non, ce n’est pas cette vérité (la vôtre) qu’il faut leur dire. C’est la Vérité du ministre qu’il faut … Sans cela ils vont t’esquinter pour rien. C’est toi qui perdras avec ta famille ».

Lorsqu’il comparaît encore une fois devant le comité révolutionnaire, Ismaël Touré fait appeller Jean-Paul Alata, un prisonnier qui a été contraint de collaborer et qui est chargé de le convaincre d’avouer. Porto se bat pied à pied, argumente en bon juriste qu’il est, continue à faire face aux tortures physiques et morales en dépit de son état de faiblesse et des douleurs qui marquent tout son corps. Finalement Porto flanche. Alors, comble de l’hypocrisie, Ismaël Touré le met en relation téléphonique avec Sékou Touré qui lui demande de ses nouvelles et lui dit: « Ne t’en fais pas, mon cher, je te sortirai de ce mauvais pas ».

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Comme l’écrit Camara Kaba 41 « L’hypersensibilité à l’injustice est à son paroxysme quand Sékou entasse dans ses prisons de paisibles paysans, des enfants de 12 à 14 ans, de pauvres femmes illettrées, des anonymes dont la plupart ne l’ont jamais vu, dont la plupart ne connaissaient même pas Conakry, la capitale de leur pays » 43. Et plus loin il ajoute : « Les camps de la mort de Sékou Touré sont pires que ceux d’Hitler ou les prisons de Sibérie ; chez Hitler et Staline le détenu a la possibilité de se mouvoir, de respirer le grand air …

A Boiro il n’est pas question que le détenu mette les pieds dehors. » J’ajoute que la torture de la diète pendant 3 à 10 jours, pouvant aller jusqu’à la diète noire qui se prolonge jusqu’à la mort, est devenue une spécialité de la Guinée de Sékou Touré. Ce dernier ne déclare-t-il pas d’ailleurs, dans un entretien accordé à André Lewin qui fut ambassadeur de France en Guinée:

« Mais mes prisons sont pires que les autres. Mon pays est pauvre, j’ai déjà du mal à nourrir la population, vous pensez bien que ce n’est pas aux ennemis du peuple que je vais réserver des conditions de vie meilleures. Les prisons guinéennes sont donc les pires lieux que l’on puisse trouver dans ce pays, et encore pires que toutes les prisons dans le monde ».

Sékou Touré applique à la lettre les méthodes du totalitarisme pour arriver au même but. Hannah Arendt écrit : « Le triomphe des SS exige que la victime torturée se laisse conduire à la corde sans protester, renonce, s’abandonne dans le sens où elle cesse de s’affirmer. Et ce n’est pas pour rien … Les SS savent que le système qui réussit à détruire la victime avant qu’elle monte sur l’échafaud est le meilleur, incomparablement, pour maintenir tout un peuple en esclavage. » 45

Les aveux des personnes arrêtées constituent la seule base de leur culpabilité. Là encore une mécanique infernale va être mise en place. Il est demandé, ou plutôt enjoint, à chaque citoyen de dénoncer les acteurs du Complot et leurs complices. Par circulaire no. 37 du 23 septembre 1971 le Responsable Suprême de la Révolution « invite chaque domaine ministériel, chaque Secrétariat d’Etat à tenir des assemblées dans les divers services et entreprises afin d’étudier les criminels méfaits des agents de la 5ème colonne impérialiste » 46.

Des milliers de guinéens vont profiter de ce blanc-seing pour dénoncer leurs concitoyens afin d’écarter un concurrent en affaires ou en amour, régler de vieilles querelles, se venger pour un passe-droit refusé, ou tout simplement pour se mettre à l’abri de la répression en prenant les devants. Des milliers de Guinéens furent arrêtés, torturés et contraints à avouer. Ces aveux diffusés à la Radio laissaient peser sur tous une lourde menace. Ils sont ensuite publiés dans Horoya entre le 29 juillet et le 17 novembre 1971, illustrés de la photo du condamné qui apparaît amaigri, l’air hébété, les yeux vagues, dépouillé de sa dignité d’homme 47.

Ces aveux tissent une histoire irréelle à partir de faits réels auxquels on attribue un sens détourné Mais parfois les membres du Comité révolutionnaire préposés à cette tâche en font trop. Ainsi les aveux d’Emile Cissé remplissent 7 pages du numéro d’Horoya du 10 octobre 1971. Selon ses aveux, ses premiers contacts avec l’opposition datent de 1956 au moment de ses rencontres avec les gouverneurs Torré et Ramadier. On peut s’étonner que le régime de Sékou Touré ait nourri en son sein pendant 15 ans un personnage qui a non seulement été proche du pouvoir mais a pu mener une activité militante en pointe et une vie personnelle de satrape tolérée par le Parti.

En 1970 et 1971 il se révéla le pire des tortionnaires, régnant en maître sur le Camp de Kindia, ville dont il était gouverneur. Si sa culpabilité est effective, cela suppose de la part du Parti un manque de vigilance hautement condamnable mettant en cause les plus hautes instances. Mais un régime totalitaire n’a que faire d’une telle logique. En outre la plupart des cadres interrogés avouent avoir reçu des sommes importantes après avoir adhéré à la CIA, au réseau Foccart, au réseau SS nazi, à l’Intelligence Service, comme si l’adhésion à tous ces services secrets était compatible.

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konakryexpress

Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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