Un ancien prisonnier montrant les restes du Camp Boiro. Source: ibamba.net

Sékou Touré se sacre lui-même « Homme Peuple »

 

Par des recherches minutieuses le français Maurice Jeanjean dévoile dans son Sékou Touré: un totalitarisme africain comment ce tyran a su profiter de l’organisation de la société traditionnelle africaine pour mettre en place un système de gouvernement impitoyable. Il démontre la différence entre le totalitarisme de Sékou Touré et les autres formes de dictatures mises en place dans les autres pays africains.

« Rien ne caractérise mieux les mouvements totalitaires en général, et la gloire de leurs chefs en particulier, que la rapidité surprenante avec laquelle on les remplace ». Hannah ArendtLe système totalitaire

Sékou Touré décède en cours d’intervention chirurgicale le 26 mars 1984 à Cleveland, Etats-Unis où il a été transporté dans l’avion personnel du roi Fahd d’Arabie Saoudite, comble de l’ironie pour ce révolutionnaire pourfendeur de l’impérialisme, du néocolonialisme et des religions, bien qu’il ait retrouvé à la fin de sa vie le chemin de l’Islam. Sa mort est annoncée dans ces termes par Radio-Conakry: « Peuple de Guinée, le géant dont l’ombre planétaire te protégeait t’a quitté en pleine gloire » La démesure le suivra jusqu’à sa mort . Ses obsèques ont lieu le 30 mars à Conakry en présence de nombreux chefs d’Etat. Le 2 avril, le Comité Central du PDG se réunit pour désigner son successeur à la tête du parti, et par voie de conséquence à la tête de l’Etat.

Les deux clans familiaux, celui du Président défunt conduit par son demi-frère Ismaël Touré, et celui des demi-frères de sa veuve Andrée Touré, Mamadi et Seydou Keita appuyés par leur beau-frère Moussa Diakité, n’arrivent pas à désigner un successeur à celui qui a régné sans partage sur la Guinée depuis 1957.

Dans la nuit du 2 au 3 avril, les militaires s’emparent du pouvoir devenu vacant et désignent un Comité Militaire de Redressement National de 18 membres dirigé par les colonels Lansana Conté et Diarra Traoré. Rien ne bouge dans le pays. Le PDG s’effondre en quelques heures après la disparition de son créateur. Ce parti, qui contrôlait le peuple guinéen jusqu’aux villages les plus reculés se montre incapable de mobiliser ses membres, aussi bien dans les villes que dans les campagnes C’est la liesse à Conakry et dans toute la Guinée. Le premier geste des militaires au pouvoir est d’ouvrir les portes des prisons et des camps où croupissaient dans les pires conditions des milliers de guinéens, jamais jugés et arbitrairement condamnés.

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Comment en est-on arrivé à ce vide alors que Sékou Touré faisait peser sur son peuple une main de fer, et avait mis en place une pyramide de pouvoirs révolutionnaires à tous les niveaux, partant du moindre village ou quartier de ville jusqu’au sommet du Parti et de l’Etat ? Il faut remonter le temps et suivre la montée en puissance de Sékou Touré, de son poste de syndicaliste militant dans les années 1945-1955, à celui de Président de la République Révolutionnaire de Guinée, Secrétaire Général du PDG, Combattant Suprême de la Révolution, Guide immortel. Il convient en effet de caractériser la dictature mise en place par Sékou Touré par comparaison aux régimes politiques qu’ont connus les différents territoires de l’Afrique noire après les indépendances des années 1960.

L’Afrique des indépendances n’a connu aucun régime démocratique, c’est-à-dire dans lequel le chef de l’Etat serait élu librement par les citoyens, et le pouvoir législatif dont les représentants seraient aussi librement élus, exercerait un contrôle de l’exécutif. Tous ces nouveaux états ont connu la domination du parti unique, parti dont les membres avaient milité et s’étaient parfois battus pour obtenir l’indépendance. Dans certains cas, tels le Sénégal, la Côte d’Ivoire, la Tanzanie, la Zambie, des chefs d’Etat charismatiques et humanistes 2 ont fait régner une ère de paix, faisant cohabiter entre eux des groupes ethniques souvent opposés Mais également se mirent en place des partis uniques à tendance socialo-marxiste comme au Ghana, en Guinée et au Mali, qui voulurent instituer la dictature du « peuple ».

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Le plus souvent le pouvoir fut confisqué par des militaires à la suite de coups d’état. S’appuyant sur des conflits ethniques ou le mécontentement du peuple face à la corruption de nombreux dirigeants, des militaires ambitieux et de tout rang, du simple sergent au général, s’emparèrent du pouvoir. Certains de ces dictateurs comme Idi Amin Dada, Jean Bedel Bokassa, Mobutu, firent régner sur leur pays une terreur sanglante. L’Afrique noire connut, entre 1963 et 1987, 80 coups d’état conduits presque toujours par des militaires qui parfois se démettaient les uns les autres 3.

Le régime de Sékou Touré, qui a perduré pendant 27 ans en dépit de nombreux complots régulièrement dénoncés mais rarement prouvés, est d’un autre type. On peut le caractériser comme un totalitarisme, c’est-à-dire une prise de pouvoir mettant tout un peuple à la merci d’une idéologie construite par un homme et s’appuyant sur un parti unique, le PDG. Les dictatures, voire les tyrannies apparues dans d’autres états africains ont été injustes, brutales, cruelles, meurtrières, mais elles n’étaient pas mises en place de manière systématique. Elles étaient le résultat du hasard ou de circonstances particulières.

Le régime instauré par Sékou Touré est d’une autre nature. Il trouve son origine dans la société traditionnelle de l’Afrique noire qui constituait un ensemble intégré où tous les actes de la vie avaient des implications à la fois culturelles, politiques, économiques, religieuses, et où l’individu n’avait pas de valeur en soi mais n’était défini que par rapport au groupe auquel il appartenait.

La société coutumière négro-africaine est collectiviste, c’est-à-dire qu’elle embrasse toute la vie des individus qui la composent. On pourrait dire qu’elle est totale, voire totalitaire. A cette tradition dont il est fortement imprégné, Sékou Touré emprunte en la dévoyant la notion de Peuple dont il fera un constant usage dans ses discours. Dans une interview de Madame Brigid Phillips de UPI du 22 février 1984, il déclare: « Pour nous le Peuple est le seul référentiel suprême, c’est-à-dire l’unique source de la légalité et de la légitimité, et sa volonté doit toujours s’exprimer librement sans entrave Le Peuple est supérieur à l’Etat, il est supérieur à tout. Tout est moyen pour le peuple » C’est-à-dire que l’individu, la personne n’existe pas dans cette idéologie Et il y applique le schéma marxiste qu’il a assimilé’ au cours de sa formation de militant syndicaliste, puis politique. De la conjonction de ces deux influences est né un régime, unique en Afrique noire, que je qualifie de totalitarisme africain. Déifiant le Peuple souverain, Sékou Touré se sacre lui-même « Homme Peuple », celui qui sait ce que le Peuple veut.

L’instrument de ce pouvoir totalitaire est le Parti Démocratique de Guinée, qui a pris le pas sur l’organisation de l’Etat guinéen, jusqu’à être désigné sous le nom de Parti-Etat.

Mon propos est de montrer par quelles voies Sékou Touré a accédé au pouvoir, de quelle manière il l’a monopolisé après avoir éliminé ses compagnons de combat et rivaux potentiels, et imposé son idéologie totalitaire au peuple de Guinée. La mise en œuvre de ce projet dantesque s’est appuyée sur le parti unique, le PDG, sur l’incantation du discours, sur l’invention du complot permanent, sur la restriction systématique des libertés, ces éléments étant conjointement utilisés pour mettre en condition le peuple de Guinée.

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Je revendique le titre de premier clandestin à entrer en Italie, le jour où la mort de Che Guevara a été annoncée. Mais comme ce serait long de tout décrire, je vous invite à lire cette interview accordée à un blogger et militant pour les droits humains qui retrace mon parcours dans la vie: https://fr.globalvoices.org/2013/05/20/146487/

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